Dasmia Kirghizstan architecture

Dasmia, une nouvelle architecture kirghize ?

 

A Bichkek, au coeur d'une architecture néo-traditionnelle, un projet architectural prend de l'ampleur. Avec  l'inauguration d'une nouvelle salle pouvant accueillir jusqu'à 3 000 personnes, Dasmia s'installe durablement dans le paysage kirghiz.

 

Surgissant d’un boulevard adjacent pour pénétrer sur l’avenue Gorkogo, le ballet des voitures de luxe et des taxis précède l’effervescence de la foule. Dans le crépuscule apparaissent les toits bombés et les pyramides d’ornementation. À l’écart du centre-ville de la capitale du Kirghizstan se dresse l’étonnant complexe Dasmia : des yourtes permanentes, rigides, bâties dans un assemblage de bois et de béton, de feutre et de métal, sensés rappeler leurs ancêtres dans les jailoos de montagne.

 

Quinze ans de réalisations

Ces réalisations sont le fruit d’une idée née dans l’esprit de Tourouzbek Mamachov. Fondateur et propriétaire de Dasmia, l’homme d’affaires kirghiz reçoit ce mercredi 30 mars plus de deux milles convives pour l’inauguration de sa dernière réalisation architecturale, le Khan Tengri — du nom d’un des plus hauts sommets du Kirghizstan. Auparavant, le complexe avait vu l’achèvement d’un premier ensemble de yourtes au début des années 2000, intitulé « village kirghiz », puis d’une yourte monumentale, dont l’entrée ornée d’un immense aigle en métal, déployant ses ailes, « l’Aïkol Ordo » rend hommage aux chasseurs kirghiz.

 

Aikol Ordo yourte Dasmia Bichkek

 

Investi dans la promotion de Dasmia et proche de Tourouzbek Mamachov, Mansour Abylaev nous reçoit sous le toit voûté qui rappelle la forme élémentaire des yourtes nomades : « C’est une grande et belle histoire, ce qu’il s’est construit ici. Sur le plan de la construction, il y avait une volonté de réaliser un édifice dans une démarche écologique, de qualité, avec un architecte kirghiz, assure-t-il. Nous avons utilisé des matériaux traditionnels qui se marient bien avec le béton. »

 

Des dimensions impressionnantes

L’ambition d’un tel édifice est à la mesure de l’essor de la capitale kirghize en matière de développement urbain et commercial. « Avec la stratégie mise en place, ajoute Mansour Abylaev, Dasmia entend accueillir un maximum de monde pour toutes sortes d’évènements : des mariages, des naissances, des fêtes familiales, des réceptions diplomatiques, des grands rendez-vous internationaux. Il n’y avait pas de lieu approprié avant, à Bichkek. Ici tout est pensé pour réunir beaucoup de monde dans une ambiance locale. »

 

Dasmia yourte Bichkek

 

Ce soir-là, le public est relativement homogène. On y croise essentiellement la bourgeoisie de la capitale kirghize, de hauts responsables politiques et l’élite économique, des couples, quelques vedettes, des diplomates étrangers et des parlementaires. Au gigantisme des lieux s’ajoute la dimension festive. Des groupes de musique traditionnelle apparaissent sur un grand écran au-dessus de la scène. Les décorations inspirées de l’art nomade sur les parois de la pièce et au plafond ne dénotent pas vers le kitsch ou le surfait. On retrouve plutôt la volonté de concilier une forme de mimétisme culturel avec un modernisme assumé.

 

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Dans cette ambiance intemporelle et réaliste, les chiffres n’en restent pas moins vertigineux : trois-cent cinquante professionnels répartis entre les cuisines, le service, l’accueil et la gestion du site, une capacité de plus de trois mille couverts et six-cent cinquante places assises. La yourte fait soixante-douze mètres de diamètre et devrait afficher sa pleine capacité à l’occasion des jeux nomades qui se tiendront au mois de septembre. Mansour estime possible et crédible qu’une telle structure devienne un lieu de référence en Asie centrale, voire même s’exporte dans les pays voisins.

 

Dasmia yourte Bichkek Khan Tengri

 

Dasmia, une histoire post-soviétique

Pour comprendre l’essor et le développement de Dasmia, il faut revenir à la chute de l’URSS et la libéralisation relative du pays, qui a permis à Tourouzbek Mamachov de bâtir les fondations de son empire. Jusqu'en 1991, il travaille dans un studio de cinéma, avant que l’accès à la propriété, rendue possible sous la présidence d’Askar Akaïev (1991- 2005), ne le précipite hors du monde de l'écran vers l’acquisition de différentes petites entreprises, puis vers l’investissement et la création de Dasmia. « Derrière le projet des yourtes, nous dit-il, il y avait l’idée de rapprocher les Kirghiz de leur culture, et de leur racines nomades. J’avais l’idée d’un projet esthétique, comme ceux que l’on retrouve dans le cinéma. Mais je voulais concevoir cela en ville, à Bichkek »

La réussite d’un projet aussi ambitieux passait par la formation d’une équipe d’entrepreneurs et de visionnaires kirghiz, dans le contexte flou et brutal de la chute du régime soviétique : « Rien n’était certain, mais je ne doutais pas, explique Tourouzbek Mamachov. Aujourd’hui, Dasmia est un pays dans un pays. Nous avons nos propres méthodes et nos perspectives de développement. Il est important pour moi de faire travailler des Kirghiz : architectes, employés, gestionnaires, personnels… »

 

Une architecture du XXIe siècle 

Chaque époque, selon lui, se définit par les traits de son architecture. « La nôtre est jugée sur l’efficacité écologique des bâtiments et sur leur capacité d’accueil, de plus en plus grande et bien pensée. »

 

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Suivant ces principes, Sergueï Tchitchol, l’architecte de l'Aïkol Ordo, et Baïdjorev Oroz, celui du Khan Tengri, ont conçu des bâtiments résolument modernes, avec un apport européen dans le choix des technologies et des matériaux : une compagnie tchèque a réalisé l’installation du système photovoltaïque et les vitres sont d’origine allemande.

Lors de l’inauguration, l’enthousiasme du public pour les lieux est palpable. On croise notamment des diplomates et des experts kirghiz travaillant pour différentes institutions internationales telles que l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), ou la délégation de l’Union européenne au Kirghizstan, partenaire du projet pour sa qualité environnementale.

 

Ethno-Bar Bichkek Dasmia

 

Lukas Chenaf, expatrié français et vendeur de vin pour Chapoutier à Bichkek, s’enthousiasme surtout pour l’affirmation du style architectural, peaufiné jusque dans le choix des détails. « L’ethno-bar ajoute du caractère au lieu » confie-t-il. « Avec ce comptoir, ses couleurs, son arrière décor sculpté dans le bois, on peut remarquer la sensibilité kirghize, l’aspect polymorphe de cette architecture. Mais aussi la volonté de l’inscrire dans son historicité. C’est un endroit remarquable… je lui verrais bien une petite touche française mise en lumière, avec davantage de belles bouteilles de vin ! »

 

Dasmia yourte Bichkek Khan Tengri

 

L’empire Dasmia attend désormais les beaux jours de l'été pour installer ses quartiers de plein air.  Tourouzbek Mamachov aspire à développer la gastronomie française car cela reste selon lui la meilleure façon de faire venir de nombreux étrangers à Dasmia.

« Je suis fier de ce qu’on fait ici » affirme-t-il. « Nous sommes partis de nos traditions, de nos caractéristiques culturelles, de nos valeurs communes. Je suis un montagnard, vous savez, je viens d’un petit village dans la région d’Och, dans le sud du Kirghisztan. C’est cette mentalité de montagnard qui me rappelle chaque jour qu’il faut se dépasser, voir grand, mais en restant humble dans ce que l’on fait. »

 

Grégoire Domenach
Rédacteur en chef pour Novastan à Bichkek

 



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