Djamilia

Djamilia, ou le roman kirghiz par excellence

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Le roman Djamilia de Tchinguiz Aïtmatov fait partie de ces classiques que nous devrions tous avoir dans notre bibliothèque, rangé juste avant un Paul Auster. Véritable pépite publiée en 1959, il a séduit bon nombre de lecteurs, dont Louis Aragon.

Lorsque l’écrivain kirghiz Tchinguiz Aïtmatov publie Djamilia, il n’a pas encore 30 ans. D’emblée, son texte séduit Louis Aragon, qui participe à sa traduction et écrit la préface de la version française. C’est qu’Aïtmatov est spontané et juste. L’ancien étudiant de l’institut agricole a bien fait de délaisser le travail des champs pour la plume. Il fait voyager son lecteur dans le fin fond des steppes kirghizes, au plus près des habitants.

Le texte dépeint l’abnégation et l’amour inconditionnel d’un jeune homme pour Djamilia, la femme de son frère, parti sur le champ de bataille. Tous les hommes mûrs ont déserté la région en ce mois d’août 1943, et il ne reste plus que les jeunes Seït et Danïiar auprès de Djamilia.

« La plus belle histoire d’amour du monde »

Mais Louis Aragon commence sa préface par un tout autre sujet : une référence à la nouvelle de Rudyard Kipling intitulée La plus belle histoire du monde qui, selon lui, ne correspond pas du tout à son titre. Le voilà donc qui écrit au début de sa préface : « sur le point de dire de Djamilia ce que j’en pense, j’hésite et pourtant, oui, pour moi c’est la plus belle histoire d’amour du monde ».

Le phrasé d’Aïtmatov est comme une caméra : le lecteur suit pas à pas Seït qui analyse tout comme un témoin. Mais pas un simple témoin, un témoin au regard poétique. La description de la nature se fait à travers ses yeux émerveillés, avides de couleurs et de peintures. La description de la femme aimée, elle, se fait sans fard, avec sensualité mais avec discrétion. « J’étais fier qu’elle fut ma djéné (belle-sœur, ndlr), fier de sa beauté et de son caractère : indépendant, libre. » La force de l’intrigue réside en ce que Seït ne peint pas simplement Djamilia du regard mais l’amour naissant de celle-ci pour un autre. Le lecteur est touché lorsque ce narrateur observateur mais timide parvient enfin à peindre ce dont il rêve : « J’avais peine à croire que j’avais dessiné quelque chose qui ressemblât à ce que j’avais vu ». Et il semblerait qu’à cet instant ce soit l’auteur même qui parle.

Chingiz Aitmatov

« Une extraordinaire aisance de développement »

Parce que c’est une littérature qui ne se préoccupe pas du lecteur occidental, le texte gagne en naturel. Pour Aragon, « l’étrange réussite de Djamilia, c’est tout ce que nous apprenons d’un pays inconnu, de la vie des hommes et des femmes encore étroitement liés aux traditions patriarcales des nomades […], nous l’apprenons de l’intérieur, par des êtres à qui tout ceci est naturel, […], si bien que le récit y gagne cette extraordinaire aisance de développement, qui manque si fort aux littératures modernes, en mal de reportage […]. »

De même que dans la culture kirghize, le texte prend son temps et décide de fonctionner par « hasards ». Le lecteur doit accepter de ne pas tout comprendre du premier coup et que les explications se dévoilent au fur et à mesure. La traduction va donc dans ce sens : des mots kirghiz sont intégrés régulièrement dans le texte français, après avoir été traduits, le lecteur peut donc les mémoriser. Pour l’auteur français, comme pour nous, Aïtmatov détrône de loin nos grands classiques. « Ce jeune homme, écrit Aragon à propos de Tchinguiz Aïtmatov, parle de l’amour comme nul autre. O Musset, sois jaloux mon ami, de cette nuit d’août des confins kirghiz ! »

Lire aussi sur Novastan : La littérature kirghize, une littérature figée ?

Aussi touchant soit-il, ce roman a tout de même eu besoin du regard de Louis Aragon pour intéresser les lecteurs occidentaux. Mais, au-delà de l’aide apportée au texte, cette préface est un vrai plus pour l’ouvrage parce qu’elle propose, non pas le point de vue d’un auteur, mais bien une expérience de lecteur. Aragon écrit à la façon d’Aïtmatov : sans fard et avec sincérité.

Claire Jeantils

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Djamilia est un personnage emblématique de la littérature kirghize
Poste du Kirghizstan
Tchinguiz Aïtmatov
Andreas Zak
Commentaires
  • Bonjour, tout d’abord merci pour cet article qui m’a fait découvrir cette histoire d’amour. Il m’a permis de me replonger dans le monde kirgyz que j’avais visité. Malheureusement, il ne m’a duré qu’un seul jour… Je voudrais vous demander si vous connaitriez d’autres livres, dans le même genre, en lien avec la culture nomade d’Asie centrale.

    Étant mon tout premier post sur ce site, que je suis depuis quelques années maintenant, je remercie toute l’équipe pour ce travail d’enfer et dont je trouve qu’il est plus que de qualité. Merci.

    11 août 2017
  • Stéphane

    Bonjour Maxime,

    Vous pouvez trouver d’autres livres en consultant la bibliothèque http://mabib.fr/francevasion/ (en cherchant dans le catalogue au sujet « asie centrale: Kirghizstan » par exemple).
    Il y manque les livres de René Cagnat (la rumeur des steppes, Djildiz ou le chant des monts célestes).
    En vous inscrivant à la bibliothèque, vous pourrez avoir accès à quelques documents plus techniques (articles, thèses,..).
    Enfin, une recherche sur le net (type amazon ou babelio) vous permettra certainement de trouver votre bonheur.
    Cordialement,

    12 août 2017
    • Merci beaucoup pour les conseils ! Désolé du temps de réponse, j’avais effectivement cherché des livres du même genres sur les sites en ligne de librairie. J’ai finis par trouver des bouquins de Galsan Tschinag, que j’ai commandé et commencé à lire. Je regarde aussi vos suggestions.

      Merci, et bonne continuation 🙂

      26 septembre 2017

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