Chauffage Central Kirghizstan Bichkek

Kirghizstan : la centrale de chauffage de Bichkek au cœur d’un scandale de corruption

La modernisation de la centrale thermique de Bichkek par une entreprise chinoise en 2014 tourne au scandale de corruption, impliquant deux anciens Premiers ministres.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié par notre version allemande.

C’est une affaire qui n’en finit plus de gagner en puissance dans la vie politique kirghize. Après un arrêt accidentel de la centrale thermique de Bichkek en janvier dernier, par -24°C, une enquête officielle a permis de démontrer des faits de corruption. Une bonne partie des 386 millions de dollars destinés à la modernisation du site entre 2014 et août 2017 auraient ainsi été détournés.

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Ce scandale fait apparaître les nombreuses défaillances de l’État dans la prise de décision. Les anciens Premiers ministres Jantoro Satybaldiev (2012-2014) et Sapar Issakov (2017-2018) ont été arrêté pour des faits de corruption et de lobbying. L’ancien maire de Bichkek Koubanychbek Koulmatov (2014-2016), Osmonbek Artykbaïev, ex-ministre de l’Energie (2010-2011), ont également été arrêtés dans cette affaire.

Un élément majeur de la capitale kirghize

La chaudière de Bichkek est une grande centrale de cogénération : elle fournit à la fois du chauffage aux habitants de Bichkek en hiver et peut produire de l’électricité toute l’année. En 1956, la ville de Frounzé, devenue Bichkek à l’indépendance, commence la construction d’une nouvelle centrale de chauffage avec une force de production de départ de 50 000 kilowatts. Objectif : soutenir les besoins électriques et thermiques croissants de la ville.

Après la mise en service de la première tranche, en 1961, la centrale électrique a été régulièrement entretenue. Entre 1984 et 1989, Bichkek a mis en service les quatrième et cinquième tranches de la centrale, avant de mettre en route la dernière tranche en 2000. Du fait de l’augmentation de la population et de l’activité économique dans la capitale, la modernisation de la centrale a été envisagée dès 2007.

Après un contrat en 2013, les colossales opérations de réparation ont commencé sur le site en 2014. L’entreprise chinoise TBEA (TebianElectricApparatus Stock Co. Ltd.) a été chargée de la modernisation : elle achetait les pièces en Chine et choisissait elle-même les sous-traitants pour le projet. Le contrat de crédit entre la banque chinoise Exim et le gouvernement kirghiz a été conclu pendant la visite officielle du président chinois Xi Jinping au Kirghizstan, en 2013.

A Bichkek, les habitants ont froid

En août 2017, la « nouvelle » centrale est inaugurée en grande pompe par le Président kirghiz de l’époque, Almazbek Atambaïev. Il promet à ce moment-là qu’il n’y aurait plus de problèmes de chauffage et d’électricité, alors que la capitale kirghize a souffert durant l’hiver 2012.

Problème : l’année 2018 commence par la panne de la centrale électrique en janvier. En raison de ce dysfonctionnement, la plupart des habitants de Bichkek sont restés pendant cinq jours sans chauffage, alors que les températures sont tombées jusqu’à -27° la nuit. Cet incident a semé le doute sur la conformité des réparations effectuées dans la centrale, et les premiers signes de corruption sont apparus.

Des travaux bâclés ?

Selon la commission d’enquête kirghize, chargée d’éclairer les causes de l’accident, la modernisation de la centrale a été faite sans étude de faisabilité, qui est un des éléments les plus importants de la phase initiale lors de travaux de requalification. En outre, le gouvernement a signé le contrat de crédit de 386 millions de dollars avec la banque chinoise Exim, malgré les doutes d’un fonctionnaire spécialisé. «  Les intérêts du côté kirghiz n’ont pas été suffisamment pris en compte » lors de l’achèvement du contrat le 16 juillet 2013, affirment les enquêteurs.

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Dans la mesure où le marché a été conclu selon la procédure EPC (Engineering, Procurement and Construction, projet détaillé et contrôle, marché public, exécution des travaux de construction et de montage) et signé pour une somme préétablie de 386 millions de dollars, la commission n’a pu exiger de TBEA aucun rapport détaillé sur le coût réel de la modernisation de la centrale de chauffage de Bichkek. En parallèle, de nombreux montants concernant les outils fournis ont été nettement sur-évalués, comme les pinces, les caméras de vidéosurveillance, les climatiseurs, les monte-charge, etc…

« La réception de la modernisation de la centrale de chauffage de Bichkek par l’Etat a été faite à la hâte, alors que le décendrage des installations industrielles et le traitement des eaux n’étaient pas encore terminés », pointent le rapport des enquêteurs.

Des hauts-fonctionnaires arrêtés

Selon le membre de la commission Saïdoulla Nychanov, le document comporte le nom de toutes les personnes qui ont participé aux travaux, de la prise de décision jusqu’à la préparation des documents. Les principaux acteurs de la signature du contrat sont deux fonctionnaires : l’ancien Premier ministre Jantoro Satybaldiev et Osmonbek Artykbaïev. Le premier s’appuyait sur les avis de son ancien ministre de l’Energie et de l’industrie, devenu député. Jantoro Satybaldiev a signé toutes les commandes importantes et les décrets gouvernementaux concernant la modernisation de la centrale de chauffage.

Centrale chauffage Bichkek Kirghizstan

Dans le cadre de l’enquête en cours, plusieurs fonctionnaires de haut rang ont également été arrêtés. La commission, qui a enquêté sur le dysfonctionnement, a missionné le procureur général pour juger les actes ayant trait à la préparation, la signature et la mise en œuvre des contrats par les administration kirghizes impliquées.

La dépendance croissante de la région aux bailleurs de fonds chinois

Plus largement, l’affaire révèle un autre enjeu, bien plus grave qu’il n’y paraît : les crédits chinois augmentent le risque d’explosion de la dette publique dans des pays comme le Kirghizstan. Le Think tank Center for Global Development (CGD) a constaté que les problèmes de dette pourraient créer des conditions économiques défavorables, amenant une dépendance éventuelle envers la Chine, principale créancière de la région. Le CGD a classé le Kirghizstan et son voisin tadjik comme deux pays particulièrement touchés par la crise de la dette : dans ces deux pays, l’emprunt contracté auprès de la banque chinoise Exim représente 40% de l’endettement extérieur du pays.

Alors qu’il est difficile de savoir comment le Kirghizstan envisage de rembourser ses crédits, l’ambassadeur de Chine au Kirghizstan Xiao Qinghua rappelle que les crédits chinois sont prioritaires. De son point de vue, le remboursement des crédits ne peut s’opérer que dans le cadre des accords existants, la Chine ne formulant aucune autre exigence. Bien que la date limite de l’emprunt soit fixée au 21 septembre 2034, personne n’est guère optimiste sur la capacité réelle de du Kirghizstan à maîtriser le financement de sa dette, sans un sérieux effort en matière de dépenses publiques. Cette situation est préoccupante, au regard de ce qui s’est produit précédemment au Tadjikistan : en 2011, le pays avait dû précisément négocier avec la Chine pour effacer une certaine part de sa dette, contre la cession de terres agricoles disputées.

Au total, le Kirghizstan doit rembourser 493 millions de dollars à la Chine, compte tenu des intérêts du prêt. Le délai de remboursement est de 20 ans, avec un délai de 11 ans pendant lequel les intérêts sont de 2% par an.

Une affaire qui secoue en profondeur le Kirghizstan

Les médias, notamment The Diplomat, AKIpress ou encore Eurasianet, ont largement couvert la panne de la chaudière de Bichkek et la découverte du scandale de corruption. D’une part, cela a inquiété la population sur la situation de la dette et sur les prêts chinois en général. D’autre part, la méfiance des citoyens s’est accrue envers les décisions des fonctionnaires de l’Etat.

Le scandale de corruption a d’ores et déjà durement secoué le pays, allant jusqu’à obliger le président actuel, Sooronbaï Jeenbekov, à réagir. « Je considère la corruption comme une menace pour la sécurité de l’Etat. La lutte contre la corruption est un devoir, qui relève de la défense de notre Etat et de sa souveraineté », a-t-il affirmé lors d’un conseil de sécurité. Cependant, malgré la possibilité d’un nouveau scandale, il n’y a pas de dégradation des rapports bilatéraux, en particulier du fait de la préparation de la première visite officielle du président kirghiz en Chine.

Amangeldi Jumabaïev
Journaliste pour Novastan à Bichkek

Traduit de l’allemand par Antoine Roth et Elodie Vouaux

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La centrale a été construite dans les années 1960.
Danil Usmanov / Kloop.kg
Le chauffage central de la capitale kirghize s’est arrêté alors que les températures étaient au plus bas.
Danil Usmanov / Kloop.kg
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