« Je parle français à Bichkek ! » : entretien avec la professeur de français Talipova Rano Akhmedovna

« Une professeur pas comme les autres, unique dans son genre » Voilà ce qu’on entend quand on interroge les francophones sur Rano Talipova. Depuis plus de 40 ans, elle continue à enseigner la langue et la culture française aux jeunes de Bichkek. Aujourd'hui, ce témoin de tous les changements culturels et linguistiques, transformations politiques et économiques partage avec nous son expérience exceptionnelle. 

Comment avez-vous découvert le français ?

J’ai grandi dans une famille dont le père était très romantique. Il avait des connaissances considérables, et il aimait la France. Donc, sur sa table il y avait toujours beaucoup de livres, parmi lesquels on pouvait facilement trouver ceux de Voltaire et de Diderot, dont nous connaissions les noms depuis notre enfance. Pourtant, à l’école j'étudiais l’allemand. Et c’est à partir de la septième classe (la 5ème, selon le système scolaire en France), il me semble, qu'un nouvel élève de notre classe étudiait le français avec sa mère, qui était notre professeur d’allemand. Elle, pour sa part, connaissait aussi le français et pendant qu’on faisait nos devoirs d'allemand, elle enseignait le français à son fils. C’était la première fois que j’entendais la langue de Molière. Voilà comment j'ai découvert le français et sa civilisation pendant mes cours d'allemand.

Comment en êtes-vous arrivée à cette activité professionnelle ?

En ce qui concerne ce métier, franchement, ce n’était pas mon choix. C’est mon père qui a été à l'initiative de mon apprentissage du français. Pourquoi le français ? Comme je l'ai déjà dit, j’apprenais l’allemand à l’école et je connaissais bien cette langue, mais pour continuer mes études universitaires il fallait que je parte à Tachkent (Ouzbékistan). Et comme Tachkent est loin, mon père s'opposait à mon départ. Je me suis retrouvée obligée de rester à Bichkek. Pourtant, le recrutement dans le département d’allemand était déjà clos. Il ne restait que deux départements où je pouvais continuer mes études, celui d'anglais et celui du français. Au bout du compte, j’ai décidé d’apprendre le français à partir de zéro puis d'entrer dans la faculté de cette langue. Celle-ci formait des professeurs de langues étrangères. Voilà comment je suis devenue professeur.

Quel a été votre parcours professionnel?

A la fin de mes études universitaires, je suis restée dans le même département en qualité d’assistante des professeurs. J'ai travaillé à ce poste pendant un an et demi. Mais cela ne pouvait pas durer plus, car j’étais très motivée et possédais des compétences qui allaient au-delà de mon poste. Ainsi, comme on dit aujourd’hui, j’ai été promue prof de français. Et je le suis toujours.

Vous avez été une observatrice privilégiée de l'évolution de l'enseignement du français au Kirghizstan depuis l'Union soviétique jusqu'à nos jours. Pouvez-vous nous retracer rapidement cette évolution ?

L'enseignement du français est bien développé aujourd’hui, mais ce n’était pas toujours le cas. La vie du français au Kirghizstan n’a pas toujours été rose. Il a vécu des moments très difficiles, voire des moments noirs, comme quand le Ministère et les pouvoirs locaux voulaient arrêter son enseignement dans les écoles et dans les institutions publiques. Cela s’expliquait par un manque d’élèves. A l’époque les langues les plus enseignées étaient l’allemand et l’anglais. En ce qui concerne le français il y avait peu de monde au courant de son existence même et encore moins qui en avaient des connaissances de base. Comme c’est presque toujours les parents qui décident pour leurs enfants la langue qu’ils doivent apprendre, le choix était bien limité entre l’anglais et l’allemand. Dans la plupart des cas, le français était enseigné dans les capitales (soviétiques). Au Kirghizstan, le français était aussi enseigné dans les régions éloignées de la capitale, mais à Bichkek, la demande était limitée. Ainsi, considérant le manque de manuels, de sources et de professeurs, les autorités ont failli fermer ce département. Et nous, les professeurs de français, devions nous défendre tous seuls, comme nos propres maîtres à leur époque. Un jour, nous avons profité de la venue à l'université de notre premier ministre, qui a pu nous accorder une audience personnelle, pour lui faire part de notre situation problématique. On a réussi à le convaincre, et sa réaction ne s’est pas fait attendre. C’était un grand événement pour nous, la clôture de notre département a été annulée.

Les conditions d’apprentissage n’étaient pas très favorables non plus. On n’avait qu’un laboratoire de langues comprenant un seul magnétophone auquel il était interdit de toucher. Ensuite, la situation a évolué, des laboratoires équipés de cabines sont apparus,  c’était un grand progrès. Et ce n’était que dans les années 60. Les manuels étaient élaborés par des spécialistes russes de Moscou, de Minsk, de Leningrad. Ils se basaient sur la méthode française, mais les textes étaient toujours adaptés à l'idéologie soviétique. Heureusement, on avait un petit accès à la presse française, comme par exemple dans « Les Nouvelles de Moscou » où il y avait une page entièrement dédiée à la civilisation française. De plus, étant dans un pays soviétique, nous étions abonnés à la presse communiste étrangère. Parmi elle,  il y avait l'« Humanité », qu’on peut encore trouver aujourd’hui.

Actuellement, l’indépendance étant acquise et les frontières ouvertes, le Kirghizstan a vu son premier attaché de coopération, comme porte-parole de la civilisation française. Nous avons reçu nos premières méthodes de français issues de France, et on les utilise toujours. Depuis ce moment nous avons toujours de nouveaux manuels, surtout à l’Alliance Française, où je travaille depuis cinq ans. Avec l’apparition de l’Ambassade de France ici (en 2008), les relations entre nos deux pays ont changées. Les professeurs natifs ont davantage accès à des stages en France.

Où travaillez-vous aujourd'hui ?

Je suis toujours dans ma profession, mais j’ai quitté la faculté de langues. Aujourd’hui, je travaille à la faculté économique où deux langues étrangères sont enseignées, dont la première est le français, puisqu’il y a une convention entre l’Université nationale et la faculté d'économie de l’Université Pierre Mendès France, à Grenoble. Donc, je suis professeur de cette faculté et en même temps je continue mon activité professionnelle dans le cadre de l’Alliance Française.

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Qu'est-ce qui vous fait vous lever chaque matin pour enseigner la langue française ?

Ce n’est pas facile de me lever toujours à 6h du matin pour être à l’heure à 8h à mon travail. C’est avant tout la responsabilité professionnelle et mon intérêt personnel.

Combien d'élèves avez-vous aujourd'hui ?

C’est difficile à dire… Pour le premier semestre, au centre de l’Alliance Française, j’ai eu 40-50 élèves, et 25 à la faculté de l’Université, ça fait 65 élèves au total. Pourtant, compter tous les élèves que j'ai eu dans ma carrière est presque impossible, tellement ils sont nombreux.

Que voulez-vous transmettre et faire découvrir à vos élèves ?

Tout d’abord, mes connaissances du français et de la civilisation française, puisque celle-ci est très riche. Chaque pays a son histoire, mais la France, c’est le pays des principes démocratiques. La France, c’est le premier pays où ces principes sont nés.  La France était initiatrice de bases institutionnelles d’Etat à partir de Napoléon.  Par exemple, c’est le cas de la première constitution qui est le fondement des lois dans l'État d’aujourd’hui, c’est le cas des Droits de l’Homme établis pour la première fois en France. Les règles initiales ont été élaborées par des scientifiques comme Diderot, Voltaire, Rousseau, d'Alembert. Donc les origines de la démocratie reposent dans la civilisation française.

Gardez-vous contact avec certains de vos anciens élèves ? Si oui, pourquoi?

Les relations établies durant leurs années études ont toujours été très fortes. A l’époque soviétique, dans les facultés avec un grand nombre d'étudiants, comme la nôtre, il y avait toujours le tuteur -en russe on dit « curateur »-, et les liens entre le tuteur et les étudiants allaient au-delà des liens entre professeurs et étudiants. Ce n’était pas seulement le niveau officiel, mais peu à peu les relations sont devenues amicales. Et après avoir terminé leurs études, les étudiants retiennent leurs professeurs dans leur mémoire, ainsi que nous nous rappelons toujours de nos élèves. Je suis toujours en contact avec mes étudiants, ce qui, bien sûr, est plus difficile avec ceux qui vivent en province. Et à ma grande surprise, quand ils me voient, ils parlent français avec moi. Je suis heureuse qu’ils ne m’oublient pas.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu'un qui voudrait s'exercer à la langue française?

Connaître plusieurs langues, c’est très bien. La personne qui connaît deux langues est beaucoup plus riche que celle qui n'en parle qu’une seule. Bien sûr, il ne s'agit pas d'argent, mais d'une richesse difficile à évaluer. La personne qui parle plusieurs langues est très cultivée, n’a pas de problèmes de communication, connaît beaucoup de choses et, de plus, sa mentalité change. Ma génération a grandi dans des conditions multilingues (pas seulement bilingue ou trilingue). Plus de 80 ethnies existent ici. Chaque ethnie a sa culture et sa langue et nous parlons en plusieurs langues ; c’est vraiment une richesse. Je conseille aux jeunes d’apprendre des langues.

Cependant, aujourd’hui, à notre grand regret, les langues sont devenues un instrument de pression politique. Je voudrais conseiller aux jeunes de ne pas suivre les conseils donnés par les politiciens qui ne sont profitables que pour eux. De plus, aujourd’hui nous sommes dans un contexte de mondialisation. Que nous le voulions ou non, il faut être au courant de tout ce qui se passe autour de nous, il faut être ouvert, il faut toujours être prêt à apprendre. Le monde a changé, et les sources d’information sont diversifiées. Il y a la nécessité d’être toujours au courant de tout ce qui se passe sur notre globe.

Pensez-vous que les jeunes à qui vous enseignez le français ont un avenir au Kirghizstan ?

Je le voudrais pour eux, bien sûr, mais aujourd’hui la réalité nous montre une autre situation. Parmi mes étudiants il y a ceux qui continuent leurs études dans des universités en France. A mon grand regret, je connais peu d’entre eux qui sont revenus dans notre pays. Ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas, pas du tout. La cause, c’est le manque d’emplois. La plupart des usines sont fermées, il n’y a moins de choix. Surtout, avec une politique de monolinguisme, la corruption, le népotisme, c’est difficile pour eux trouver un emploi digne de leurs compétences. Je connais plusieurs élèves de la faculté Kirghizo-européenne, diplômés en France, qui sont revenus avec un grand désir de contribuer quelque chose à l’économie de notre pays, mais ils n’ont pas pu trouver de poste. Et ce, alors que des cadres manquent dans toutes les branches économiques. Aujourd’hui, c’est la corruption qui règne partout. De vraies connaissances n’ouvrent plus de portes pour accéder aux emplois, et à notre grand regret, elles perdent de leur valeur.

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Que pensez-vous de la corruption dans le système universitaire kirghiz ?

Elle est présente partout, et c’est un grand problème de notre société. Nous ne sommes pas comme Robinson Crusoé sur une île déserte, nous vivons dans la communauté mondiale, ce qui comprend les relations avec tous les pays du globe. Et c’est très difficile d’y survivre pour les pays pauvres comme notre pays l’est. Il n’existe plus d’usine et de fabriques, il n’y a pas de production depuis la chute de l’Union soviétique. Cela provoque un manque d’emplois pour la population. De plus, les perturbations périodiques dans la société ont provoqué de graves conséquences. Je parle de ces deux « révolutions », qui ont bouleversé toute notre vie, et sont venues ajouter une crise politique. Dans sa situation actuelle, le pays ne peut pas se passer de l'aide venant d’autres pays et d’organismes internationaux, comme la Russie, l’Union Européenne, la Chine, les États-Unis etc… Et sans cette aide je ne sais pas trop ce qui nous arriverait.

Il y peu, j’ai lu un article d’un expert étranger sur les origines de la corruption dans notre pays. La conclusion était terrifiante : le Kirghizstan repose sur la corruption, et des pays pareils n’ont pas de longue histoire. Pourtant, je garde toujours l’espoir que nos politiciens sont capables de changer la situation. Même dans les universités, la corruption existe dans plusieurs départements. Cependant, il faut remarquer qu’on arrive à la diminuer. Par exemple, à la faculté Kirghizo-européenne il n’existe plus de corruption, parce qu’elle offre une formation basée sur les principes européens.

Victoria KAMBULINA
Journaliste pour Francekoul.com
Etudiante au département des services socio-culturels et du tourisme de l’Académie du Tourisme, Bichkek, Kirghizstan

Relu par Florian Coppenrath

 

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