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Kirghizstan : grandes manœuvres avant les élections législatives de l’automne

Le 5 juin dernier, une alliance politique baptisée « Nouveau Souffle » a été créée autour du parti Ata-Meken. L’accord, signé en vue des prochaines élections législatives kirghizes, prévues pour octobre 2020, rassemble quatre politiciens chevronnés et deux personnalités moins expérimentées. Toutefois, la ligne politique du mouvement reste encore floue, tandis que les internautes kirghiz se montrent sceptiques, voire critiques.

Nouvelle alliance pré-électorale au Kirghizstan. Le 5 juin dernier, les représentants de plusieurs partis et organisations ont signé un accord d’union en vue des prochaines élections législatives, prévues pour le 4 octobre 2020. Comme l’a rapporté le média kirghiz Kaktus, l’alliance, baptisée Jany Dem (« Nouveau Souffle »), se présentera aux élections sous la bannière du parti Ata-Meken (« Patrie »), dirigé par Omourbek Tekebaïev, ancien président du Parlement kirghiz entre 2005 et 2006.

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Les prochaines élections législatives s’annoncent comme les plus ouvertes de l’histoire du Kirghizstan, dans un contexte de fragmentation des partis politiques. En effet, le Parti social-démocrate du Kirghizstan (SDPK), qui possède le plus grand nombre de sièges au Parlement (38), est en pleine tourmente. Le parti est fragmenté entre les partisans du président Sooronbai Jeenbekov et ceux de son prédécesseur, Almazbek Atambaïev, actuellement en détention. En outre, selon Radio Azattyk, la branche kirghize du média américain Radio Free Europe, le principal parti d’opposition, Respoublika Ata-jourt, devrait se présenter aux élections divisé entre les deux branches le composant, le parti Respoublika et le parti Ata-jourt.

Politiciens chevronnés et personnalités moins expérimentées

L’accord d’alliance a été signé par six représentants, issus de divers horizons. Le plus connu d’entre eux est Omourbek Tekebaïev, longtemps député et ancien opposant au président Kourmanbek Bakiev, au pouvoir de 2005 à 2010. D’après le média russe Fergana News, en 2016, il s’oppose à la réforme constitutionnelle voulue par le président Almazbek Atambaïev. En 2017, Omourbek Tekebaïev est arrêté pour fraude et corruption, puis condamné à huit ans d’emprisonnement. En 2019, la Cour suprême kirghize le libère, même s’il reste placé en résidence surveillée.

Trois signataires de l’accord sont d’anciens membres du SDPK, pendant longtemps le plus grand parti d’opposition, avant de parvenir au pouvoir à la faveur de la révolution d’avril 2010. Le premier, Rouskeldi Mombekov, a démissionné de son poste de vice-président du SDPK en mai dernier, comme plusieurs autres leaders du parti. Le second, Temir Sariev, est un ancien membre du Parti communiste de l’Union soviétique, devenu député en 2000. En 2006, il rejoint le SDPK, avant de le quitter un an plus tard et de fonder son propre parti, Ak Choumkar (« Faucon blanc »). Temir Sariev est nommé Premier ministre en 2015, poste qu’il occupe durant moins d’un an. Il se présente à l’élection présidentielle de 2017, mais n’obtient que 2,54 % des suffrages.

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Le troisième signataire, le député Janar Akaïev, expulsé du SDPK en 2017, a rejoint en janvier 2020 le Parti libéral-démocrate du Kirghizstan (KLDP), fondé en 2011. D’après le média kirghiz Kloop.kg, le 8 juin, ce dernier a d’ailleurs été choisi comme tête de liste de « Nouveau Souffle » pour les prochaines élections législatives. « Au Parlement, [Janar Akaïev] sera le chef de notre parti. Et si notre parti entre dans la coalition [gouvernementale], alors Janar sera candidat au poste de président du Parlement ou, peut-être, de Premier ministre », a déclaré Omourbek Tekebaïev, cité par Kloop.kg.

Les deux derniers signataires sont moins expérimentés. En effet, Tilek Toktogaziev, leader du mouvement de jeunesse Jany Dem (« Nouveau Souffle »), est un homme d’affaires sans expérience politique. Selon Kloop.kg, il a récemment proposé sa candidature au poste de ministre de l’Agriculture, sans succès. Enfin, Azamat Temirkoulov est un politologue, président de la peu connue Alliance verte du Kirghizstan. Cette alliance, fondée en 2019, rassemble plus de 60 organisations environnementales, d’après le média kirghiz Time.kg.

Un « partenariat stratégique » de long terme

Si les alliances pré-électorales ne sont pas rares au Kirghizstan, elles volent pour la plupart rapidement en éclats en raison de dissensions internes. Pourtant, les fondateurs de « Nouveau Souffle » jurent que cette alliance est un projet de long terme, et pas simplement une manœuvre pour bien figurer lors des élections d’octobre prochain. « Le partenariat stratégique est un projet à long terme. Il n’a pas seulement été créé pour utiliser de manière optimale les ressources de chaque groupe politique lors des prochaines élections [législatives]. L’objectif est d’organiser des changements dans le pays, et pas seulement d’obtenir des mandats de députés lors de ces élections », a ainsi affirmé Omourbek Tekebaïev lors de la signature de l’accord, organisée au siège du parti Ata Meken et relayée par Kaktus.

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L’alliance se voit comme une alternative au pouvoir en place. « Les gens sont fatigués des dirigeants et des députés ignorants. Dans cette situation, nous avons décidé de nous unir, en tenant compte des souhaits et demandes du peuple. Nous avons pris cette décision parce que nous pensons que [lors des prochaines législatives] les riches et les puissants domineront, occuperont le Parlement et [se montreront conciliants] avec le gouvernement. Nous sommes une force d’opposition, une force alternative », a déclaré le député Janar Akaïev, cité par Radio Azattyk.

L’ancien Premier ministre Temir Sariev a également mis en avant la nécessité d’impulser des changements dans le pays. « Aujourd’hui, dans le contexte de la pandémie [de coronavirus, ndlr], le Kirghizstan fait face à de nouvelles réalités. Une crise présente toujours de nouvelles opportunités, et nous devons saisir cette chance pour faire un bond en avant […] Notre objectif est de provoquer un changement radical, rapide et volontaire grâce à l’alliance », a-t-il expliqué, selon des propos rapportés par Kaktus.

Une idéologie et un positionnement illisibles

Si les signataires de l’accord ont mis en scène leur confiance en l’avenir, certains analystes se montrent plus mesurés. En effet, l’un des écueils sur lesquels pourrait buter la nouvelle alliance est son absence de cohérence idéologique. Bien que l’idéologie soit moins importante que les personnes aux yeux de l’électorat kirghiz, la ligne politique de  « Nouveau Souffle » est particulièrement illisible. Ainsi, le parti Aka-Meken est un parti d’obédience sociale-démocrate, membre observateur de l’Internationale socialiste. Au contraire, Ak Choumkar et le Parti libéral-démocrate du Kirghizstan se situent à la droite de l’échiquier politique.

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Pour le spécialiste kirghiz Daniel Kadirbekov, interrogé par Radio Azattyk, l’alliance ne fonctionnera pas. « Ils pensent tromper le peuple avec l’idée d’unité, sans transformer la société, sans changer leurs vues et leurs valeurs. Est-ce une alliance de socialistes, de libéraux ou de conservateurs ? Sans parler de la politique étrangère. Si nous regardons les déclarations précédentes [des six signataires], elles ne correspondent pas du tout les unes avec les autres », a-t-il ainsi déclaré.

En dépit des affirmations de Janar Akaïev, la position de « Nouveau Souffle » vis-à-vis du gouvernement et du président n’est pas non plus parfaitement limpide. Pour l’historien kirghiz Almaz Koulmatov, également cité par Radio Azattyk, le futur de l’alliance dépendra de son positionnement et de ses buts. « Ce rassemblement est un nouveau test [pour le gouvernement]. Mais la question de l’objectif de la nouvelle association se pose. De plus, pour combien de temps restera-t-elle unie ? », s’interroge Almaz Koulmatov. En somme, « Nouveau Souffle » est-elle une réelle alliance programmatique d’avenir ou une simple machine électorale visant à améliorer le score de 7,72 % obtenu par Ata Meken aux élections législatives de 2015 ?

Les internautes kirghiz sceptiques

Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes kirghiz penchent pour la deuxième option. En effet, les politiciens impliqués dans la création de « Nouveau Souffle » ne semblent pas incarner le changement qu’ils appellent de leurs vœux. « Ces kleptocrates ne réaliseront jamais aucune réforme. Quels réformateurs sont-ils ? Ce sont des conservateurs au passé soviétique. [Omourbek] Tekebaïev, [Temir] Sariev, [Janar] Akaïev et [Rouskeldi] Mombekov incarnent le passé », s’emporte un internaute, sur Twitter. « En trente ans, ils n’ont rien fait, on ne peut plus leur faire confiance », écrit un autre, sur Facebook. « Allez vous reposer, combien d’années êtes-vous restés en politique pour rien ? », demande un troisième, toujours sur Facebook.

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Certains des internautes estiment que ces politiciens devraient laisser leur place à d’autres. « Nous avons besoin de nouveaux visages ! Nous connaissons déjà ces aksakals [hommes âgés], nous avons besoin de sang neuf ! Pourquoi voter pour ceux qui ont déjà été élus au Parlement et n’ont rien fait ? Où sont les gens du peuple, scientifiques, enseignants, avocats, jeunes militants ? », s’exclame un citoyen, sur Facebook.

Ainsi, en dépit de la volonté affichée par l’alliance d’insuffler un « nouveau souffle » dans l’arène politique kirghize, le pari est très loin d’être gagné. Les élections législatives d’octobre prochain, qui s’annoncent particulièrement disputées entre des partis très divisés, pourraient néanmoins représenter une opportunité considérable de succès pour une alliance politique crédible et unifiée.

Quentin Couvreur
Rédacteur pour Novastan

Relu par Aline Cordier Simonneau

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Le 5 juin, six hommes politiques et personnalités kirghiz ont fondé une nouvelle alliance politique, baptisée « Nouveau Souffle », en vue des élections législatives d’octobre prochain.
Ata Meken (via Reporter.kg)
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