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Digital CASA : le Kirghizstan hub numérique d’ici 2024 ?

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Le lancement du projet régional Digital CASA, visant à créer un réseau de télécommunications transfrontalier qui relierait les pays d’Asie centrale et d’Asie du Sud en un hub numérique, devrait avoir lieu en 2018. Les experts affirment d’une même voix que ce projet pourrait transformer les handicaps géographiques du Kirghizstan en atout numérique et permettre au pays d’occuper une position prédominante dans ce domaine.

Novastan reprend ici un article d’Aziza Berdibaïeva publié par Digital Report

Lors de la naissance du secteur des télécommunications en Asie centrale, le Kirghizstan était leader dans le domaine. De nombreux experts prédisaient un destin fabuleux au pays et ses voisins prenaient exemple sur lui. Toutefois, en quelques années seulement, la position des acteurs du marché a tellement évolué que le Kirghizstan est devenu le pays le plus en retard de la région, qui doit elle-même littéralement repartir de zéro. Selon le classement du développement des technologies de l’information et de la communication (TIC) pour l’année 2016, publiée par l’Union internationale des télécommunications (UIT), le Kirghizstan occupe la 113ème place sur 175, devancé par presque tous les pays de l’espace post-soviétique, y compris son voisin kazakh, classé 52 places plus haut.

La fragilité du réseau kirghiz

L’été dernier, les opérateurs de télécommunications kazakhs assurant le transit du réseau Internet russe ont fait part de leur intention de tripler leurs tarifs au Kirghizstan. Ce n’est pas pour rien que les fournisseurs d’accès à Internet kirghiz paniquent : ils ont le choix d’accepter les nouveaux tarifs exorbitants ou ne plus du tout avoir accès à Internet…

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Cette situation est due à la géographie de la région : pour arriver au Kirghizstan, le réseau doit forcément passer par le Kazakhstan. Pendant près de trois mois, les opérateurs kirghizes ont négociés avec l’administration kazakhe et ont finalement réussi à restaurer les prix antérieurs. Certains fournisseurs kirghiz ont cependant perdu d’importants clients et ont essuyé de lourdes pertes. Comme le font remarquer les acteurs du marché, ce n’est pas la première fois que les fournisseurs kazakhs essaient de hausser leurs tarifs pour le Kirghizstan. En fait, rien ne les empêchent de recommencer encore et encore, le Kirghizstan ayant pour l’instant les mains liées.

Un espoir du côté de la Chine

Après avoir réglé la situation avec les opérateurs kazakhs, le Kirghizstan s’est activement mis à tisser des liens avec la Chine afin de trouver une autre voie d’accès au réseau. Si les Chinois repoussaient autrefois toute collaboration avec leurs voisins kirghiz et proposaient un tarif de 80 à 100 dollars le mégabit par seconde, ils ont aujourd’hui décidé d’ouvrir leur porte au Kirghizstan, en grande partie pour avoir accès à une voie de transit vers l’Ouzbékistan. Les Kirghiz pourront donc désormais accéder au réseau chinois non filtré, à un prix proche de celui proposé par le Kazakhstan, soit environ 15 dollars le mégabit par seconde. Les tarifs exacts du réseau Internet chinois, tout comme sa qualité, restent encore assez flous. Cette situation constitue néanmoins une alternative pour le Kirghizstan, qui permettrait au pays de renforcer ses positions.

Antenne

Digital CASA : une route de la soie numérique

En décembre 2016, le Conseil de coordination de politique en matière de macroéconomie et d’investissement du gouvernement du Kirghizstan a validé le projet « CASA numérique – Kirghizstan ». Digital CASA est un programme de la Banque mondiale visant à créer un réseau régional transfrontalier à haut débit de télécommunications afin d’améliorer le raccordement des pays d’Asie centrale et d’une partie des pays d’Asie du Sud à Internet. « Ce programme est centré sur la création d’une approche régionale et transfrontalière visant à améliorer la connectivité à un réseau à haut débit dans les pays enclavés d’Asie centrale et dans certains pays d’Asie du Sud. Grâce à des investissements privés ce programme permettra de financer la construction de l’infrastructure et la modernisation de la politique et du cadre réglementaire des télécommunications », explique Assomiddine Atoïev, représentant de l’Initiative civile pour une politique Internet (GIIP en russe).

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À l’échelle nationale, ce projet va offrir aux citoyens un accès Internet fiable et peu coûteux, créer un lien commercial avec une économie numérique mondialisée et catalyser les innovations dans le domaine des services publics.

« La Banque mondiale a déjà réalisé un projet semblable en Afrique et dans les Caraïbes. Certains pays étaient confrontés à un problème similaire : la dépendance à une voie d’accès unique. Cependant, après la mise en œuvre du projet, des voies alternatives sont apparues et ont permis de garantir une forte baisse des tarifs du réseau et de faciliter son accès à la population. Comme l’a montré la situation survenue l’été dernier, le Kirghizstan dépend fortement d’une voie unique qui traverse le Kazakhstan. Le projet Digital CASA aidera à faire changer les choses », affirme Ouran Essengueldiev, un consultant en télécommunications auprès de la Banque mondiale.

D’un pays marginal à un leader de la région

L’idée principale du projet est de transformer la région en un nœud de communication, lui permettant ainsi de devenir plus indépendante d’un point de vue économique et technologique, ce qui renforcera le flux d’investissements privés dans l’infrastructure et les projets similaires. « En prenant part à ce projet, nous n’aurons plus seulement accès à Internet via le Kazakhstan, mais aussi à travers de nouvelles voies. Certes, notre pays est enclavé, mais ce projet va nous permettre de passer par l’Afghanistan puis l’Inde pour nous raccorder aux câbles sous-marins », note Mirlan Omouraliev, représentant adjoint du Comité d’État pour les technologies de l’information et les télécommunications de la République kirghize.

Selon les experts en télécommunications, le Kirghizstan pourra jouer un rôle clé dans la réalisation de ce projet et devenir un centre de transfert des données, transformant ainsi ses handicaps géographiques en atout numérique. « L’avantage du Kirghizstan réside dans sa position au centre de la région. Certes, pour le moment il s’agit d’un pays isolé d’un point de vue géographique, mais, dans le cyberespace, il peut faire de cet isolement une force. Le Kirghizstan sert déjà de pays de transit pour le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, et même pour des pays qui ne lui sont pas directement frontaliers, comme l’Afghanistan. En outre, le pays dispose de plusieurs embranchements transfrontaliers avec la Chine. Digital CASA facilitera la mise en place de cette infrastructure, ainsi que le développement d’un nouvel équipement », ajoute Assomiddine Atoïev.

Pour la création de l’infrastructure numérique ainsi que pour la réalisation du projet Digital CASA, le Kirghizstan se verra octroyer la somme de 20 millions de dollars par la Banque mondiale, une partie de ces fonds sous forme de crédit et le reste en subventions. Le Kirghizstan pourra recevoir cet argent à l’automne 2017, lorsque la version finale du projet aura été validée.

Cependant, certains experts considèrent ces fonds comme insuffisants à la réalisation d’un projet aussi ambitieux. « Si nous voulons devenir un pays de transit, il faut que notre réseau de télécommunications réponde aux normes internationales. Il faut vérifier que nos lignes déjà existantes respectent ces normes. En outre, la mise en place d’un réseau de fibre optique dans un pays montagneux coûte relativement cher. Ces moyens ne suffiront donc qu’à lancer le projet et à en ébaucher les premières lignes », explique Baïych Nourmatov, expert en TIC.

Il a néanmoins déclaré qu’il n’y a pas de problèmes techniques pour la mise en œuvre du programme. Désormais, il faut surtout se concentrer sur la bonne entente entre les différents États qui jouent un rôle important dans la réalisation du projet Digital CASA. « Il faut maintenant entretenir nos relations avec les États voisins, nous mettre d’accord sur notre collaboration pour que tout le monde comprenne que nous allons devenir un centre névralgique de l’information. Si nous ne réussissons pas à nous mettre d’accord, l’un des pays pourrait décider de fermer ses canaux de transfert », souligne l’expert.

Trop tôt pour se réjouir

Malgré les avantages évidents de la mise en place de Digital CASA, il est encore trop tôt pour en attendre des résultats visibles. Le lancement du projet n’aura pas lieu avant fin 2017 et sa réalisation prendra plusieurs années. Celle-ci comprend plusieurs étapes : la construction de l’infrastructure en fibre optique, l’organisation de centres de stockage des données et la création générale d’un environnement favorable au développement des télécommunications. Le secteur de la formation aux technologies de l’information aura donc un grand rôle à y jouer.

« L’Open Society Foundations apporte actuellement son aide à la réalisation de Digital CASA. Nous avons lancé le projet de création d’une académie des technologies de l’information en 2016 ; quatre autres vont être mis en route en 2017, une à Bichkek et trois en province. Au total, cinq académies des technologies de l’information verront donc le jour, centrées sur la formation de spécialistes du domaine grâce à une préparation professionnalisante. Ces futurs spécialistes n’auront donc besoin de passer qu’un an ou deux à l’université », explique Lira Samykbaïeva, directrice du programme « Liberté de l’information » au sein de la section kirghize du Fonds Soros.

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Elle a aussi fait remarquer que, pour la réalisation du projet régional, le Kirghizstan devra obligatoirement mettre au point un nouveau cadre juridique en ce qui concerne les télécommunications. « Pour le moment, nous avons très peu de documents numériques. Le personnel médical, les services des douanes et beaucoup d’autres services publics en sont toujours exclusivement aux documents en papier. Il n’existe aucun cadre juridique. Il faut demander aux meilleurs juristes de se pencher sur la question. »

Le projet Digital CASA en est actuellement à l’étape de la validation, qui aura lieu à la fin de l’automne 2017. Sa réalisation devrait commencer début 2018. Selon les experts, la première étape du projet devrait prendre 2 à 3 ans et la pose de la fibre optique 5 à 6 ans. Les premiers résultats de ce projet régional ne devraient pas apparaître avant au moins cinq ans au Kirghizstan et dans les autres pays qui y prennent part. Malgré ce long délai, les experts affirment que le jeu en vaudra la chandelle. Grâce à Digital CASA, le pays disposera d’un réseau de fibre optique de qualité, d’un accès à Internet à bas prix et d’une forte croissance de son économie. Mieux encore, le Kirghizstan ne sera plus dépendant de son voisin et pourra activement participer au développement des télécommunications, ce qui favorisera le développement du pays lui-même.

Aziza Berdibaïeva

Traduit du russe par Camille Calandre pour Novastan

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