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Détruire un mythe : le kidnapping de fiancées au Kirghizstan

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« Le Kidnappistan ». C’est sous ce terme inventé par Thomas Morton que l’on surnomme parfois le Kirghizstan. Il a éveillé beaucoup de réactions négatives sur le pays, alors que ce n’est qu’un côté de la réalité. Actuellement dans les villages, c’est un véritable problème et même dans la capitale, Bichkek. Il y a deux façons d’enlever les jeunes filles, dont une se passe avec le consentement absolu de tout le monde, juste pour garder la tradition ; l’autre est illégale, désapprouvée par la population et sanctionnée par la loi. Il est temps de « détruire ce mythe » qu’en Asie centrale l’enlèvement de jeunes filles est habituel et n’est pas puni par la loi.

L’enlèvement des fiancées : tradition et problèmes 

« Ala Katchuu » est  l’acte d’enlèvement d’une jeune fille pour l’épouser.
L’expression «ala katchuu» décrit le processus d’enlèvement de jeunes filles, qui signifie dans la langue kirghize « attraper et courir. » Cette pratique est enracinée dans la vie nomade kirghize, et est liée à l’histoire ancienne du peuple kirghiz. De nombreuses versions existent quant à l’origine de cette tradition insolite :

– Les hommes enlevaient des jeunes filles d’autres tribus nomades, afin de détruire leurs ennemis et d’élargir les possessions de leur propre clan. Lorsque les Kirghizs vivaient en tribus, il était interdit aux jeunes hommes de se marier hors de leur tribu. Ainsi, ils se trouvaient obligés de voler les filles d’une autre tribu.

– Au XVIII-XIX siècles, l’enlèvement de jeunes filles était la seule façon de se marier pour les amoureux s’ils ne pouvaient pas le faire en raison du désaccord des parents ou des problèmes financiers. Les positions sociales différentes ne permettaient pas aux garçons pauvres d’épouser une fille de  baï (personne riche propriétaire terrien ou éleveur de bétail en Asie centrale). Toute la famille serait opposée au mariage et la seule solution était Ala-Katchuu (1).

– L’enlèvement des jeunes filles est considéré comme une alternative moins chère pour la famille du fiancé, qui traditionnellement est obligé de payer pour le mariage(2).

La tradition d’ « Ala-Katchuu » aujourd’hui

Malgré le fait que les racines de la tradition nous amènent aux temps lointains par rapport à l’actualité, on trouve beaucoup de cas de cette situation dans le quotidien des Kirghizs contemporains. Le kidnapping des jeunes filles reste toujours à la mode dans certains villages. Le pourcentage des villageois qui suivent la tradition d’Ala-Katchuu reste important, atteignant parfois 50 % de nombre total de mariages enregistrés en zone rurale. Pourtant, il ne faut pas oublier qu’il existe deux façons d’enlever des jeunes filles au Kirghizstan du XXIème siècle.

Premièrement, lorsque ce rite a lieu par consentement mutuel des deux parties, c’est-à-dire que les jeunes amoureux ont convenu à l’avance et ils réalisent l’enlèvement. Rien de sauvage dans ce type d’enlèvement. Le couple agit de cette façon simplement pour garder la tradition de leurs ancêtres.

La deuxième façon, c’est généralement quand un homme kidnappe son épouse par la force ou la fraude (3). Dans ce cas l’acte de l’enlèvement est illégal, poursuivi par la loi, et surtout, désapprouvé par une majorité de la population kirghize.

Une opinion publique majoritairement opposée à l’enlèvement violent

Les collaborateurs de l’ONG «Développement de la Jeunesse» ont réalisé un sondage parmi les habitants de la région de Jalal-Abad au sujet de leur attitude envers la pratique de l’enlèvement des jeunes filles. Selon l’enquête, plus de la moitié des interrogés (52,3%) désapprouvent cette tradition tandis que plus de 30% y reste favorable.

Les générations des plus de soixante ans ont un avis très tranché contre cette pratique. Ainsi, pour Abdunazar Mamatislamov, coordonnateur du programme de formation des droits humains de «Groupe de jeunes», l’enlèvement de jeunes filles n’est pas seulement un manque de culture, mais avant tout, c’est une atteinte aux droits humains. Sahiba Hozhaeva, habitante de la région de Jalal-Abad, affirme quant à elle que cette tradition est une cruauté. «J’ai une attitude très négative à  l’égard de l’enlèvement de jeunes filles

Les opinions des filles et des jeunes hommes sont contradictoires. Les filles sont totalement contre l’enlèvement violent, tandis que certains jeunes hommes considèrent ce fait comme étant habituel, voire même comme la façon la moins chère et la plus facile de créer une famille. La recherche en mariage suppose qu’il faut « faire des courbettes » devant les parents de la favorite, et de plus les dépenses sont considérables, prenant en compte le fait qu’il faudra payer le « kalym » (dote). Souvent, c’est une raison décisive pour que les garçons enlèvent les jeunes filles.

En même temps, une étudiante, Malika Aydaralieva, exprime son opinion négative, comme toutes les filles interrogées : « Je suis contre l’enlèvement de jeunes filles. C’est l’acte le plus indigne qu’un homme puisse réaliser, et qui montre son manque de manières ».

Parmi les fonctionnaires la réaction sur la tradition est négative. De plus, ils prennent en compte le fait que cela produit un effet nuisible sur la santé psychologique des jeunes filles. Lybov Maksimenko, psychologiste du Centre régional de la santé reproductive : « l’enlèvement est un stress pour les filles et bien sûr cela peut affecter leur équilibre psychologique ». Aisuluu Kannazarova, médecin du Centre Régional de Contrôle des Maladies et la Prévention du SIDA, affirme qu’au-delà du stress psychique provoqué par l’acte d’enlèvement, il y a d’autres aspects nuisibles pour la santé humaine. En particulier, le risque de transmission des maladies sexuellement transmissibles, ces actes étant souvent suivis d’agressions sexuelles.

L’aspect juridique de l’enlèvement violent des filles

Du point de vue juridique, l’enlèvement des jeunes filles est un acte illégal, interdit par le droit international et le code pénal de la République Kirghize.

A New York, le 10 décembre 1962, la convention internationale « de l’accord sur le mariage, l’âge du mariage, et l’enregistrement du mariage » a été officiellement signée. Le Kirghizstan s’est joint à la convention après son indépendance. Selon cette convention les cas liés à l’enlèvement sont illégaux et poursuivit en justice. De plus, le code pénal de la République Kirghize en son article 155 stipule que « le mariage contraint et imposé à une femme, ou la continuation de la cohabitation nuptiale, ou bien l’enlèvement pour se marier malgré sa volonté, comme l’entrave au mariage sont considérées comme un acte délictueux. Selon la loi pénale ces actes entraînent l’engagement d’un procès pénal, et la punition par une amende allant de 100 à 200 fois le salaire minimal, ou l’emprisonnement jusqu’à 5 ans» (4).

Certaines des traditions nomades sont toujours présentes dans le quotidien du peuple kirghiz. Pourtant, celles que nous venons d’envisager restent étrangères pour les Kirghizes éduqués. Provoqué par les difficultés économiques du pays, le problème de kidnapping des jeunes filles reste actuel pour la population pauvre de pays.

Victoria KAMBULINA
Journaliste pour Novastan.org

Etudiante au département des services socio-culturels et du tourisme de l’Académie du Tourisme,

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Bibliographie de l’article :

1.    « Похищение с целью женитьбы (Ала Качуу) в кыргызском селе / L’enlèvement pour le mariage (Ala Katchuu) dans un village kirghiz »,

2.    « Похищение невест становится все более популярным в Киргизии / L’enlèvement des fiancées devient de plus en plus populaire au Kirghizstan »,

3.    « Ала качуу (Кража невест) – за или против? / Ala Katchuu (l’enlèvement des fiancées) : pour ou contre ? »,

4.    « Кража невесты в Кыргызстане – традиция или преступление? Позитивно или негативно влияет воровство невесты на ее дальнейшую судьбу / L’enlèvement des fiancées au Kirghizstan : tradition ou crime ? Comment l’enlèvement influence-t-il le sort des filles ? »,

Sources complémentaires :

1.    « Похищение невесты: добрый обычай или дикая традиция? / L’enlèvement des fiancées : une bonne coutume ou une tradition sauvage ? »,

2.    « За кражу невест в Кыргызстане будут сажать на пять лет / L’enlèvement de filles au Kirghizstan entraîne 5 années de prison »,

3.    « Обычаи и обряды кыргызского народа / Les coutumes et les traditions du peuple kirghize »,

4.    « Kirghizstan : au pays des épouses kidnappées »,  http://www.vice.com/fr/vice-news/bride-kidnapping-in-kyrgyzstan-part-1

 

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