Crédit: Antimperalism.com

Interhelpo: les patriotes de l’Ouest

L’après midi du 20 septembre, les passants s’étonnèrent de voir près de l’Assemblée des Peuples du Kirghizstan un cortège de jeunes éclaireurs aux foulards rouges, chacun un œillet à la main. Les discours solennels sur l’International près du monument de Lénine attirèrent rapidement une petite foule de curieux mélangés avec les invités. « De quoi s’agit-il ? Une manifestation communiste au cœur de Bichkek ? » pouvait-on entendre dans l’assistance.

Un visiteur aurait facilement pu le penser, mais quand Svetlana Kiral, l’une des dirigeants de la diaspora des Tchèques « Nazdar », présenta au public Lubomir Régak et Tom Massie, respectivement Ambassadeur de Slovaquie et représentant du bureau de coopération de l’Union Européenne au Kirghizstan, il devint clair que l’évènement était culturel, et non politique.

Les éclaireurs étaient les écoliers de l’école 57 de Bichkek, construite par la coopérative des ouvrières émigrées « Interhelpo ».  2012 marque le 87eme anniversaire de la fondation de cette organisation en réaction à « L’appel au prolétariat international » de Vladimir Lénine en 1921 :

« La faim sévit dans plusieurs régions de Russie … Nous avons besoin d’aide. La république soviétique a besoin de la contribution des travailleurs, des ouvriers et des propriétaires terriens. Les peuples sont opprimés partout par le capitalisme et l’impérialisme. Mais nous sommes sûrs qu’ils réagiront à notre appel, malgré les situations difficiles provoquées par le chômage et l’inflation. » déclarait ainsi Lénine lors du IIIème Congrès de l’Internationale à Moscou.

Crédit: Antimperalism.comCrédit: Antimperalism.com

Rudolf Maritchèque, fondateur à Zhjilina (Tchécoslovaquie) du club d’Ido, un projet de langue universelle inspiré de l’esperanto, découvrit l’appel dans un magazine. Il en fit la lecture le 1er  mai 1921, lors d’une réunion du club où ces hommes qui rêvaient d’une langue universelle décidèrent de donner un coup de main à la jeune république socialiste.

Quatre ans plus tard, Maritchèque et d’autres volontaires achevaient de préparer le premier train de ceux qui allaient bientôt vivre au et pour le Kirghizstan. Le projet exigeait des efforts considérables de propagande en usine et dans les villages tchèques, de même que de la persévérance contre un Etat qui ne voulait pas laisser partir sa main-d'œuvre qualifiée. Le gouvernement tenta notamment d’empêcher une « aventure dangereuse » en arrêtant Maritchèque, idéologue de ce qui s’appelait désormais l’Interhelpo, juste avant le départ de ses partisans.

Ce n’était que le premier d’une longue liste d’obstacles que durent affronter les volontaires. Le 24 avril 1925, le premier convoi de trois rames avec 1708 personnes et du matériel arriva à Pichpek (l’un des anciens noms de Bichkek) ; vingt-deux bébés étaient morts en route, des suites de maladie. Ayant tous à l’esprit les éloges grandioses de Maritchèque sur les rivages du lac Issyk-Koul et ses paysages uniques, les Tchèques étaient impatients de s’y installer, mais l’administration de Pichpek leur refusa le droit de sortir de la ville. L’administration soviétique décida plutôt de leur offrir la parcelle la plus polluée de la ville, 43 hectares de terrain vague utilisé comme abattoir et dépotoir, et leur concéda un bail gratuit d’un siècle.

Les bénévoles tchécoslovaques ne renoncèrent pas à leur projet. Entre 1925 et 1930, les Européens construisirent des usines de textiles, d'emballage de la viande, des ateliers mécaniques, des menuiseries, une tannerie, une briqueterie, un atelier de tissage. Ce fut une contribution considérable à l’industrie kirghize, et nombre d’usines plus récentes comme « Sélmach », « Kirghizmébél » furent développées sur la base celles-ci. À la place du dépotoir de la ville, ils aménagèrent un parc où ils plantèrent plusieurs centaines d’arbres.

Julius Fucik, jeune journaliste tchèque, avait participé à la plantation comme tout le monde ; le parc porte aujourd’hui son nom. Touché par les histoires de Maritchèque sur la communauté internationale des constructeurs du socialisme en Union soviétique, il était venu au Kirghizstan en 1930. Fucik l’avait rencontré à la rédaction du quotidien «Rudé právo» où le fondateur d’Interhelpo cherchait une tribune pour diffuser l’initiative au reste du monde. Sans succès de ce côté, il obtint en revanche d’avoir attiré l’attention de la presse tchèque. De retour à Prague, Fucik publia «Dans un Pays où demain est déjà hier »  qui décrivait ses impressions sur l’URSS, et notamment l’Asie Centrale et l’Interhelpo.

Puis l’Histoire avança, et la situation politique à l’intérieur de l’URSS changea. Pour l’Interhelpo, l’époque de Staline fut marquée par des crimes de masse basés sur la nationalité, par l’arrêt graduel du travail en coopérative, et par une tendance à expliquer le succès seulement par l’effort individuel. Les Soviets n’arrivaient pas à reconnaître à sa juste valeur le travail fait par les Tchèqoslovaques.  Ainsi, Moscou a commencé à «effacer» le rôle de l’Interhelpo de l’histoire du Kirghizstan soviétique. Dans les années 1930 à l’époque du NKVD (Commissariat du Peuple aux Affaires Intérieures, plus tard intégré au KGB), les Tchèqoslovaques étaient régulièrement torturés  par l’agence. Ironie de l’histoire, l’organisation était basée dans la Première Maison du  Gouvernement Kirghize d’alors, siège qu’ils avaient eux-mêmes construit. L’organisation qui y siège aujourd’hui, « l’Assemblée des Peuples du Kirghizstan », est plus proche des idéaux de fraternité de ses constructeurs ; la diaspora des Tchèques au Kirghizstan «Nazdar» en fait partie.

La Première Maison du Gouvernement Kirghize, construite par Interhelpo à Bichkek. C est aujourd hui l Assemblée des Peuples du Kirghizstan. Crédit: frunze-bishkek.kg
La Première Maison du Gouvernement Kirghize, construite par Interhelpo à Bichkek. C'est aujourd'hui l'Assemblée des Peuples du Kirghizstan. Crédit: frunze-bishkek.kg

Le 20 septembre, les curieux et les membres actuels étaient donc réunis près de ce même bâtiment pour partager le moment de la présentation des plaques commémoratives en marbre dédiées aux ouvriers de l’Interhelpo. Elles ont été disposées sur le mur de l’Assemblée.

Elvira Maritchèque, petite fille du fondateur, souligne : « Le plus important dans l’histoire de l’Interhelpo, c’est l’exemple de comportements trop rares dans notre société moderne. Les interhelpistes croyaient en un bel avenir, et pour le réaliser ils sont allés au bout du monde travailler et vivre dans des conditions difficiles, loin de tout confort. J’essaie de suivre les principes de cette idéologie, et j'espère que les jeunes s’inspireront de l’initiative de ces « rêveurs naïfs » et sauront ne pas être indifférents à leur vie, leur pays et leur planète».

Après la présentation des plaques commémoratives devant L'Assemblée des Peuples du Kirghizstan. Credit: Aidai Erikova

Les Maritchèques recherchent le Français qui a sauvé le fondateur d’Interhelpo

     Rudolf Maritchèque basait ses descriptions sur un voyage en Chine au service de l’URSS. Le but de sa mission était d’organiser le retour des Kirghizes qui avaient fui dans des pays voisins après Urkun (une révolte kirghize en 1916 contre la Russie tsariste). À cause de son manteau orange, il fut soupçonné d’espionner l’armée chinoise pour le compte de l’Allemagne. Ne parlant ni chinois, ni russe, ni kirghize, il ne put se disculper. Dans les prisons chinoises de l’époque, les prisonniers ne recevaient pas de nourriture, qu’ils devaient mendier dans les marchés ; c’est là qu’il rencontra le savant français Martie. Grâce à sa connaissance du Français, il put alors enfin expliquer son innocence, être libéré et finir sa mission avec succès. La famille de Maritchèque et la diaspora tchèque « Nazadar » sont toujours à la recherche d’un parent de Martie.

Altinay Raimkulova 
Journaliste pour Francekoul.com

Aidai Erikova
Rédactrice en chef de Francekoul.com 

Relu par Alix Ladent et Sylvain Mahuzier

Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *