Président Almazbek Atambaïev Homologue Noursoultan Nazarbaïev

Élection présidentielle : le Président kirghiz s’en prend à Nazarbaïev

Accusations, restrictions à la frontière, montée des tensions… En accusant il y a une semaine son homologue kazakh de s’ingérer dans l’élection présidentielle kirghize, Almazbek Atambaïev a fortement tendu les relations entre les deux pays voisins d’Asie centrale.

Novastan reprend et complète un article initialement paru sur Nezavissimaïa Gazeta.

En marge d’une cérémonie de remise de prix aux « représentants de l’intelligentsia » (sic) le 7 octobre dernier, le président du Kirghizstan, Almazbek Atambaïev, a promis que l’élection présidentielle du 15 octobre se tiendraient sans irrégularités et qu’il ne permettrait pas d’ingérence de la part de pays voisins.

Le pays voisin visé implicitement par Almazbek Atambaïev, c’est le Kazakhstan. Selon le Président kirghiz, le Kazakhstan « impose son candidat », sous-entendu l’ancien Premier ministre kirghiz, Omourbek Babanov. Le ministère des Affaires étrangères kazakh a réagi à cette « attaque » d’Atambaïev, jugée très inopportune au regard des relations pourtant amicales entre Astana et Bichkek. La remarque du Président kirghiz s’inscrit pourtant dans un contexte plus large de tensions entre le Kirghizstan et le Kazakhstan. En fait, c’est une simple rencontre entre Omourbek Babanov et le Président kazakh qui a mit le feu aux poudres.

Des accusation répétées

En effet, en septembre dernier, le Président kirghiz avait déjà accusé Noursoultan Nazarbaïev d’ingérence dans les affaires intérieures kirghizes. Il a alors critiqué son homologue kazakh au sujet d’un entretien de 15 minutes entre ce dernier et Omourbek Babanov, principal représentant de l’opposition, considérant qu’il s’agissait là d’un soutien électoral.

Le ministère des Affaires étrangères kirghiz avait alors confié une note diplomatique à l’Ambassadeur du Kazakhstan à Bichkek. Astana n’a pas tardé à répondre à cette note, rappelant que Noursoultan Nazarbaïev avait déjà rencontré le candidat pro-gouvernemental, Sooronbaï Jeenbekov, quelques jours plus tôt, et qu’il ne s’agissait donc pas d’ingérence dans les affaires intérieures du Kirghizstan, ni même d’une « volonté d’ingérence » dans les affaires d’un « pays frère ».

Les experts estiment que le Président kirghiz a souhaité provoquer cette situation, alors que l’élection se tient ce dimanche. Son protégé, Sooronbaï Jeenbekov, comme l’ont remarqué les observateurs, a visiblement cédé du terrain au candidat de l’opposition, Omourbek Babanov. Ce qui crée l’inquiétude du gouvernement actuel.

Poste-frontière Minutes Bichkek

Dans son discours sur l’élection et la potentielle ingérence de son voisin, Almazbek Atambaïev a promis de conduire des élections « honnêtes », régulières, démocratiques. Il a avancé que le Kazakhstan avait chaleureusement accueilli l’ex-président banni, Kourmanbek Bakiev. Almazbek Atambaïev a rappelé des rumeurs selon lesquelles Omourbek Babanov serait un partisan de l’ex-président déchu.

En outre, l’actuel Président kirghiz aurait été affecté par les mots du Président kazakh qui affirmait que le Kirghizstan avait besoin d’un « jeune leader ». Ces propos auraient été prononcés au cours de la rencontre entre Noursoultan Nazarbaïev et Omourbek Babanov. « Le plus vieux candidat à la présidentielle kirghize a 20 ans de moins que Nazarbaïev. J’ai moi-même 16 ans de moins que lui. Qui a besoin d’un président jeune : nous, ou le Kazakhstan ? », a ainsi lancé Almazbek Atambaïev.

Des réactions partagées

Les déclarations du président ont provoqué une réaction mitigée de l’opinion publique kirghize. L’intelligentsia kirghize, qui assistait au discours polémique d’Atambaïev, a soutenu l’escalade politique du président par une salve d’applaudissements nourris. Le reste de la société kirghize considère que les sorties du président étaient tout à fait inopportunes et estime qu’il s’agit là du principal facteur d’instabilité politique à l’aube de l’élection présidentielle.

Au Kazakhstan, les réactions ont été plus unanimes. Tous les grands experts ont évoqué l’inadmissibilité de ce genre de déclarations. En particulier, le politique Erlan Karin a affirmé que la diplomatie kazakhe a toujours su observer une certaine délicatesse, de la justesse. « Toutefois, au regard de tous ces évènements, il peut sembler que l’administration présidentielle s’est résolue à utiliser le facteur kazakh comme instrument politico-ethnique, et ce à travers une incitation à la haine, une hostilité xénophobe crée de toutes pièces, afin de mobiliser et de consolider l’électorat autour du candidat du pouvoir. C’est atterrant étant donné que, pour satisfaire des objectifs politiques, les autorités sont prêtes à sacrifier les relations intergouvernementales [avec Bichkek]. »

Selon Dosym Satpaïev, « il n’est pas seulement question de campagne électorale. Les rancunes se sont longtemps accumulées à Bichkek ». À en juger par l’opinion médiatique russe, Moscou n’est pas très satisfait de la « créature » d’Atambaïev en la personne de Sooronbaï Jeenbekov. Mais celui qui, dès lors, prendra la relève d’Almazbek Atambaïev, devra non seulement travailler à la fois avec Astana et Moscou, et en plus partager l’autorité avec le Premier ministre. Ainsi, après les élections du 15 octobre, nous pouvons encore nous attendre à des surprises politiques. « D’autant plus qu’Almazbek Atambaïev n’a pas l’intention de quitter la scène politique », souligne l’expert.

À Astana, le ministère des Affaires étrangères a donné position officielle du Kazakhstan dans une déclaration spéciale qualifiant les provocations du Président kirghiz d’inacceptables. Dans le document, on remarque à ce propos qu’Astana demeure attaché au développement des traditionnelles relations fraternelles avec le peuple kirghize : « Nous sommes certains que l’irresponsabilité du président du Kirghizstan, tout comme les accusations mensongères qui en résultent, ne sauraient avoir de conséquences sur les liens immémoriaux d’amitié et d’entraide entre nos deux pays. »

Des incidents à la frontière kazakho-kirghize

Mais ces déclarations ont eu des conséquences directes sur la vie de nombreux Kirghiz et Kazakhs qui se sont vus bloqués à la frontière entre les 2 pays. Dès le 10 octobre dernier, les autorités kazakhes ont mis en place des restrictions permettant l’entrée de citoyens en provenance du Kirghizstan sur le territoire kazakh. Très fréquenté, le point de passage de Kordaï s’est retrouvé engorgé en l’espace de quelques heures. Certaines personnes ont dû attendre près de 20 heures afin de pouvoir franchir la frontière et d’entrer sur le territoire kazakh.

Contactés par Novastan, de nombreux témoins coincés à la frontière ont fait part de leur incompréhension, parfois de leur dégoût, face à cette situation inextricable. « Tout ça, c’est la faute d’Atambaïev ! Il a peur de perdre les élections et il nous pourrit la vie », se plaint Ibrahim [ndlr : les noms ont été modifiés]. « Comment je vais faire maintenant ? Tous les fruits et légumes que j’ai avec moi vont moisir sur place. »

Mais toutes les personnes rencontrées à la frontière ne mettent pas le Président kirghiz en cause. « C’est bien la preuve que le Kazakhstan n’est pas démocratique. Atambaïev a simplement dit la vérité et ça les dérange. Regardez comme ils nous traitent quand ils n’ont pas ce qu’ils veulent », juge Aïdana qui soutient Sooronbaï Jeenbekov à l’élection présidentielle.

Il est pour l’instant difficile de savoir si la situation à la frontière va s’améliorer. En effet, Almazbek Atambaïev, a réitéré ses accusations et ses provocations le jour même de l’élection. Et rien ne garantit que la situation, déjà bloquée depuis près d’une semaine, ne s’améliore en un clien d’œil.

Traduit du russe par Rémi Constant

Complété par Jérémy Lonjon
Rédacteur en chef de Novastan

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Le président kirghiz, Almazbek Atambaïev, et son homologue kazakh, Noursoultan Nazarbaïev
Kremlin.ru
Le poste-frontière kirghiz à 40 minutes de Bichkek (illustration)
Wikimedia Commons
Kordaï à la frontière kazakho-kirghize
Wikimedia Commons
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