Caméra surveillance Kirghizstan SORM

Kirghizstan : les services de renseignement kirghiz se reposent sur un logiciel espion russe

Bichkek utilise toujours les technologies soviéto-russes pour espionner sa population. Ce matériel aurait cependant des failles permettant aux autorités russes d'espionner elles-mêmes les politiques kirghiz. 

Peu de citoyens au Kirghizstan seraient surpris d'apprendre que quelqu'un au gouvernement écoute leurs appels téléphoniques. Etre constamment surveillé par son gouvernement était une chose normale et connue sous l’Union Soviétique. Et l’héritage est encore bien vivant dans les ex-républiques socialistes-soviétiques. Pour les militants des Droits de l'Homme cependant, apparaissent des questions plus techniques : qui, exactement, est derrière les écoutes ?

Selon Eurasianet, au moins onze agences d’État ont la possibilité légale d'écouter les communications des Kirghiz, qu'elles soient téléphoniques ou par internet ; selon un rapport publié en 2011 par l'Initiative Civile sur les Politiques concernant l’Internet (ICPI). L'ICPI est une organisation basée à Bichkek qui surveille ce secteur et offre des formations. Sa directrice, Tattu Mambetalieva, croit, et elle n'est pas la seule, que seule une agence d’État devrait être autorisée à espionner, tout en ayant le contrôle de l'équipement nécessaire.

Incertitudes légales

En 2008, alors que Kourmanbek Bakiev était président (2005 – 2010), le Comité d’État pour la Sécurité Nationale, successeur du KGB connu aujourd'hui sous le nom de GKNB, « commença à installer des équipements spéciaux pour surveiller tout le trafic [téléphone et internet] entrant et sortant. Quand nous avons demandé selon quelles dispositions légales [ils installaient l'équipement], ils ont été incapables de fournir des documents », indique Mambetalieva.

Aujourd'hui, aux incertitudes légales se sont ajouté un flou concernant la responsabilité. Des agences aussi diverses que le Ministère de la Défense, les Douanes ainsi que les Services aux frontières ont accès à un matériel de surveillance d'origine russe appelé «Système dédié aux Activités d'Enquêtes Opérationnelles» (SAEO), également connu sous son acronyme russe, SORM. Le magasine «Wired» a récemment rapporté que SORM a été développé durant les années 1980 et 1990 par le KGB soviétique.

Surveiller l'ensemble des télécommunications

Les agences possédants un accès à la technologie de SORM sont capables de surveiller et d'enregistrer toutes les informations concernants le trafic Internet du Kirghizstan et, selon une recherche menée par l'ICPI, tous les appels provenant de téléphones mobiles et fixes. Alors que peu de personnes croient possible que le gouvernement kirghiz, étranglé par des dettes sans fonds, puisse avoir les ressources de passer au crible des quantités aussi importantes de données, des activistes comme Mambetalieva ont un autre problème. En effet, elle ne croit pas que les Russes aient pu vendre cet équipement « sans garder une clé ».

Moscou exerce une formidable influence sur la sphère politique kirghize. On lui prête notamment une forte responsabilité dans la chute de Bakiev au début de l’année 2010. Si le Kremlin a accès aux appels téléphoniques et aux communications électroniques des leaders politiques kirghizs, son influence ne peut être que renforcée.

Un programme contrôlé par Moscou ?

Artem Goryainov, directeur des programmes concernant les nouvelles technologies à l'ICPI, s'inquiète à propos du chemin emprunté par ces communications quand, par exemple, elles voyagent d'un opérateur de téléphonie mobile (où le GKNB a installé un équipement SORM) jusqu'à l'une des nombreuses agences de sécurité ayant accès à SORM. Il reste sceptique quant au fait de savoir si les autorités kirghizes savent où va l'information. « S'il y a le moindre trou… ces informations peuvent aller ailleurs, et il y a une possibilité qu'il [le SORM] puisse être contrôlé de manière extérieure » affirme Goryainov.

En clair, les autorités kirghizes ne se sont pas assurées réellement que leur équipement d'installations de micros ne soit pas lui-même plein de micros, indique Anton Kirsanov, un conseiller en sécurité informatique à Bichkek. « Il pourrait y avoir plusieurs clés qui donnent la possibilité de contrôler à distance le système. Si personne n'a véritablement étudié le code et que personne ne comprends comment le système fonctionne, alors, logiquement, ces signets [portes de sortie cachées] peuvent exister pendant des années » selon Anton Kirsanov.

Peu de preuves

Alors que l'idée d'une Moscou écoutant aux portes du pouvoir kirghiz peut en effrayer certains, il n'y a pas de preuve concrète. Cependant, peu de choses peuvent être réalisées, mis à part couper l'ensemble du système, ce qui reste une idée peu vraisemblable.

Dastan Bekechev, un député relativement progressiste rallié au parti Ar-Namys, s'accorde sur le fait que le SORM doive être contrôlé, mais reste un farouche soutien du système en général. Demander si SORM est nécessaire « est la même chose que de demander si nous devons combattre les criminels ou non. SORM est, en réalité, un système nécessaire » a-t-il déclaré à Eurasianet.

Une législation en préparation

Les militants se concentrent désormais sur la législation intérieure, en essayant de savoir qui au Kirghizstan utilise cet équipement. Quand, peu de temps après que Kourmanbek Bakiev ait quitté le pouvoir, une série de conversations secrètement enregistrées entre certains des nouveaux leaders est apparue en ligne – des conversations impliquant de nombreuses personnes dans des faits de corruption grave – personne ne savait qui jouait un tour à qui. Et si les Russes étaient impliqués? Les Bakiev ? Des leaders de l'opposition chamailleurs tout juste arrivés aux affaires ?

Avec l'aide de l'ICPI, des législateurs préparent une loi qui n'autoriserait qu'une seule agence (non nommée, mais qui serait probablement le GKNB) à gérer le SORM et à ne l'utiliser qu'avec une injonction d'un cour de justice sur une base du cas-par-cas. Le cabinet des Ministres réfléchit également à une régulation qui obligerait le GKNB d'obtenir le consentement de toutes les agences gouvernementales possédant l'accès à l'équipement avant d'en prendre le contrôle. Une loi de ce genre, si elle avait été votée plus tôt, aurait aidé à réguler le SORM bloqué dans le chaos politique qui s'est manifesté en 2010.

La responsabilité des cours de justice

Un porte-parole du GKNB n'était pas joignable pour commenter (le 7 novembre), bien que des représentants d'agences d’État ont exprimer clairement leur soutien pour une régulation de l'utilisation du SORM tout en insistant sur le fait que cette technologie aide à prévenir le crime et les attaques terroristes. Le terrorisme étant un argument majeur du maintient de ce système au vu de l’accroissement progressif de l’islamisme radical dans l’ensemble de la région.

Un possible point de friction dans ces efforts de reforme est la question de la responsabilité et le rôle des cours de Justice dans l'autorisation des écoutes. Sous le régime législatif actuel, de nombreuses écoutes, mais pas toutes, doivent être autorisées par une cour avant d'être mises en place. Cependant, les cours kirghizes ont la réputation de manquer d'indépendance et d’être extrêmement punitives, caractéristiques héritées de leur passé soviétique. Ces facteurs pourraient rendre la chose facile, par exemple pour un officiel expérimenté, de faire pression sur une cour d'un niveau intermédiaire pour obtenir rapidement et discrètement (ou même après les faits) des écoutes, affirment des observateurs locaux.

« SORM est utilisé comme un instrument de pression politique »  

Avant que les cours, les procureurs et le GKNB n'aient entrepris des réformes systémiques, avec des assurances établies quant à des pouvoirs et contre-pouvoirs transparents, personne ne devrait avoir accès à un équipement tel que SORM, argumente Dinara Oshurahunova, dirigeante respectée de la Coalition pour la Démocratie et la Société Civile.

Les cours au Kirghizstan sont incapables de s'assurer que le GKNB puisse devenir responsable devant elles, indique Oshurahunova. SORM est simplement un moyen pour quelques figures politiques importantes d'enfreindre la loi, pas de la faire respecter, affirme-t-elle : « SORM est utilisé comme un instrument de pression politique et doit être démantelé. ».  

La rédaction

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