Kirghizstan : hier et aujourd’hui

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Crédit image : John Lloyd

« Oh quelle envie irrésistible de me retrouver à cet empire des maux,
Qui m’a offert un tas de moments, ceux qui sont les plus beaux…. »

A.Dolskiy

S’il vous est demandé à quoi vous associez l’année 1991 dans l’histoire mondiale, vous répondrez sans doute par la désagrégation de l’Union Soviétique. Celle-là même qui occupait un sixième de la Terre, le plus grand Etat du monde. Celle qui était le contradicteur politique (et le grand ennemi) des pays capitalistes pendant 69 ans, qui participait à la guerre froide et se développait par des plans quinquennaux.

Après la désagrégation de l’URSS, le Kirghizstan, et 14 autres pays, ont pris une voie indépendante de développement. En confrontant aujourd’hui notre époque à une époque soviétique-  la plupart des traits de celle-ci étant autant irréels qu’ils semblent inouïs – se pose une question : le prix payé en 1991 a-t-il été trop élevé ? A-t-il fallu détruire un potentiel économique et culturel d’un pays pour prendre la possibilité de critiquer les travaux marxistes et d’aller à l’étranger ? A-t-il fallu payer la liberté et la prospérité des minorités par la pénurie et la souffrance de la majorité ? Ou, comme le lauréat du prix Nobel Jores Alferov l’affirme : « Troquer un régime imparfait, bureaucratique, mais socialiste, dans lequel parfois il y avait des déchets, mais en tout cas où se réalisaient des principes humanitaires, contre la liberté équivoque, contre la vie dans des conditions de capitalisme sauvage, d’oligarchie, en pillant des million d’hommes –  c’est donc consentir à un prix disproportionné et catastrophique » ? (1)

Il est vrai que se poser cette question n’est pas correct. « Cette époque appartient au passé », – répondront la plupart. Dans chaque époque, cependant, nous pouvons trouver des aspects positifs et négatifs.

Considérons, par exemple, une corrélation entre le salaire moyen de l’homme soviétique et de l’homme actuel du Kirghizstan, et des prix des produits alimentaires principaux.

Le salaire moyen d’un travailleur soviétique se montait à 120 Roubles par mois, ce qui peut sembler une broutille en tenant compte du cours contemporain du rouble. A ce moment-là  c’était une assez bonne somme d’argent. Et, de plus, il y avait la gratuité des appartements, de la médecine ainsi que de la formation. Chaque citoyen de l’URSS avait le droit de passer gratuitement un mois par an dans un sanatorium payé par le syndicat. Les parents mettant leur enfant au jardin d’enfants payaient seulement un cinquième des dépenses communes, le retant étaient payés aux frais des fondations sociales.

Pour comparer, selon des données du comité statistique national, le salaire moyen du travailleur au Kirghizstan se monte à 7300 Soms (2). Dans les deux cas une partie du salaire gagné est dépensée en achats de produits alimentaires, dont voici le détail :

Produits

URSS(rouble-dollar)

Kirghizstan(som-dollar)

Dizaine d’œufs

0,9-1,35

67,9-1,45

Fromage(kg)

3,7-5,55

326,6-6,97

Beurre (kg)

3,5-5,25

311,8-6,66

Viande (kg)

2-3

370-7,9

Poisson (kg)

0,7-1,05

240-5,12

Saucisson (kg)

1,8-4,27

240-5,12

Pain (pièce)

0,2-0,3

35-0,74

Lait (litre)

0,17-0,25

35-0,74

Sucre (kg)

0,9-1,35

56,1-1,2

Pommes (kg)

0,3-0,45

50-1,06

Farine (kg)

0,5-0,75

28-0,5

Riz(kg)

0,3-0,45

55-1,17

Total

14,97-38,99

1815,4-38,63

Remarque: au temps soviétique 1 rouble était égal à 1,5 dollar. Aujourd’hui 1 dollar représente 46,8 soms.

Comparant le total du tableau on peut noter qu’autrefois un travailleur pouvait acquérir un assortiment minimum de produits alimentaires pour presque 15 roubles soit 12,5% du salaire, tandis qu’aujourd’hui cet assortiment représente 25% du salaire, soit 1815,4 soms. Tenant compte des salaires moyens des deux époques, le citoyen kirghiz d’aujourd’hui dépense deux fois plus sur les produits alimentaires. Faut-il conclure que la majorité des revenus est dépensé sur ces achats indispensables?

Avec l’évolution des prix nous pouvons observer des changements de la qualité des denrées produites. Chaque acheteur dans l’Union soviétique, achetant par exemple du fromage, était sûr que ce fromage était fait de lait naturel, sans suif végétal, ce qui représente un plaisir coûteux. Un saucisson bon marché qu’acquérait la plupart des consommateurs soviétiques en plaisantant qu’il était fait de papier hygiénique (ce qui était improbable, le papier hygiénique étant plus rare que le saucisson),  coûtait 1,2 roubles. A la décharge des producteurs contemporains, le marché est aujourd’hui rempli d’un grand nombre de produits, pour tous les goûts et  toutes les bourses. Si la vente des légumes et des fruits dans l’URSS avait un caractère de saison, aujourd’hui sur les étals des supermarchés un choix immense de produits d’origine étrangère, mais d’une qualité douteuse, s’offre aux consommateurs.

Quel phénomène peut expliquer une telle relation irresponsable envers notre propre consommation? Les économistes kirghizs, passés du côté de ceux qui ont de l’argent, ont déjà oublié une vérité simple, qui est connue depuis l’époque d’Aristote : dans chaque économie “hors marché” (y compris une économie soviétique) le but de la production est la satisfaction des besoins. A l’opposé, le but d’une économie de marché est la production d’un bénéfice. L’expression est d’ailleurs répandue : nous sommes ce que nous mangeons. En grande partie, cet aphorisme ne caractérise pas le citoyen kirghiz. Un sentiment partagé par une large partie de la population veut qu’autrefois les produits étaient mieux, de meilleure qualité, les producteurs étaient meilleurs. Mais peut-être est-ce les Kirghizs qui étaient meilleurs. Peut-être que le changement le plus important s’est déroulé à l’intérieur de la nation elle-même? Que les valeurs morales ont changé ? La génération kirghize actuelle ne s’imagine pas ce que c’est de vivre dans des conditions d’une économie planifiée, faire la queue pendant des heures pour acheter un saucisson, utiliser le système de rationnement…  Le passé soviétique existe sous forme des souvenirs vagues d’enfance et des récits des parents, ou encore sous la forme d’un héritage culturel. Les enfants kirghizs sont élevés avec des dessins animés soviétiques, des livres et des chansons d’enfants. Il est vrai que l’Etat soviétique était autoritaire, mais il stimulait les individus en les poussant à égaler les cosmonautes, pas les bandits. Rêver aux découvertes scientifiques, pas aux voitures de luxe, aux mobiles à la mode et aux villas suburbaines. Sous l’Union soviétique, il existait plus de possibilités pour le développement d’une personne. Le droit au travail et au repos, la formation et la médecine gratuites, les palais de culture, les bibliothèques, les terrains de jeux pour enfants – tout cela était la réalité, pas une déclaration vide.

D’autre part, l’Union soviétique ne peut pas s’appeler un paradis perdu – si elle avait été comme telle, elle ne se serait pas effondrée si subitement.

C’est pourquoi les pays d’Asie centrale et de l’ex-URSS se doivent d’analyser et prendre en considération les fautes du passé et, en même temps, conserver le meilleur de l’héritage soviétique. Essayer de construire un capitalisme tenant compte de l’état d’esprit socialiste des larges masses, ce qui se réalise maintenant avec un succès mitigé.

Elena Jirnova

Journaliste pour Francekoul.com
Étudiante au département d’économie mondiale de l’Université Slave Kirghizo-Russe, Bishkek, Kirghizstan

Relu par Stéphane Vinçon


Sources :

  1. Alferov  “Nous devons nous accuser/ Dix ans qui nous ont bouleversé…1991-2001”, M.2002, p.192
  2. Le recueil du Comité national “Le travail et le salaire”, 2010
  3. Les données du Comité national “Kirghizstan en chifres”
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