heroine kirghizstan

Le Kirghizstan sous le parapluie de l’héroïne

Le Kirghizstan a dissout son service national de contrôle des stupéfiants. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois. Des changements importants s’opèrent sur le marché local de la drogue auxquels l’Etat n’est pas encore préparé. Explications grâce à deux experts de l'Asie Centrale.

A lire aussi sur Novastan : Ex-toxicomane au Kirghizstan

Le Kirghizstan poursuit le chemin emprunté par la Russie et abolit son service national de contrôle des stupéfiants (GSKN). Les médias rapportent la déclaration du secrétaire du Conseil de défense de la République, Temir Djoumakadyrov, selon laquelle le GSKN sera entièrement intégré au sein du Ministère de l’Intérieur en tant que service autonome.

Sur l’exemple de la Russie ?

Le haut fonctionnaire explique que la décision se justifie par le fait que, pour l’année 2015, la détection de crimes liés aux stupéfiants s’est établi à seulement 18% au GSKN, alors qu’il s’est élevé à presque 80% au Ministère de l’Intérieur.

Dans des proportions similaires, Djoumakadyrov rapporte que le pourcentage de saisies de stupéfiants est estimé à 17,8% au GSKN, et à 81,2% au Ministère de l’Intérieur.

A lire aussi sur Novastan : Kirghizstan : un de la police antidrogue arrêté en train de vendre du hachich

D’ailleurs, la source anonyme émanant des structures de pouvoir du Kirghizstan a exprimé son doute quant à la coïncidence de ces deux indicateurs. Il considère que la statistique sur le bas niveau de détection au GSKN et le niveau élevé au Ministère de l’Intérieur est un leurre.

« Ces institutions travaillaient sur des questions différentes. Le GSKN concentrait ses forces sur les « gros poissons » et leurs affaires, tandis que le Ministère de l’Intérieur traitait plus largement des marchandises plus modestes et plus faciles à déceler », indique l’interlocuteur de DW. Il rappelle que le service national de contrôle des stupéfiants avait déjà été dissous par le passé, mais que la mesure n’avait pas renforcé l’efficacité de la lutte contre les drogues.

A lire aussi sur Novastan : Le Kirghizstan dans la lutte contre le trafic de drogue

D’après l’expert sur l’Asie centrale Alexandre Knyiazev, la réforme du GSKN ne semble que répéter celle qui a été menée en Russie, où le Service fédéral de contrôle des stupéfiants a également été dissous en tant que structure autonome (ndlr, en avril 2016).

Cependant, selon A. Knyiazev, si en Russie la reconfiguration des structures du pouvoir est liée à la création de la Rosgvardia (ndlr, la garde nationale a été créée par décret présidentiel le 5 avril 2016 pour assurer la sécurité des frontières, contrôler les armes, lutter contre le terrorisme et le crime organisé, protéger l’ordre public et garder les bâtiments d’importance nationale), en Kirghizie la raison est toute autre.

L’héroïne « noire » et « rouge »

« Sous la présidence de Kourmanbek Bakiev, une lutte pour le contrôle des réseaux de trafiquants de drogue a été menée entre groupes d’employés des structures du pouvoir. A partir de la fin des années 2000, en Kirghizie l’héroïne « rouge » dominait l’héroïne « noire » (dans le jardon juridique, l’héroïne dite « noire » désigne celle contrôlée par les groupes criminels, alors que l’héroïne « rouge » est disponible sur le marché et placée sous le contrôle des structures du pouvoir). Depuis la fin de la période Bakiev et après son renversement, de nombreux éléments ont fait surface et confirmé que certains groupes émanant des structures du pouvoir contrôlent dans une large mesure les flux de l’héroïne afghane passant par le pays », affirme Kniazev.

Selon lui, le GSKN a été créée comme une agence autonome sous la présidence d’Askar Akaïev avec pour objectif réel de lutter contre le narcotrafic. Toutefois, poursuit l’interlocuteur de la DW, l’agence a été « réformée » sous Bakiev. Pour lui, la dissolution imminente du GSKN aura pour conséquence « la concentration absolue du contrôle des flux de stupéfiants sous le toit d’une seule institution ».

« J’ai connu suffisamment de personnes en uniforme qui ont sincèrement essayé de lutter contre les stupéfiants, mais au vu de la situation au Kirghizstan, ça ne fonctionne pas vraiment. Je pense que l’explication des changements récents dans ce domaine, à savoir notamment le changement de ministre de l’intérieur (en mai 2016, le ministre Melis Tourganbayev a été remplacé par le chef de la police de Bichkek Kachkar Djounouchaliev) et les conflits entre le GKNB et le Ministère de l’Intérieur, se trouve dans la lutte âpre pour le contrôle des ressources financières, y compris en provenance du commerce de stupéfiants.

En dépit de cette lutte pour le pouvoir au sein des structures de sécurité du pays, il n’existe pas vraiment d’acteur dominant. Au sein de la Commission pour la sécurité nationale du Ministère de l’Intérieur (KNB), plusieurs groupes s’opposent, dans la mesure où la société kirghize est largement clanique », indique Alexandre Knyiazev, qui vit au Kazakhstan (et fut interdit de territoire kirghiz en 2013).

carte des chemins de la drogue en Asie Centrale

Le parapluie de l’héroïne contre les nouvelles drogues synthétiques

Le coordinateur national du Programme d’action contre les drogues en Asie centrale (CADAP), Alexandre Zelitchenko, dépeint les nouveaux défis rencontrés par les structures de sécurité chargées de la lutte contre les stupéfiants au Kirghizstan, défis qui dans un certain sens retirent l’acuité de la question de la « protection » du marché de l’héroïne.

« Pendant une vingtaine d’années, le pays s’est trouvé sous le « parapluie de l’héroïne » de l’expansion des drogues en provenance de l’Afghanistan. L’héroïne était en quantité importante, de bonne qualité, accessible et bon marché. Comme résultat, les narcomanes étaient passés du haschich à l’héroïne », dit-il. Mais dans les derniers temps, dans le monde et au Kirghizstan, des changements significatifs ont conduit à ce que la consommation interne en héroïne ne soit plus à la mode et la demande en héroïne a chuté brusquement. A sa place, des drogues synthétiques encore plus dangereuses sont apparues, en particulier le spice.

A lire aussi sur Novastan : Désoeuvrée, 98% de la population d’un village kirghiz produirait du hachich

Le « classique » se maintient

« Le « prix de la drogue » (c’est-à-dire les types de drogues consommées, les moyens de transport, leur commercialisation) évolue tous les 15-20 ans. Mais à chaque fois, nous n’y sommes pas préparés, nous ne sommes pas parvenus à l’anticiper. Au Kirghizstan, ceci concerne principalement le système d’application des lois qui n’est pas préparé à ces mutations, mais aussi les médecins et ONG qui habituellement s’adaptent de manière plus dynamique que les structures publiques », continue Alexandre Zelitchenko.

A lire aussi sur Novastan : La marijuana comme moyen de survie : « Tchoui, vallée miraculeuse ? »

« Les employés de différentes institutions au Kirghizstan n’ont pas appris de méthodes de lutte contre le spice. Le Programme d’action contre les drogues en Asie centrale (CADAP) invite régulièrement et de manière très active des spécialistes occidentaux, y compris sociologues, psychologues et médecins, à partager les expériences accumulées à l’Ouest avant nous », raconte Alexandre Zelitchenko.

Il attire l’attention sur la particularité du marché des drogues synthétiques qui se protège très fortement. « En connaissant la formule chimique, le spice se produit aisément dans des conditions artisanales, en achetant les ingrédients nécessaires parmi les produits ménagers dans les magasins. Cette drogue synthétique arrive chez nous (au Kirghizstan) principalement depuis la Russie via le Kazakhstan et en partie depuis la Chine », affirme l’expert.

D’après son expertise, il est très difficile pour les réseaux kirghizes présents sur le marché de l’héroïne de faire face à la vague planétaire des drogues synthétiques au vu de leurs possibilités financières. « Malgré tout, la filière des drogues classiques, de l’héroïne afghane ou des herbes de la région de Chui, se maintient », considère le coordinateur de projet du Programme d’action contre les drogues en Asie centrale. 

 

Cet article est paru en russe sur le site de la Deutsche Welle et a été traduit en français par Mathieu Lemoine pour Novastan.org. 

 



heroine kirghizstan
Picture Alliance/APA
Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *