Photo sans papier

Kirghizstan : Les invisibles de la capitale

Les habitants des quartiers proches des bazars de Dordoi et de Och à Bichkek sont « invisibles ». Sans papiers, ils vivent dans la clandestinité dans leur propre pays. Des familles entières sont concernées. 


Crédit : Dana Oparina

Nazgul, une jeune femme kirgize de trente ans, appelle son fils. Elle déroule les pièces par cinq soms enveloppées dans un morceau de rouleau adhésif. Elle en donne deux à Alymbek, 11 ans, pour le transport. Alymbek va à l’école numéro 21 de Bichkek. Il est en troisième année. Depuis juin, lui et sa petite soeur Madina, 6 ans, reçoivent l'aide du Centre de protection de l'enfance. Ils ont droit aux repas gratuits, et grâce au centre, Alymbek a pu être scolarisé. 

Madina et Alymbek sont sans papiers, comme leurs parents. La carte d'identité de leur père, Nurlan, 38 ans, est périmée depuis 2005. Il tente vainement de la faire refaire. « Pour obtenir une nouvelle carte d'identité, je dois retourner à Naryn, parce que je suis né là-bas. Mais c’est trop cher pour nous », se désole Nurlan. La ville de Naryn est à huit heures de route. Le trajet aller et retour coûte près de 1000 soms (15 euros). Nurlan explique avoir donné son ancienne carte d'identité à sa soeur qui est restée là-bas, mais il n'arrive pas à la contacter. Ses premiers papiers, il les a obtenus grâce à un élu local à Naryn. Puis il est venu à Bichkek pour gagner sa vie, et n’a pas eu le temps de se mettre en ordre.

La situation de sa femme Nazgul est encore plus délicate. Elle n’a même pas de certificat de naissance. Orpheline, elle a perdu son seul document d'identité étant petite. Elle ne savait pas non plus qu’il fallait avoir des documents pour faire valoir ses droits. Pour obtenir une carte d'identité, il faudrait qu’elle ait l'acte de décès de ses parents, ce qu'elle n'a pas. 

Talay, travailleur social au Centre de protection de l'enfance, raconte : « Avant, Nurlan et sa famille habitaient dans un wagon de train. Maintenant, ils habitent ici. Au moins, ils sont au chaud ». Leur nouveau logement se trouve dans un des onze lotissements de Dordoi 2. Parents et enfants vivent dans une petite pièce aux parois fissurées. Dans cette maison de fortune, d'autres familles sans papiers se répartissent les trois autres pièces identiques. À même le sol, de vieux matelas et une petite télé, une chaise et un poêle électrique. Le seul jouet de la pièce est un hochet abîmé. Les toilettes sont à l'extérieur. À proximité, des poules picorent près d'une grande décharge. Les quatre enfants de Nazgul et Nurlan passent leur temps libre à jouer derrière la maison, au milieu des vieux pneus et des détritus. 

Simplifier la bureaucratie, une nécessité

Gladis Temirchiyeva, en charge des relations publiques au Centre de protection de l'enfance, indique que plus de 1500 kirghizes sans papiers vivent dans ces lotissements. « Un comité technique a été créé pour développer un nouveau mécanisme qui aiderait les sans papiers à obtenir des documents officiels », explique-t-elle, mais « pour le moment, ils doivent passer par les tribunaux. C'est très cher et trop compliqué ». La procédure actuelle nécessite de se rendre sur son lieu de naissance, trouver des témoins présents à sa naissance et passer un examen médical pour prouver son âge. En somme, il faut prouver qui l'on est. « Pour les sans papiers », rapporte Gladis, « c’est tout simplement impossible et hors de prix ». Nurlan ne parvient même pas à payer les 2000 soms (30 euros) de loyer de la chambre. « Pour la carte d'identité, on demande 1500 soms, alors que cela coûte 130 soms ». Les sans papiers sont aussi les premières victimes de la corruption.

« Un nouveau service à la population a ouvert en septembre. Nurlan pourrait obtenir une nouvelle carte en échange de l'ancienne. Le problème est que nous ne pouvons pas retrouver sa soeur », rapporte le travailleur social Talay. « On ne peut pas non plus dire que le gouvernement ne fait rien », précise Gladis Temirchiyeva, « un centre régional pour migrants nationaux a été créé ». « Mais nous nous sommes demandés si ces personnes veulent vraiment être 'visibles' », ajoute-t-elle. Être 'visible' donne des droits, mais aussi des devoirs, comme celui de payer des impôts. 

Sans papiers, sans droits

Sans identité officielle valide, les sans papiers ne peuvent accéder à aucun service public. Leur droit aux services sociaux de base – soins, retraite, éducation, aide sociale – sont liés à leur enregistrement. « Si un enfant n'est pas enregistré dans le secteur de son école, il ne peut tout simplement pas s'y inscrire », résume Nuriya Temirova, membre de la coordination du comité Central Asia in move, une alliance centre-asiatique pour la défense des droits des migrants et de leurs familles. Ils n'ont pas non plus accès à la propriété et se voient refuser celui au marché du travail.  Nurlan et Nazgul se rendent quotidiennement à l'agence pour l'emploi. Nurlan cumule les petits boulots, un jour dans les champs, un autre à faire le ménage chez un particulier. Il admet qu'il ne connaît pas bien ses droits.

Malgré les mesures prises par le gouvernement, le nombre de personnes sans pièce d'identité valide ou documentation nationale reste considérable au Kirghizstan. Élaboré sous l'égide de l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), un plan d'action national préconise notamment la délivrance systématique d'un certificat de naissance pour tous les nouveaux nés. En attendant, la femme de Nurlan est à nouveau enceinte. « Nous appellerons l’ambulance et nous donnerons naissance sans document », dit Nurlan. Ce sera le cinquième enfant sans papier dans la famille de Nazgul et Nurlan.

Dana Oparina
Rédactrice pour Francekoul.com
(Formation ESJ “Le reportage de A à Z”)

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