La marijuana comme moyen de survie : Tchouï, « vallée miraculeuse » ?

« On peut compenser le décalage horaire entre l'Amérique et l'Europe seulement en ayant fumé un tas d'herbe! » affirme le protagoniste du film « Faut trouver le joint », la comédie américaine sortie en 1978, qui a eu un tel succès qu'elle fut suivie par six autres films. Il est difficile de douter de la grande popularité du chanvre. Les fumeurs de cannabis sont partout à la télé, tandis que certaines néo-cultures consacrées à la consommation de marijuana existent comme, par exemple, les rastafaris.

Dans certains pays, le cannabis est partiellement légalisé pour l'utilisation personnelle et dans des buts médicaux. Dans d'autres, il y a seulement des mouvements pour la légalisation du chanvre comme, par exemple, le CIRC en France, The Coalition for Rescheduling Cannabis aux États-Unis et d’autres. Pour savoir où nous en sommes avec le cannabis et son statut légal et réel en Asie centrale, l'équipe de Francekoul.com est partie au cœur de sa diffusion – la vallée Tchouï – qui s’étends sur des territoires à la frontière du Kirghizstan et du Kazakhstan.

La vallée Tchouï.
La vallée Tchouï. Crédit : Map Géo 

Bien qu’il soit difficile de connaître avec précision toutes les étapes du narcotrafic des zones de productions jusqu’aux Etats européens, on sait que le Kirghizstan est une plaque tournante des drogues en Asie Centrale. Non seulement pour la marijuana, mais aussi pour l'opium, l’héroïne et d'autres drogues lourdes venues d'Afghanistan. Cependant, il faut également prendre en compte que le Kirghizstan lui-même produit des substances narcotiques. Celles-ci sont destinées majoritairement pour un usage local, au détriment de l'exportation. Si vous achetez une boîte de marijuana au centre de l'Europe, il sera très probable que vous teniez entre vos mains un produit de l'Afghanistan et non du Kirghizstan. Malgré tout, la mise en culture et la consommation de drogues sont très répandues au Kirghizstan, pays où l’« anacha » est partout présente.

On appelle souvent la vallée Tchouï « la vallée miraculeuse » (sa prononciation russe s'en approche). C’est l'endroit où la végétation massive du chanvre sauvage s’épanouit, avec ses caractéristiques psychotropes marquées. Elle occupe près de 140 000 hectares, et chaque année on y recueille jusqu'à 5 000 tonnes de marijuana. On appelle cela l’ « anacha ».

Jusqu'en 1960, le chanvre sauvage de Tchouï était connu seulement des habitants du lieu. Puis les hippies soviétiques l’ont découvert pour leur « gandja-tours ». L'augmentation de la demande en marijuana a stimulé l'intérêt des structures criminelles. Dans les années 1970, elles ont essayé d’organiser la production illégale de cannabis (comme le rapport le roman de Tchinguiz Aïtmatov Le Billot), mais le chanvre sauvage n’était pas d’assez bonne qualité pour ce but. Cette vallée a acquis la réputation de ne pas pouvoir cultiver les souches indiennes. Finalement, la souche du chanvre cultivé provient de régions moins connues, et « l'herbe » sauvage, comme autrefois, croît d'elle-même.

Au Kirghizstan, les idées de culture et d’une utilisation légales du chanvre ont été exprimées par différents députés à maintes reprises. Il faut surtout noter la campagne électorale de Jenichbek Nazaraliev, le toxicologue mondialement connu. En 2005 et en 2009, il s’est porté candidat pour l'élection présidentielle, avec l’un des points de son programme concernant la légalisation des drogues douces. Nazaraliev aussi a proposé de renoncer à  l'agriculture traditionnelle et de commencer à produire de l'opium et du tabac.

Néanmoins, le toxicologue lui-même adopte une posture ambiguë sur l'idée de légaliser la marijuana : « Souvent la légalisation est perçue par les habitants des pays post-soviétiques de façon incorrecte. L'ouest l’approuve : l'essentiel est que n'importe quelle action individuelle ne cause pas de grands dommages à la société. L'ouest insiste sur la réduction des dommages. Chaque personne a le droit de crever là, l'essentiel est la société dans son ensemble. L'Occident vit maintenant dans un monde individualiste. Pour l'espace de l'URSS, le monde était toujours collectif. Aujourd’hui,  il est trop tôt pour discuter de la légalisation. Il faut s'élever mentalement, se développer. Nous n'atteindrons le niveau nécessaire à la compréhension de ce problème probablement dans cinquante ans ».

L'équipe de Francekoul.com a décidé d’interroger la population locale, de la région d'Issyk-Koul, qui vit avec ce problème chaque jour. Nous avons visité les deux bords du lac Issyk-Koul et sommes devenus les témoins que la marijuana croît ici tout à fait librement, d'elle-même. Nous l'avons découvert dans un des jardins de la gorge Djeti-Ogouz.

Un plant de cannabis sauvage

Nous avons visité la ville de Karakol, le centre administratif et culturel de la région Issyk-Koul, où il est devenu clair qu’acheter une portion de l'herbe locale est extrêmement facile. De plus, proposer aux visiteurs de fumer de l’anacha gratuitement, cela se fait comme d'offrir le thé. Sous couvert d'anonymat, on nous a montré tout le processus de la récolte jusqu'au fumage du haschisch, le goudron de cannabis. Tchinguiz Aïtmatov l’a décrit dans Le Billot : « l'affaire s'est avérée simple, mais allant jusqu'à la limite de l’épuisement et un peu barbare. Il fallait, s'étant mis à nu, courir par les broussailles pour que le pollen des inflorescences du chanvre se colle au corps… »

Bien sûr, personne ne s’est déshabillé devant nous. Il n’y avait que peu de chanvre, et tout le procédé de la récolte du goudron se passait manuellement. Il suffit de frotter la plante entre les mains, et ensuite de recueillir la substance collante :

Processus de fabrication.
Le haschisch recueilli selon cette méthode est vendu dans des boîtes d'allumettes et fumé en mélangeant avec le tabac ordinaire :

Tabac ordinaire

Nous avons refusé poliment, en négligeant cette fois-ci l'hospitalité kirghize légendaire.

Sur l’un des marchés de Karakol, nous avons recueilli une multitude d'opinions, au sujet de l'utilisation du chanvre dans cette région, et de sa possible légalisation. Les idées étaient tout à fait opposées. Presque toutes les femmes interrogées étaient contre :

« Imaginez ce que deviendra la santé de nos enfants si on la légalise ! Ici, maintenant , beaucoup de gens fument, les hommes et les femmes. Principale raison – le chômage. Les gens fument et boivent pour oublier leurs problèmes. Mais les problèmes, dans les faits, ne disparaissent pas. Si l'État construisait ici des usines, créait des postes de travail, les gens consommerait bien moins de l’anacha ».

Les avis parmi la population masculine étaient partagés, les uns étaient contre :

« La police doit s'occuper de l’anacha, elle doit  faucher, exterminer toute cette herbe, c'est de la mauvaise herbe causant seulement des dégâts. Mais notre police gagne sur cela : les policiers déposent furtivement les drogues dans la voiture de la personne interrogée et après demandent de payer « l'amende » sans aucune preuve ».

Les autres étaient absolument pour :

« Les touristes viennent à Issyk-Koul seulement à cause de la marijuana, nous pouvons leur vendre une boîte  pour 100-150$ cependant, les gens d'ici payent seulement 45$. C'est un bon salaire, et pour plusieurs personnes c'est le seul moyen de subsistance. Il n’y a pas de travail ici, pourtant il faut nourrir nos enfants. Si c'était légal, nous paierions les impôts, cela vaudrait  beaucoup mieux ».

Nous avons rencontré aussi des gens assez aisés, qui fument simplement pour le plaisir :

« Nous aimons cette herbe. Nous fumons de l’anacha cinq à six fois par jour depuis déjà 25 ans. On dit que c'est nuisible, mais nous ne remarquons aucune conséquence pour la santé. Boire de  l'alcool et fumer des cigarettes ordinaires est beaucoup plus nuisible. Les gens deviennent des ivrognes invétérés pendant un mois et meurent du cancer. Nous nous sentons bien, c'est le produit naturel que les Kirghiz utilisent depuis des temps immémoriaux. Outre la marijuana,  plusieurs utilisent ici l'opium, comme médicament, on a beaucoup de ça ici aussi ».

Les rives du lac Issyk-Koul au coeur de la vallé Tchouï.
Les rives du lac Issyk-Koul au coeur de la vallé Tchouï. Crédit : Natalie Gratchova 

Une opinion commune au sujet des effets néfastes ou bénéfiques de la marijuana n’existe pas. Après la visite de la région d'Issyk-Koul, nous voyons que ce problème est beaucoup plus compliqué. Le chômage total pousse les gens vers la culture du chanvre – pour gagner un peu ou, pour un certain temps, oublier les problèmes essentiels. Personne ne contrôle ici la diffusion des drogues, la police met rarement les narcotrafiquants en prison car cette situation est aussi pour la police un moyen de subsistance. Sait-on si un jour, au Kirghizstan, on légalisera la marijuana ou non ? Nul ne sait, comme de savoir si l'État résoudra les problèmes de chômage et le déficit budgétaire constant de ce pays kirghiz si pittoresque.

Natalie GRATCHOVA
Journaliste pour Francekoul.com

Relu par Stéphane VINÇON

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