Almazbek Atambaïev

Kirghizstan : l’ex-président Almazbek Atambaïev organise sa résistance

L’ancien président kirghiz Almazbek Atambaïev entre en lutte contre le président en poste, Sooronbaï Jeenbekov, et son gouvernement, en réponse à la loi sur la levée de son immunité présidentielle. La montée des tensions entre l’ancien président et l’actuel s’inscrit dans un contexte de divergences depuis l’élection présidentielle de 2017.

Le 8 juillet dernier, l’ex-président kirghiz Almazbek Atambaïev a déclaré qu’il ne se rendrait pas au département des enquêtes du ministère de l’Intérieur. Il devait être interrogé en tant que témoin dans une affaire pénale relative à la libération illégale du voleur Aziz Batoukaïev. En ne se rendant pas à la convocation, Almazbek Atambaïev a montré toute sa méfiance envers la justice du pays.

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Plus largement, cette annonce s’inscrit dans la position de résistance dans laquelle s’est placé l’ancien leader kirghiz. Dernier fait en date : le rassemblement le 3 juillet dernier d’environ 1 000 partisans d’Almazbek Atambaïev devant le bâtiment du Forum des médias, dans l’est de Bichkek, la capitale kirghize. Ce lieu a historiquement servi de quartier général à l’ex-président, a rapporté le média américain Eurasianet. Les manifestants, en majorité des jeunes hommes et des femmes âgées se sont rendus dans la capitale en provenance de tout le pays – Tchouï, Talas, Och, Batken et d’autres régions.

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Les participants ont brandi des affiches condamnant le pouvoir actuel : « Ce n’est pas le Soke que l’on attendait », en référence au diminutif du prénom du président kirghiz actuel, Sooronbaï Jeenbekov, ou encore «  La vieille élite, il est temps de partir ». La manifestation fait suite à la décision prise le 27 juin dernier par le parlement kirghiz, le Jogorkou Kengech,  de priver Almazbek Atambaïev de son statut d’ex-président. Il a été inculpé pour cinq charges : libération illégale du voleur Aziz Batoukaïev, corruption, persécution politique, lobbying pour les intérêts de la société chinoise TBEA et réception illégale d’un terrain dans le village de Koï-Tach.

Des résolutions adoptées lors du rassemblement contre le pouvoir en place

Almazbek Atambaïev a rejoint le rassemblement organisé par les quelques parlementaires qui lui sont restés loyaux – l’ancien député Ravchan Jeenbekov, les parlementaires Irina Karamuchkina et Assel Kodouranova et d’autres personnalités publiques. L’ex-président a lancé un appel au président actuel l’encourageant à mettre de l’ordre dans son entourage selon Eurasianet : « Jeenbekov ne devrait pas jouer avec le feu.  (…) Le gouvernement actuel est aveugle, il ne voit pas à quel point le peuple est mécontent. Tout cela peut très mal se terminer. Jeenbekov, arrêtez, changez d’avis, nettoyer votre environnement », a-t-il déclaré.

L’ex-président a en outre demandé la démission du gouvernement et la dissolution du parlement avant de déclarer qu’il était nécessaire de céder le pas aux jeunes. « Bien que j’aime Mouhammedkalyy Abylgazïev (ndlr : le Premier ministre), il doit partir. Avec Sooronbaï, ils ne peuvent rien faire. Il faut céder la place aux jeunes. »

Le Parti social-démocrate du Kirghizistan (SDPK)  fait désormais face à une crise interne, considéré par Ravachan Jeenbekov  comme un parti d’opposition. Il s’agit cependant d’une interprétation quelque peu fantaisiste de l’histoire politique du pays. En effet, pendant la présidence d’Almazbek Atambaïev de 2011 à 2017, le SDPK a été le parti au pouvoir. Désormais, le parti vit une dualité confuse. Beaucoup de députés du SDPK ont voté pour la levée de l’immunité de l’ancien président à la demande de l’administration présidentielle. Le reste du parti, qui contrôle toujours le site officiel Sdpk.kg s’en tient à son chef historique.

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Le rassemblement s’est conclu avec une résolution appelant le président en exercice à dissoudre le parlement et à faire démissionner le gouvernement. Les manifestants ont donné deux mois au pouvoir législatif et au président pour répondre à la demande menaçant d’organiser des manifestations de masse dans tout le pays en cas de désobéissance, comme le relate le média Fergana news.

Des accusations généralisées aux proches d’Almazbek Atambaïev 

Dans le contexte de l’escalade des désaccords entre les deux présidents, les proches de l’ancien leader kirghiz sont également concernés. A commencer par sa femme. Comme le rapporte Eurasianet et le média kirghiz Kloop, un reportage diffusé sur la chaîne publique KTRK a accusé le 3 juillet dernier Raisa Atambaïeva, l’épouse de l’ancien président d’être impliquée dans l’expropriation d’une société d’un groupe d’investisseurs chinois au profit d’un homme d’affaire local Roustam Voïnov. Raisa Atambaïeva aurait joué un rôle crucial en utilisant son réseau et en bénéficiant de pots-de-vin, dans la saisie de l’entreprise de construction « BL.S », chargée de la construction du complexe résidentiel haut de gamme dans le nord-est de Bichkek.

Cette affaire fait l’objet d’enquêtes et de vérifications mais sa diffusion relève d’une coutume de longue date au Kirghizstan d’utiliser la télévision publique comme moyen pour dénigrer les opposants politiques. Coutume qui a d’ailleurs eu cours à l’époque d’Almazbek Atambaïev. Durant ses six années au pouvoir, son administration a utilisé de la même manière les ressources médiatiques gouvernementales pour discréditer les critiques et rivaux. La diffusion du reportage le jour-même du rassemblement n’aurait donc rien d’hasardeux.

L’interpellation des proches de l’ex-président s’étend au-delà du cercle familial. Selon Kloop, la police financière a convoqué le 4 juillet dernier Algou Kylychov, membre du conseil politique du SDPK pour un interrogatoire. « Après le rassemblement pacifique, les autorités vont commencer à sanctionner ceux qui sont restés près de l’ex-président », affirme la députée SDPK Irina Karamuchkina. Pour Algou Kylychov, la police financière qui avait ouvert une procédure pénale contre lui en avril l’a fait « pour des raisons politiques ».

Enfin, toujours selon Kloop, Kylychbek Soultan, ex-ambassadeur du Kirghizstan en Corée du Sud, a été convoqué le 4 juillet pour être interrogé par le Comité d’Etat pour la sécurité nationale, après sa visite à la résidence d’Almazbek Atambaïev. Kylychbek Soultan a déclaré qu’il avait été convoqué en tant que témoin mais selon lui il s’agit d’une affaire purement politique et une tentative d’intimidation. « J’ai reçu l’ordre le lendemain de ma visite à la maison d’Almazbek Atambaïev à Koï-Tash. Je suis allé là-bas pour exprimer ma position et lui dire bonjour. Nous ne devrions pas être persécutés à cause de positions et d’opinions personnelles », a décrit l’ancien diplomate.

Une résistance organisée par l’ancien président se met en place

Selon Fergana news, l’ancien chef de l’État est actuellement chez lui, dans le village de Koï-Tach, non loin de Bichkek où un siège de ses soutiens a été mis en place dès le 26 juin. Près de 400 partisans ont assuré qu’ils iront jusqu’au bout pour prévenir toute arrestation.  Les entrées de la résidence ont été bloquées avec des blocs de béton et des pierres et un camp de yourtes a été installé à proximité. D’après Eurasianet, les personnes présentes, sociologiquement très diversifiées, représentent le noyau dur des  loyaux partisans d’Almazbek Atambaïev, ceux qui sont prêts à attendre que la police vienne les arrêter.

De son côté, l’ancien leader met en place sa résistance au sein de sa résidence. Alors que d’habitude dans la perspective d’une arrestation, les hommes d’affaires et les politiciens, à l’instar d’Askar Akaïev ou Kourmanbek Bakïev, décident de quitter le pays, Almazbek Atambaïev refuse tout simplement une telle option. « C’est mon pays, je vis ici et je vivrai ici. (…) Laissez les vrais corrompus et voleurs qui établissent une organisation clanique quitter le pays. », a estimé l’ancien président. Au contraire, il organise sa résistance dans sa résidence où un centre de presse ouvert 24h/24 a été ouvert dès le 25 juin dernier pour les journalistes.

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Néanmoins, de manière générale, l’ex-président n’est pas personnellement soutenu par le peuple kirghiz. En effet, les opinions des citoyens sur les réseaux sociaux sont partagées. Beaucoup le condamnent et implorent son arrestation, tout en l’accusant d’essayer de créer un « bouclier humain » autour de lui.  Mais d’autres personnes considèrent aussi qu’il est difficile de séparer les accusations contre l’ex-président de la critique de l’ensemble du système du gouvernement. Sooronbaï Jeenbekov et de nombreux députés étaient des associés d’Almazbek Atambaïev au moment où les actions illégales qui lui sont imputées ont été commises. La tentative du pouvoir actuel de blâmer uniquement l’ancien président semble extrêmement ambiguë. En le critiquant, ils révèlent inévitablement des affaires défavorables sur son propre passé.

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En principe, l’arrestation potentielle d’Almazbek Atambaïev pourrait ne pas avoir lieu dans l’immédiat d’après l’analyse de Fergana news. Il est peu probable que le gouvernement actuel décide de prendre d’assaut la résidence de l’ancien leader kirghize dans un pays qui a déjà connu deux révolutions, en 2005 et en 2010. Bien qu’il ne soit pas soutenu par toute la population, le risque d’embrasement des affrontements ne peut être complètement écarté et résulte souvent d’une lassitude du système en général. Finalement, les révolutions ne commencent généralement pas par un slogan « pour quelqu’un » mais par un slogan « contre tous.»

A l’origine de la discorde entre les deux présidents

La confrontation entre Almazbek Atambaïev et Sooronbaï Jeenbekov découle d’un désaccord sur le partage du pouvoir relaté par Fergana news. L’ancien chef de l’Etat semblait croire qu’il serait toujours autorisé à jouer un rôle clé dans la prise de décision, même après avoir quitté ses fonctions. Selon la Constitution kirghize de 2010, le président n’a droit qu’à un seul mandat, donc à l’expiration de son mandat en 2017, Almazbek Atambaïev ne pouvait pas participer aux élections. Il a ainsi exprimé son soutien à Sooronbaï Jeenbekov, membre de SDPK.

Sooronbai Jeenbekov

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Le politologue kazakh Askar Nurcha a expliqué l’objectif de l’ex-président.  « Il prétend être le chef spirituel – le visage de la démocratie kirghize, le visage de la révolution kirghize. (…) Il semble se placer au-dessus du processus politique». Il est intéressant de faire le parallèle avec la situation au Kazakhstan où Noursoultan Nazarbaïev qui a démissionné au profit de Kassym-Jomart Tokaïev semble garder indirectement la main mise sur le pouvoir et amorce un processus de sacralisation de sa personne.

Mais il semblerait que Sooronbaï Jeenbekov ait vu les choses d’un autre œil et ait voulu se défaire de la prééminence de son mentor et s’affranchir des pions qu’il avait placés. La loi sur la levée de l’immunité présidentielle adoptée par le Parlement le 27 juin dernier s’inscrit dans la continuité de mesures prises à l’encontre de l’ancien leader et de son administration. Jusqu’où la discorde entre les deux présidents ira-t-elle ?

Manon Mazuir
Rédactrice pour Novastan

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Le Président Atambaïev a dirigé le pays de 2011 à 2017.
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Sooronbaï Jeenbekov a remporté l’élection présidentielle en octobre 2017, qui a été le premier transfert de pouvoir pacifique au Kirghizistan.
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