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Koumtor : combien d’onces d’or coûte une vie humaine ?

L’existence dans la région du plus grand gisement d'or d'Asie Centrale « Koumtor » influence grandement la vie des kirghizes dans les domaines politique et économique, ainsi que dans la sphère sociale. Depuis sa mise en exploitation en 1996, les discussions sur la nécessité de sa nationalisation, sur la révision des contrats ou la liquidation totale de l'entreprise ne s'apaisent pas. Alors que le Kirghizstan possède 33 % des actions de l’entreprise, plusieurs députés s'indignent et proposent d'augmenter la part de l'État voire même de nationaliser Koumtor afin de donner un coup de fouet au PIB national. Cela alors même que l'entreprise compte déjà pour 12% du PIB et pour la moitié des exportations à elle seule.

Ces députés refusent de prendre en considération que la nationalisation est simplement impossible, au minimum pour des raisons juridiques, sans parler de l'incapacité pour un État en déficit chronique depuis deux ans de diriger d'une manière efficace une telle entreprise. Aujourd'hui, les investisseurs stratégiques (les agents de change, les banques, les fonds d'investissements) possèdent 37 % du capital, tandis que 30 % est la propriété d'une grande quantité d'investisseurs en portefeuille, c'est-à-dire les personnes physiques (près de 20 000 petits porteurs). Le coût de l'indemnisation revenant aux investisseurs excéderait de plusieurs fois le budget du pays. Néanmoins, les meetings pour la nationalisation de la mine sont fréquents au Kirghizstan, l'un d'entre eux s'étant même presque transformé en coup d'État.

Si les politiques semblent chercher à en tirer le plus de bénéfice, que veulent les populations ? L'équipe de Francekoul.com s'est adressée aux habitants des villages voisins de Tamga et Barskoon.

Tamga, Barskoon et Koumtor sont situées au Sud du lac Issyk-Koul. Crédit : Advantour
 

La première secousse liée à l'activité de Centerra Gold, l'entreprise canadienne qui exploite la mine, s'est déroulée le 20 mai 1998 et a vite été qualifiée de «catastrophe écologique». A huit kilomètres du village de Barskoon, le chargement d'un camion transportant vingt tonnes de cyanure de sodium s'est déversé la rivière toute proche. En tombant, le container et certains emballages se sont dépressurisés, et la rivière torrentielle a été lourdement empoisonnée en cyanure de sodium. Il a fallu cinq heures pour soulever le camion hors de l'eau puis l'expédier à Koumtor. L'expertise a indiqué que se trouvaient 1762 kg de cyanure de sodium en granules dans la rivière, 566 à 863 kg dans le lac Issik-Koul, ainsi que 189 à 255 kg dans les champs et potagers privés des villages de Barskoon et Tamga. La concentration des cyanures dans le sol a été fixée le 21 mai  à 6.4 mg/kg, puis a diminué vers le 2 juin pour atteindre 0.11 mg/kg. La teneur normale, établie selon les normes internationales, est de moins d'1.0 mg/kg.

Les installations de Koumtor. Crédit : Etienne Combier
 

Cinq heures après l'accident (deux jours selon certaines informations), la population de Barskoon ne savait rien de cet évènement et continuait de consommer l'eau des ruisseaux pour l'irrigation des potagers et jardins, ainsi que pour leurs besoins. Plusieurs personnes se sont retrouvés dans les hôpitaux pour empoisonnement. La décision d'évacuer les femmes et les enfants de Barskoon vers la rive nord du lac n'a été validée que le 3 juin. Pendant  deux semaines le sol des potagers et des champs a été nettoyé.  Seuls les hommes sont restés dans le village pour surveiller le bétail. Les évacués étaient logés dans des pensionnats sur la rive nord, aux frais de Koumtor.

Aujourd'hui encore, les habitants des villages voisins se rappellent bien l'accident : « Le fait est que Barskoon a souffert le plus, puisque l'eau de la rivière apportait particulièrement les substances toxiques ici. Une jeune habitante est morte de gonflement cérébral après avoir lavé sa tête dans l'eau infectée. Un autre homme s’est fait enlever un œil, toutes les femmes enceintes étaient forcées d'avorter. De nos jours, plusieurs d'entre nous souffrent de maladies cardio-vasculaires chroniques» – raconte Altynai, une habitante de Barskoon.

La rue principale de Barskoon. Crédit : Etienne Combier
 

Quatorze ans après, il est difficile de distinguer le vrai du faux dans les récits. Nikolay Mechkov, un professeur, docteur en médecine et expert russe qui s'occupait directement de la liquidation des conséquences de l'accident, explique de tels récits démesurés par la panique du moment : « le nombre maximal d'appels aux établissements médicaux a été atteint entre le 26 et le 30 mai. Les gens ne se sont pas empoisonnés avec le cyanure de sodium, mais le chlore actif, qui était appliqué par l'appareil à dégazer. Même s'il n'y a pas eu de cas mortel, 35,4% des habitants de Barskoon ont souffert de maladies de l'appareil respiratoire, 56,2% à Tamga. 10% des avortements ont été réalisés suite à une mauvaise lecture des symptômes ».

Koumtor a payé une compensation d'un montant de 1000 som (21,7$) par personne, et a également intensifié les placements dans ses projets sociaux. L’entreprise soutient la construction d'écoles, d'hôpitaux et d'autres projets dans la région dans le but d’augmenter le niveau de vie. Plus précisément, en 2009-2010, Koumtor a apporté plus de huit millions de dollars au fonds de développement du domaine Issyk-Koul. Un financement supplémentaire de 400 000$ est accordé à une série de projets dans la ville de Balyktchy, et dans les régions de Tonsk et de Djeti-Ogouz depuis 2010. De plus, Centerra Gold offre plus de 2500 (95%) de ses postes de travail à des Kirghizes, en donnant la préférence aux ruraux.

Vue du centre de Tamga. Crédit : Etienne Combier
 

Toutefois, selon l'état des localités et les récits des habitants, seule une petite partie de l'argent leur parvient réellement, une belle somme étant simplement volée par les fonctionnaires locaux. Deux anciens dirigeants du fonds ont été mis en examen pour utilisation illégale des moyens budgétaires. Toitchoubek Kasymov, le premier gouverneur du domaine Issyk-Koul, a été accusé de s'être approprié près de quatre millions de som (environ 66.000 d'euros) pendant la construction de la rue reliant Tcholpon-Ata à Almaty, au Kazakhstan tout proche. Duchebai Doloubaev, le chef de la direction du Fonds, a également été accusé de détournement d'argent. D'après les données d'un des principaux organismes de surveillance, plus de 101 millions de som ont été illégalement utilisés pour des actions et acquisitions diverses au cours de son mandat (1997-2011).

Selon Aibek Okenov, l'actuel chef du Fonds, 95 % des constructions dans le domaine d'Issyk-Koul sont financés par l'argent de Koumtor. Il considère que sans l’entreprise, le développement du domaine d'Issyk-Koul serait considérablement freiné.

En interrogeant les habitants sur le travail à Koumtor, ils nous ont indiqué la somme à verser initialement pour accéder à ces emplois : « Pour travailler à Koumtor, il faut payer 7000$. Plusieurs vendent leurs moutons et chevaux pour payer cette somme. Elle est rentabilisée ensuite, puisque le salaire moyen y est de 70-80 000 som par mois (près de 1700$). Très peu de nos voisins y travaillent. Les gens de Bichkek viennent avec de faux enregistrements à Barskoon ou Tamga » affirme Aibek, de Tamga.

Nous avons réussi à parler avec Saditcha Kounoukbaeva, une militante du mouvement contre cette compagnie canadienne, habitante de Barskoon et membre de l'ONG « Karek », : « Notre ONG existe depuis 2002. Nous organisons des meetings contre Koumtor, bloquons le chemin, demandons des compensations. Chaque jour, trois, quatre colonnes de quinze camions de trois tonnes chacun passent dans nos rues. Ils ne respectent pas la limitation de vitesse, heurtent notre bétail, et même des habitants. Notre écologie en souffre, les sapins se dessèchent, plusieurs sont malades. Près de trois cents personnes ont trouvé un travail à la mine en payant le pot-de-vin de 7000$, mais tous ne peuvent pas réunir une telle somme d'argent. J’ai des soupçons à propos de Kerim Chatmanovun manager du service de lien avec la région qui serait impliqué. Cela fait longtemps que nous luttons pour nos droits, notre chef a été arrêté, nous avons été menacés par les autorités. Erkin Imankojoeva, qui luttait avec nous, est maintenant député. Nous espérons des améliorations ».

Mais ceux qui ont réussi à trouver un travail à Koumtor sont également mécontents de la situation. La plus grande des grève ouvrière qu'ai connu Koumtor, à laquelle ont pris part près de 1300 employés, a duré dix jours, à partir du 7 février 2012. Les salariés demandaient l'augmentation de leur salaire pour que le versement de 10% au fonds social du Kirghizstan pour les assurances sociales obligatoires soit payé par l'employeur. La grève n'a cessé qu'après l'intervention des autorités, et Centerra Gold a pris un engagement d'augmenter les taux et le salaire des mineurs de 4,5 %, ainsi que de payer des primes aux travailleurs de l'entreprise grâce à un fonds annuel de deux millions de dollars.

Un autre danger pour les populations est celui de la rupture du lac Petrov qui se trouve un kilomètre plus haut que le site d'enfouissement des déchets radioactifs. Cependant, à cause du réchauffement climatique, les glaciers voisins fondent de plus en plus vite et l'eau s'accumule dans l'étendue d'eau. Si le bassin venait à rompre, les déchets toxiques qui se trouvent un peu plus bas seraient emportés par le trop plein d'eau vers les rivières des montagnes. Selon les conclusions de la commission interdépartementale créée en septembre de 2011, le scénario de 1998 se répéterait alors. Koumtor s'est engagé à résoudre le problème avec le lac et de garantir la sécurité écologique totale de la région, ayant déjà réduit son plan de production pour l'année 2012. Des investigations quant au processus de la fonte des glaciers dans cette région ont été lancées.

Le lac Petrov. Crédit : Michal Cerny
 

En somme, la situation autour de Centerra Gold rappelle les balançoires, oscillant en permanence entre plaintes de la part des habitants ou de l'Etat et réactions apaisantes de la part de l'entreprise. Ainsi, les rapports des commissions, les rapports économiques et l'information sur tous les projets sociaux sont librement accessibles sur le site officiel de la compagnie. Tant que Centerra Gold est le plus gros contribuable du Kirghizstan, l'entreprise peut respirer librement et attendre un nouveau mouvement de balançoire…

Natalie GRATCHOVA
Journaliste pour Francekoul.com

Relu par
Florian Coppenrath
Etienne Combier 

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