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Ex-toxicomane : « j’ai arrêté pour que mes parents sourient à nouveau »

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Directrice exécutive de l’association « Harm Reduction Network » au Kirghizstan, Madina Tokombaeva a mis fin à son addiction il y a douze ans, après trois ans d’intense toxicomanie. Depuis, elle aide les utilisateurs de drogues et milite pour défendre leurs droits. Dans une interview donnée à notre partenaire Vetcherniy Bichkek, cette ex-toxicomane désormais activiste explique l’évolution de la situation dans le pays et les problèmes restés sans solution. Nous traduisons l’article avec l’aimable accord de la rédaction.

Madina, vous êtes l’une des premières à soulever la question des droits des toxicomanes et des personnes séropositives. Pourquoi existe-t-il un tel besoin ?

Il y a douze ans, moi et cinq autres personnes avons soulevé cette question. C’était un appel à l’aide de la part de la communauté des utilisateurs de drogue. Parce que nous étions fatigués du fait que le reste de la société non seulement ne nous comprenait pas, mais surtout, nous rejetait.

Identifier le problème ne signifie pourtant pas le résoudre. Le problème de la dépendance se rajeunit d’année en année. La croissance de la toxicomanie a une forte incidence sur le nombre de VIH et d’hépatites C. De notre temps, malheureusement, il y a également un problème avec la tuberculose. Bien sûr, personne ne peut blâmer l’Etat ou la société pour le fait que moi, par exemple, ou mes amis, ayons commencé à consommer des drogues.

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Néanmoins, nous avons la volonté de rappeler aux services gouvernementaux qu’ils sont responsables pour ces gens, pour cette jeunesse qui vit dans leur pays. C’est pour cela qu’il faut attirer l’attention publique sur ce problème. Après tout, si le VIH, les hépatites et les tuberculoses vont davantage se propager, alors l’avenir du Kirghizstan ne sera pas aussi brillant qu’on le souhaiterait.

Alors, ce sont des anciens toxicomanes qui tentent de résoudre le problème de la drogue et de l’addiction ?

En tant qu’utilisateurs, nous souhaitons vraiment que les drogues disparaissent du pays, parce que nous savons ce que c’est. Nous voudrions qu’il n’y ait pas de jeunes gens qui se mettent aux drogues, qu’il n’y ait plus de Sida, de tuberculose et d’hépatite C. Nous ne voulons plus voir les larmes des enfants, des parents, des maris ou des femmes parce qu’il y a un toxicomane dans la famille. C’est une tragédie. Il y a douze ans nous avons frappé à toutes les portes et demandé à ce qu’on nous écoute. Maintenant nous demandons à être compris. Pour que tous ensembles, gouvernement, ONG, toxicomanes, séropositifs ou ex-détenus, nous puissions surmonter les difficultés à un moment donné.

Actuellement, le plus grand problème est la trop faible interaction et l’absence de coopération entre les organismes étatiques et le secteur non-gouvernemental. Pourquoi n’est-il pas possible, avec cet argent, ces possibilités, cette expérience qu’a le pays, d'immédiatement réduire à zéro tous les problèmes dont nous parlons ? Parce qu’il n’y pas dans cette guerre un seul soldat. Que faire, si nous n’avons pas le soutien de l’Etat, si personne ne prête attention à cette question ? Rien ne se passe.

Existe-t-il des données sur le nombre de toxicomanes au Kirghizstan ? Ce chiffre est-il en augmentation ?

Je ne peux pas dire combien il y a d’utilisateurs de drogues au Kirghizstan. C’est difficile de manipuler de tels chiffres. Il existe des preuves de la toxicomanie, des personnes qui s’enregistrent par exemple en désintoxication. Mais peu sont ceux qui se déclarent. Et si avant, les gens n’utilisaient que de l’héroïne ou de l’opium, il est maintenant populaire parmi les jeunes d’utiliser des pilules à propos desquelles des personnes comme moi, membre de cette communauté mais déjà loin de tout ça, ne saivent rien. C’est encore pire : ces nouveaux usagers utilisent des drogues délivrées uniquement sur ordonnance. Ce qui signifie qu’ils y ont accès.

C’est déjà différent, c’est une autre voie vers la dépendance. Ce n’est pas de l’héroïne. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’héroïne. Il y en a, mais aux côtés d’autres drogues. Et les utilisateurs de ces dernières ne sont pas couverts par les programmes. On ne les connait pas. Par conséquent, impossible de citer des chiffres précis.

Pour quelles raisons les jeunes commencent-ils à utiliser ces drogues ? Comment y faire face ?

Je pense que la priorité dans cette lutte est de créer une structure ou une agence gouvernementale pour le contrôle des drogues. Son personnel devrait surveiller les pharmacies, leurs chiffres d’affaire et les ordonnances. Je ne sais même pas ce qu’on peut faire pour réduire d’au moins 10 % la distribution des ordonnances qui peuvent nuire à la santé des gens.

En ce qui concerne les tendances, c’est sûrement du fait que l’héroïne est chère. Les comprimés, eux, ne le sont pas. Il est possible de les acheter puis de trouver des indications sur comment en faire des drogues. Il est possible, même, d’en tirer des sensations plus vives. Mais c’est aussi et avant tout à cause de l’influence de la Russie et de l’Occident. En Russie, il n’y a pas une telle quantité de consommateurs d’héroïne, ils consomment plutôt des pilules.

Comme le « crocodile » ?

Chez nous aussi il y a le « crocodile » (désomorphine faite maison, et extrêmement dangereuse, ndlr.), malheureusement. C’est effrayant, mais ça existe.

Si j’ai bien compris, les drogues sont devenues plus abordables ? Il y a une bonne distribution ?

Les drogues sont accessibles, c’est absolument vrai. Il n’est pas si difficile d’en acheter. Mais je tiens à souligner qu’il y a quatre ou cinq ans, le Kirghizstan était déjà différent, avec beaucoup d’héroïne sur le marché. Et aujourd’hui à nouveau, il y a une percée. Je ne sais pas quelles en sont les raisons. Peut-être qu’avec les troubles politiques s’est développée la prestation. Ce n’est pas ce que disent les services de l’Etat, mais les personnes qui ont commencé à consommer des drogues.

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Si avant, il y a douze ans, les utilisateurs de drogues étaient en majorité urbains, aujourd’hui on en trouve partout. Et en province, il y a en a même plus que dans la capitale. Ici, il y a surtout toutes sortes de pilules et d’autres capsules.

Est-il difficile de décrocher de la drogue ?

J’ai arrêté de consommer des drogues grâce à un groupe de narcotiques anonymes. Nous avions un programme unique, sur lequel se sont basées plusieurs cures de désintoxication. Un programme maintenant utilisé dans de nombreux pays. Mais le toxicomane l’est et le restera toujours. Ce n’est pas ainsi : aujourd’hui tu es toxicomane, et demain, tu ne l’es plus. C’est une maladie chronique, sans fin, et le seul moyen d’en sortir c’est de ne pas consommer. Je peux vous expliquer pourquoi j’ai arrêté.

J’avais quelques rêves, des désirs et des buts. J’ai compris que la première étape pour accomplir ceux-ci, c’était de mettre fin à ma dépendance. Je ne pensais à rien d’autre. Je voulais simplement que tout aille bien, que mes parents recommencent à sourire. Ensuite, il y avait des gens qui croyaient en moi, qui croyaient en mon entourage. Cette confiance ne me donnait plus la possibilité de faire un pas en arrière. Et puis il y a eu les enfants. J’ai eu deux jumeaux. C’était effrayant de penser que tout pouvait recommencer, que je puisse reprendre.

L’état émotionnel d’une personne en désintoxication est difficile et instable. Tout le monde a peur des toxicomanes. D’un côté, c’est vrai, c’est justifié. On voit comment la dépendance détruit notre vie. Elle nous conduit à notre tombe, à notre mort. Parce que les utilisateurs de drogues n’ont que trois options : l’hôpital, la prison ou la mort. Un autre chemin n’est pas envisageable.

Le narco dépendant se renferme complètement sur lui, parce qu’il comprend qu’il n’est pas comme les autres. Il comprend que ce qu’il fait est mal et perd espoir qu’il puisse changer quoi que ce soit. Ouvrir les yeux est un moment très difficile : quand, enfin lucide, tu regardes le monde et que tu penses, « Mon dieu, et qu’est-ce que je faire maintenant dans ce monde ? Comment je vais vivre ici ? ».

C’est la période la plus difficile. Mais si tu as le soutien de quelqu’un, s’il y a des proches, de la famille, qui croient en toi et qui t’aiment, en plus de te donner de la force, ils te donnent une raison pour arrêter.

Quels résultats votre association a-t-elle obtenus au fil des années ?

Avant tout, le fait que les toxicomanes connaissent l’existence de programmes de réduction des méfaits de l’utilisation de la drogue. En outre, ils peuvent parler de leurs problèmes et défendre leurs intérêts dans le cadre des droits de l’homme. Nous avons tous le droit à la vie, au bonheur et à la santé.

Le gouvernement et la société commencent à comprendre que l’addiction est une maladie. De nombreux consommateurs de drogues ont commencé à changer leur vie, à fonder une famille et à créer de pareilles associations. C’est l’indicateur le plus important de notre réussite.

Marina Miroshnik

Traduit du russe par Marion Biremon

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