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En plus du coronavirus, la pauvreté menace les travailleurs migrants centrasiatiques

Alors que les mesures de confinement sont progressivement levées en Russie, des milliers de travailleurs migrants centrasiatiques ne peuvent reprendre le travail, mettant à mal la survie des communautés restées au pays. 

“Pour le premier mois, on a suffisamment d’argent, mais après …” La longue pause qu’effectue Taalaï* dans son message vocal envoyé à Novastan fin avril illustre son incertitude. Ce Kirghiz, résidant à Moscou depuis plusieurs années, ignore quand il pourra reprendre son emploi d’électricien sur des chantiers. Il fait partie des millions de travailleurs centrasiatiques migrants contraints à arrêter de travailler par l’épidémie de coronavirus, et les mesures de confinement décidées pour y faire face.

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“Ce sont eux les premiers touchés : ils sont dans une absence totale de perspective”, déplore Sophie Hohmann, chercheuse associée au Centre d’études des mondes russes, caucasiens et centre-européens. Selon cette spécialiste des migrations dans l’espace post-soviétique, environ 11 millions de Centrasiatiques travaillent en Russie, dont 3,5 millions légalement enregistrés. Ce sont surtout des Ouzbeks, des Tadjiks et des Kirghiz qui, à chaque saison ou depuis des années, travaillent en Russie pour subvenir aux besoins de leurs familles restées dans leur pays d’origine. La Turquie ou les pays du Golfe sont également des destinations de choix pour ces “travailleurs invités”. 

La fermeture des frontières et les mesures de confinement sont venues chambouler ce phénomène bien rodé, sur lequel reposent plusieurs économies centrasiatiques. Ainsi, 33 % du Produit intérieur brut (PIB) kirghiz et 29 % du PIB tadjik provenaient des envois de fonds de travailleurs migrants à l’étranger en 2018, selon les dernières données de la Banque mondiale.

Pas de travail, pas de billets de retour

La plupart des secteurs dans lesquels les migrants travaillaient, notamment la construction, la restauration, la vente et les services à la personne, ont été mis à l’arrêt. En Russie, l’économie s’est arrêtée fin mars, quand le président Vladimir Poutine a pris des mesures de confinement, laissant des centaines de milliers de travailleurs déjà vulnérables sur le carreau. “Beaucoup de migrants sont rentrés par leurs propres moyens, mais d’autres sont restés bloqués”, explique Sophie Hohmann à Novastan, même si elle souligne qu’aucune statistique sur le sujet n’est disponible pour le moment. Le 18 mars, la Russie a ainsi fermé sa frontière, et les vols avec l’Asie centrale ont été suspendus la semaine suivante. Voyant leurs voyages annulés, des centaines de migrants se sont retrouvés coincés, avec comme seule option de retour des billets d’avion à des prix exorbitants. Des images de migrants dormant dans des aéroports à Moscou, Saint-Pétersbourg ou encore Novossibirsk dans l’espoir de trouver un vol charter ont choqué sur les réseaux sociaux en Russie comme en Asie centrale.

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Si la levée de la quarantaine le 12 mai dans plusieurs régions russes a été une bouffée d’air pour de nombreux Centrasiatiques qui peuvent à nouveau travailler, les foyers épidémiques restent sujets à un confinement strict, notamment à Moscou. Le maire de la ville l’a ainsi prolongé jusqu’au 30 mai, rapporte le média russe Fergana News. Sans revenus du jour au lendemain et depuis près d’un mois, les travailleurs centrasiatiques cherchent désespérément un moyen de subsistance. Depuis Moscou, plusieurs migrants kirghiz qui souhaitent rester anonymes ont confié à Novastan s’être reconvertis dans la livraison de repas sur des plateformes tels que Yandex Eda, équivalent russe de UberEats. “La livraison, c’est la dernière option qui nous reste pour joindre les deux bouts”, décrit l’un d’eux par message WhatsApp. Le salaire varie de 20 000 à 35 000 roubles (253 à 443 euros) par mois.

“Aujourd’hui, environ 20 % des migrants travaillent et 80 % non”, estime au doigt mouillé le président du Comité central du Syndicat des travailleurs migrants, Rinat Karimov, dans une interview pour Fergana News. Pour pallier les faibles revenus des migrants, des réseaux de solidarité distribuant de la nourriture se sont mis en place, surtout basés sur la générosité de chefs d’entreprises, d’associations ou de la diaspora, comme le décrit l’agence Reuters.

La pauvreté ou la maladie

Mais recevoir de la nourriture n’est pas suffisant, souligne Sophie Hohmann. Les migrants ont ainsi beaucoup à payer en plus de l’argent à envoyer au pays : le loyer, mais aussi le permis de travail, l’assurance santé, la carte de séjour… “Dans une situation de crise, ils vont devoir faire un choix”, déplore la chercheuse, craignant que ces derniers ne puissent plus assurer leurs dépenses administratives. Si Vladimir Poutine a signé un décret le 18 avril exemptant ces travailleurs invités du paiement des permis de travail jusqu’à la mi-juin, les abus des forces de l’ordre sont nombreux. Plusieurs activistes ont ainsi signalé des cas de migrants détenus car ils n’avaient pas ces documents, comme l’a rapporté Radio Ozodi, la branche tadjike du média américain Radio Free Europe. 

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Souvent sans assurance santé, la plupart des travailleurs d’Asie centrale vivent dans des appartements insalubres et surpeuplés, des conditions propices à la propagation du Covid-19. Déjà en 2018, des chercheurs ont alerté sur les risques sanitaires et épidémiologiques accrus auxquels sont confrontés les travailleurs migrants. Ces derniers sont plus sujets à des maladies chroniques telles que le diabète et à des insuffisances rénales et respiratoires, facteurs de risque face au nouveau coronavirus. Sans parler de la prévalence des hépatites et du SIDA en Russie en général et chez les migrants en particulier. “Il y a, parmi eux, un très grand nombre de personnes infectées”, a reconnu le maire de Moscou Sergueï Sobianine sur la chaîne Rossyia 24. Un cluster a ainsi été découvert mi-avril dans la région de Saint-Pétersbourg. 123 cas ont été signalés dans une auberge de jeunesse où des migrants travaillant dans la construction été confinés. 

Éloignés du virus mais pas de la pauvreté

Le 13 mai dernier, la Russie est officiellement devenue, avec 232 000 cas, le deuxième pays au monde avec le plus de personnes infectées. Mais les perspectives sont aussi sombres pour ceux qui ont réussi à rentrer en avion, en train ou même en voiture. En Asie centrale, l’économie est à l’arrêt et le chômage élevé, notamment dans les régions très dépendantes des envois de fonds, au Tadjikistan et au Kirghizstan, où le taux de pauvreté atteignait respectivement 27 % et 22 % en 2018, selon les données de la Banque mondiale. “Cet argent n’est pas utilisé pour des investissements à long terme, les familles le reçoivent et le consomment immédiatement”, explique Lilia Aleksanyan, économiste à la Banque asiatique de développement, à Novastan. “L’impact de l’arrêt des envois sur l’économie se voit donc tout de suite, car la consommation n’a pas été faite”, ajoute-t-elle. 

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La situation est un peu meilleure en Turquie, la principale destination pour les travailleurs migrants d’Asie centrale avec la Russie, pour deux raisons. Contrairement à de nombreux pays dans le monde, le confinement n’y a pas été généralisé et continu. Le président Recep Tayyip Erdogan a ainsi opté pour un confinement les week-ends, permettant à la population et aux migrants de continuer à travailler partiellement. Ces derniers sont par ailleurs moins touchés car beaucoup travaillent à domicile, souligne Shoirakhon Nurdinova, chercheuse à l’Université Anadolu d’Eskişehir, contactée par Novastan. “Certains travaillent encore, typiquement ceux qui travaillent dans l’aide à la personne ou le ménage”, décrit la chercheuse. Par ailleurs, des organisations caritatives ouzbèkes et turques aident les migrants qui ont perdu leur emploi à cause du confinement. 

La situation n’est pas prête de s’améliorer. La Banque mondiale prévoit la baisse la plus importante des envois de fonds dans l’histoire récente : moins 27 % en Europe et en Asie centrale, faisant craindre le pire pour le Kirghizstan et le Tadjikistan dont le PIB est porté par l’argent de la migration. La chute des cours du pétrole a en plus compliqué les perspectives économiques russes, la Banque centrale prévoyant une chute jusqu’à 8 % du PIB pour la fin 2020. Dans un rapport publié en avril, l’OCDE affirme qu’une récession aurait « un impact sur l’offre de travail, affectant immanquablement de nombreux ménages à travers l’Asie centrale ». “Pour ces gens, ça veut dire le retour à la pauvreté”, déplore Lilia Aleksanyan. 

*Le prénom a été modifié.

Clara Marchaud
Rédactrice pour Novastan

Relu par Aline Simonneau

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Les travailleurs migrants originaire d’Asie centrale sont en grande difficulté, notamment en Russie (illustration).
Daniil Musatov via Visual Hunt
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