Faudra-t-il construire « une arche » pour la littérature du Kirghizstan ?

La littérature moderne du Kirghizstan est comme un kaléidoscope, dans lequel chaque carreau est à sa manière précieux et exquis, et dont l'ensemble frappe par son élégance et sa vivacité. Pourtant, il se transforme toujours selon l’angle de vue choisi.

Actuellement,  la littérature est représentée par  « une élite littéraire » dont les membres sont connus à l'intérieur et à l'extérieur du pays, par quelques clubs de lecture qui associent les jeunes écrivains dans des petits groupes mais aussi et surtout  par « la nouvelle littérature », disponible en ligne avec pour l'essentiel des œuvres d'amateurs. La majeure partie des recueils sont auto-publiés par les auteurs. Peu d'entre eux sont financés par les maisons d'édition et pour cause, on en compte à peine une dizaine dans le pays. Pourtant, les concours nationaux sont fréquents, et plusieurs prix sont remportés par des écrivains kirghizes, ce qui favorise la traduction des œuvres nationales en langues étrangères. « Le mot » vit, se transforme, évolue comme notre vie réelle et virtuelle. Mais il nous manque l’unité, une tendance commune pour développer la littérature kirghize et  obtenir une reconnaissance internationale.

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Bakhtiar KoitchouevCrédit http://krsu.edu.kg

Directeur du département de la chaire d’histoire et de théorie de la littérature de l’Université Slave Kirghizo-Russe, critique littéraire et  membre du conseil de rédaction de la revue « Kirghizstan littéraire »,  Bakhtiar Koitchouev a pu partager son avis professionnel avec Francekoul.com.

« Quelques soient nos objectifs, le mot est l’instrument le plus important en terme d'influence sur la population. Il est essentiel de faire connaître la littérature nationale aux Kirghizs afin de faire vivre l'amour des belles choses jusque dans les parties les plus reculées de la société. Il faut encourager la transmission entre les générations, partager l’expérience des écrivains vénérables avec des écrivains débutants. Aller vers les lecteurs, présenter l’information sur les rencontres littéraires dans les médias, et populariser la littérature nationale. Comment réaliser tout cela ? C'est déjà une autre question. Par exemple, dans la ville russe de Kazan il y a environ six revues littéraires, toutes publiées sur papier glacé, faisant figurer côte à côte des publicités pour des cosmétiques ou du détergent et de bons récits. Au Kirghizstan nous avons une seule revue littéraire professionnelle « Le Kirghizstan littéraire » qui rassemble les nouveautés littéraires. Cependant, ses traditions anciennes ne lui permettront pas de se moderniser selon l'exemple de Kazan. Il faut créer de nouvelles éditions périodiques qui seraient plus adaptées à notre jeune audience. J'espère que nos jeunes auteurs talentueux prendront cette initiative. En dehors des imprimés, notre littérature contemporaine est présente sur Internet. Cependant il n’existe ni exigences sur les compétences d’auteur ni contrôle de leur publications sur cette plateforme informatique. On organise des concours littéraires afin  de pousser les auteurs à prendre leurs plumes ; et de voir ce qui se passe dans les esprits des écrivains contemporains ».


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Logo du groupe de réflexion "L'arche"

Le groupe de réflexion « L’arche » se fixe pour tâche de rassembler des associations littéraires séparées, ayant lancé son projet sous le titre de « Le réseau des clubs littéraires ». Nous avons eu la chance d’interviewer le coordinateur de ce futur projet, représentant de la jeune génération, le poète Dmitriï Sagaïdak, qui bénéficie d'une certaine popularité au Kirghizstan.

Comment le groupe de réflexion « L’arche » s’est-il formé et comment peut-on devenir  membre ?

« L’arche » est apparue en 2008 comme une école du métier d'écrivain crée par la fondation Aïtmatov. Les membres de « L’arche » se sont rencontrés à la station balnéaire du lac Yssyk-Koul. C'est là qu’ils ont décidé de créer une association littéraire des jeunes écrivains. Pourquoi « l’arche » ?  Tout d’abord, parce qu’on était au bord du lac ; et puis, les maisonnettes dans lesquelles on logeait ressemblaient aux vaisseaux. C’est très simple de devenir membre : vous devez communiquer avec un représentant, par exemple, avec moi. On accueille absolument tout le monde, que vous écriviez en vers ou en prose.

Parlez-nous du projet « Le réseau des clubs littéraires » ?

Le projet durera sept mois et il est déjà lancé. On planifie de réaliser une conférence commune de tous les clubs littéraires de Bichkek, pour résoudre les difficultés ensemble, pour s'accorder sur une collaboration future. Nous allons aussi organiser un concours littéraire, « Valeurs intellectuelles », dans lequel pourront participer tous ceux qui le désireront. Les meilleurs ouvrages seront publiés dans un recueil.

« L’arche » essaye d’ouvrir les portes des associations littéraires fermées. La littérature au Kirghizstan est comme « une chose en soi » ; il y a beaucoup de bons écrivains, mais pour l'essentiel, ils font partie de l'ancienne génération, celle qui a commencé pendant les années 1960. Mais ils n’aiment pas apparaître en public. S’ils organisent un événement ou une rencontre, ils invitent seulement leurs vieilles connaissances. « L’arche » cherche à aller vers les gens. Par exemple en été on a fait le festival « La renaissance de Brodvei ». Il s'est déroulé littéralement dans la rue, sur la place centrale. On a réuni les membres de « L’arche », le groupe de peintres et le théâtre de jeunes « Gala- théâtre ». Il n’y avait même pas de scène – tous se produisaient là où ils le souhaitaient. L’événement a attiré l’attention des médias.

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Comment vous voyez votre œuvre ?

Mis à part la poésie je suis passionné par la photo. Je rêve toujours de publier mon recueil de poèmes avec mes propres illustrations. L’inspiration me vient de sources diverses. Il faut éprouver quelque émotion forte, positive ou négative. La musique rock m'inspire aussi : Heavy-, Power-, Trash métal, et parfois même Death ou Black métal. Ces musiques me poussent aux paroles philosophiques et parfois brutales. Je suis un mélancolique accentué. J’aime l’ambiance sombre, parce que je crois que quand on montre les côtés noirs de la vie, les gens tâchent de trouver la clarté. Quand on ne parle que du positif, c’est ennuyeux et monotone. Et c’est de plus une manière de promouvoir la culture rock.

Je sais que vous écrivez des vers en russe, en français et en anglais. Qu'est-ce que ces langues étrangères signifient pour vous? 

Pour moi les langues étrangères sont, premièrement, un moyen de voir le monde à travers le prisme d’autres cultures. Quand quelques images me viennent en tête, je sais toujours en quelle langue j’écrirai. Mon rêve naïf c’est de m'occuper de la littérature et de vivre entièrement sur les droits de mes livres publiés. Mais au Kirghizstan c’est impossible. Grâce à mes langues diverses, je peux espérer vivre de mon art en vendant mes livres à l'étranger. Le Français a toujours été ma langue préférée. Je l'ai étudiée à l'école 26. Actuellement je traduis les vers et les paroles des chansons du français et anglais au russe.

Comment gagnez-vous votre vie en dehors des recettes de vos livres?

Je vais  travailler dans ma spécialité : expertise comptable, établissement des rapports financiers etc. C’est un peu monotone, mais je ne vais pas abandonner la littérature.

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Voulez-vous changer quelque chose dans la situation de la littérature kirghize ?

J’espère qu'au Kirghizstan les gens créatifs auront plus de possibilités de se réaliser entièrement. Je voudrais contribuer à leur succès. Je peux dire que c’est la raison pour laquelle je suis devenu membre de « L’arche », c’est pourquoi je publie dans le journal « Le mot de Kirghizstan » et dans la revue « Le Kirghizstan littéraire ». Je veux aider les autres poètes.


Dmitriï Sagaidak écrit au niveau professionnel. Mais en matière de poésie on ne peut pas inventer de critères trop rigoureux. On peut les sentir seulement avec nos cœurs. Vous trouverez ci-dessous quelques vers de Dmitriï Sagaidak en français afin de vous faire votre propre opinion.

S’enfuir

S’enfuir
A l’espace que ne connait personne,
Au pays ou toujours l’automne
Et le vent qui dérobe le monde
De douleur.

Sans dire
Tous ces mots de formalité,
Toutes bêtises que je supportais.
Il y a une chose que j’ai héritée,
C’est ma peur.

S’enfuire
Dans le monde qui n’existe plus
Sans rumeurs et regards jaloux,
Sans les rêves du bonheur perdu
Dans la nuit.

Mourir
Dans la fièvre de ma fureur,
Près d'une foule que crie “Encore!”
Pour défendre ton pauvre coeur
Et ta vie.

La Revanche

Tout est fini, vraiment, tout est fini.
Tu restes seule
Avec tes rêves bizarres,
Attendre à la gare,
Une hôtesse de la nuit.

Train est parti… Ton train, il est parti
A ton désespoir.
Tu ne veux pas élire,
Passé ou avenir
Et tous ces mots qu’on dit.

C’est la revanche, tu sais, c’est la revanche.
Le destin se moque de toi.
Fumée de cigarette,
Chanson a deux couplets,
Et tu n’as plus carte blanche

C’est ton malheur… Je pense, c’est ton malheur.
Comprends tes fautes,
Mais tu n’as pas de temps
Pour faire tous les changements.
Cache-toi dans les rumeurs…

Pour toujours

Chante pour moi

Chante pour moi, ma belle
Tu sens le souffle d’hiver
Sévère comme la guerre
Arrive à mon appel.

Chante pour moi, ma vie
Tu sais que je suis tien.
Je ferme mes yeux, tu viens…
J’aime chaque mot que tu dis.

Regrets… Je ne regrette pas.
Je ne suis pas idéal.
Les Esclaves de morale,
Ne m'aiment pas, c'est vrai.

Mais toi… tout simplement
Tu viens chez moi du ciel.
Ta voix est douce comme miel
Embrassera mon âme.

Chante pour moi mon ange
Si tendre et si beau,
Dans la magie des mots
Vivra le monde qui change.

Natalie GRATCHOVA

Journaliste pour Francekoul.com
Étudiante au département de journalisme international à l’Université Slave Kirghizo-Russe

 

Bibliographie :

1. http://is.gd/FrETmD La page de « L’arche » sur Facebook

2. http://newsmaker1122.kloop.kg/ Le blog personnel de Dmitriï Sagaidak

3. http://literatura.kg/public/?menu=125 L’information de « L’arche » avec tous ses membres

4. http://slovo.kg/?p=2376 L’article de Dmitriï Sagaidak dans le journal « Le mot de Kirghizstan »

5. http://slovo.kg/?p=3263 L’article de « L’arche » dans le journal « Le mot de Kirghizstan »

6. http://www.tokmak.kg/nevkg/kulturkg/4467-kovcheg-na-volnax-poyezii-i-prozy.html  L’article de « L’arche »

7. http://www.literatura.kg/main/ Le site de la nouvelle littérature de Kirghizstan

8. http://www.literatura.kg/public/?menu=156 Tous les éditions de « Kirghizstan littéraire » dans ses dernières années

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