La menace afghane est encore bien réelle pour les pays d’Asie centrale

Pour l’ancien directeur de la Mission politique spéciale des Nations Unies pour l’Afghanistan, l’Asie centrale reste fragilisée par le conflit afghan. Analyse.  

Novastan reprend et traduit ici un article publié originellement par Zanoza.

Plus de quinze ans après le début de l’invasion américaine en Afghanistan, l’instabilité du pays continue d’inquiéter les experts internationaux. Les 26 et 27 avril dernier, la sixième conférence pour la sécurité internationale de Moscou, des ministres de la Défense, des délégations d’administrations militaires ainsi que des experts et des hommes politiques de 86 Etats a abordé la question.

Parmi les experts présents, l’expert kirghiz Taalatbek Masadykov, diplômé du MGIMO et de la London School of Economics, s’est exprimé sur le sujet. Cet ancien directeur de la Mission politique spéciale des Nations Unies pour l’Afghanistan (2002-2014) a rappelé dans son allocution que les pays d’Asie centrale observaient l’intensification de plusieurs processus dangereux en Afghanistan. Et ce malgré des déclarations officielles de Kaboul et des pays de l’OTAN, selon lesquelles la situation est sous contrôle.

Voici ci-dessous son allocution reproduite en intégralité.

« Aujourd’hui, dès la première intervention en session plénière et dans toutes les sections, nous avons parlé de la globalisation, de ses conséquences positives et négatives. Et nous avons tous dit que dans ces conditions, la sécurité régionale et internationale devient un question d’autant plus actuelle. Dans ce contexte, sa résolution est une mission urgente pour tous. Je suis tout à fait en accord avec cela, mais seulement dans le cas où la rhétorique des responsables politiques sur la stabilité et la paix dans le monde est réellement suivie d’effets, et non seulement de mots. Car il est indispensable de régler cette question aujourd’hui.

Les grandes puissances n’ont pas encore atteint leurs buts en Afghanistan

L’Asie centrale et la région afghano-pakistanaise est pour la troisième fois des deux derniers siècles une zone de luttes, de confrontations entre les intérêts géopolitiques des grandes puissances de ce monde. Dans le passé, ce fût la guerre anglo-afghane (1839-1842, ndlr), puis l’invasion des troupes soviétiques entre 1979 et 1989 et celle des Etats-Unis et de l’OTAN depuis 2001 jusqu’à aujourd’hui. La question qui se pose est la suivante : les grandes puissances ont elles atteint leurs buts avoués et inavoués à la suite de ces opérations ? Je ne le pense pas.

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Tout cela s’est déroulé et se déroule alors que la population du territoire afghano-pakistanais souffre de ces développements. Ces dernières années nous observons que, loin de refluer, le conflit en Afghanistan a tendance à empirer. J’ai beaucoup de respect pour les structures de force de l’Afghanistan qui sont présentes aujourd’hui, et qui doivent naturellement s’en tenir à leur position officielle. Mais je pense, et ce n’est pas un secret, que la communauté internationale a déversé des milliards de dollars dans la stabilisation et le rétablissement de l’Afghanistan, et continue de le faire aujourd’hui.

Une situation connue pour les services de renseignement

Et pourtant, la paix et la stabilité n’ont toujours pas atteint l’Afghanistan. Il y a bien sûr un grand nombre d’opinions différentes sur les causes de cet échec : certains experts disent qu’il n’y a pas assez de coordination entre les efforts des acteurs de la communauté internationale pour stabiliser la situation afghane, d’autres souscrivent à certaines théories du complot, comme d’ailleurs l’essentiel de la population afghane. Pendant ce temps, nous observons depuis l’Asie centrale l’intensification de plusieurs processus dangereux en Afghanistan, en dépit des déclarations officielles de Kaboul et des pays de l’OTAN. Selon ces dernières, la situation est sous contrôle et les structures de force afghanes (l’armée nationale, la police nationale et d’autres institutions) entreprennent tout ce qui est possible pour détruire les organisations terroristes comme l’EI, les Taliban et d’autres groupuscules.

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Je pense que les structures de renseignement de l’Afghanistan, du Pakistan, des Etats-Unis, de l’OTAN, de la Russie, des pays d’Asie centrale et des autres Etats intéressés sont bien au courant de la situation en Afghanistan. Par exemple, si l’on a longtemps affirmé que les centres d’entraînement des extrémistes se trouvaient sur le territoire pakistanais, dans les zones tribales frontalières de l’Afghanistan, aujourd’hui de tels centres ont commencé à apparaître dans les provinces du nord de l’Afghanistan. Et cela fait un moment que ce n’est plus un secret.

De plus en plus de centres d’entrainement

D’après les informations de diverses sources afghanes, il existe déjà un nombre de bases et de centres d’entraînement. Dans ces bases, les extrémistes, principalement des ressortissants des pays de l’ex-URSS, se forment au maniement des explosifs dans les provinces de Fâryâb (frontalière du Turkménistan), de Sar-e Pol (non frontalière de l’Asie centrale, un peu plus au sud), Samangan, (non frontalière), Baghlan (à l’intersection de deux axes routiers), Kondôz, Takhar et Badakhchan, sans parler des provinces orientales.

Il existe même des centres pour femmes dans les provinces de Fâryâb et Sar-e Pol, où des ressortissantes d’Asie centrale sont formées. Ces centres reçoivent aussi régulièrement une aide technique et financière. Les groupes de terroristes se projettent de manière organisée des provinces méridionales de l’Afghanistan aux régions du nord, frontalières de l’Asie centrale, au sein desquelles ces combattants se déplacent pratiquement librement.

« Des vols charters transportant des terroristes »

Pourquoi je parle de cela ? Le président Hamid Karzai a affirmé pour la première fois en 2009 que « des hélicoptères non-identifiés de pays non-identifiés transport[ai]ent des terroristes au sein de notre pays ». Je pense que nos respectés collègues des structures de force afghanes savent que ces hélicoptères sont devenus de véritables vols charters transportant terroristes et extrémistes de la frontière sud aux provinces du Nord de l’Afghanistan.

Il y a encore quelques années, nous disions tous que l’Etat Islamique (EI) ne pouvait pas avoir d’avenir en Afghanistan, et nous avions sûrement raison : l’EI a été fondé sur une interprétation d’obédience salafiste de l’Islam, or les salafistes ne représentent qu’une petite partie de la population en Afghanistan, principalement dans les provinces de Kounar, Nouristan et Nagarkhar.

L’EI, une réalité en Afghanistan

Et pourtant l’EI est devenu une réalité en Afghanistan. Pourquoi ? Je ne pense pas que la raison soit idéologique, il s’agit simplement de motifs financiers. Vous savez tous que les Taliban reçoivent une paie mensuelle de l’ordre de 200-300 dollars pour les simples combattants, alors que les combattants de l’EI reçoivent plus de 500 dollars, les spécialistes en explosif plus de 1000 dollars. Naturellement, il n’est pas compliqué de séduire de pauvres paysans qui combattent, pour partie d’entre eux afin de soutenir financièrement leur famille : ils vont tout à fait librement enfiler une tenue noire et soutenir l’EI.

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Les structures de force de l’Afghanistan, du Pakistan, des Etats-Unis et de l’OTAN assurent qu’ils déploient tous leurs efforts dans la lutte contre l’EI, le mouvement taliban et les autres groupes extrémistes. Mais ces groupes ne sont pas en perte de vitesse, au contraire, ils se renforcent et contrôlent toujours plus de territoire afghan. Il y a déjà eu plusieurs remarques à ce sujet, et c’est là qu’intervient la question : ces petits groupes de l’EI sont-ils tellement plus puissants que les unités organisées, bien équipées des forces de l’OTAN, de l’Afghanistan et du Pakistan ? Je pense que vous voyez bien où je veux en venir.

De multiples groupes taliban

Je voudrais aussi rappeler qu’il existe différents sous-groupes au sein des Taliban. Lorsque l’on m’interroge sur l’EI, que l’on me demande si c’est la continuation des Taliban et quel est le lien entre eux, j’ai envie de répondre qu’il y a les Taliban traditionnels, mais aussi le groupe des Haqqani, partie plus réactionnaire et plus orientée commercialement des Taliban. Il y a les jeunes Taliban, qui sortent pratiquement tous les mois de madrassas situées sur le territoire pakistanais, et le groupe des jeunes salafistes.

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Il y a aujourd’hui des groupes de Taliban, qui se nomment eux-mêmes Taliban, et qui luttent avec l’EI contre les structures de force afghanes et les troupes de l’OTAN. Il y a aussi les Taliban traditionnels, qui sont actifs et qui luttent contre l’EI en Afghanistan.

Une coordination internationale indispensable

Nous avons rencontré des Taliban, j’ai fait partie d’un certain nombre de processus de négociations avec les Taliban dans des pays du Proche-Orient. Et voilà qu’à l’une de nos dernières rencontres à Doha au Qatar, ils ont ouvertement déclaré : « nous combattons contre l’EI, mais ce que nous n’arrivons pas du tout à comprendre, c’est d’où provient leur soutien technique et qui les évacue au moment où nous sommes prêt à les vaincre et les détruire ? »

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Et ce sont des Taliban qui me posent cette question ! C’est pourquoi je voudrais dire que lorsque nous parlons de Taliban, il faut comprendre qu’il y a différents types de Taliban. Les dernières initiatives de la part de la Russie, de l’Iran et d’autres Etats souhaitant entamer un processus pratique et effectif de régulation pacifique de la situation en Afghanistan sont indispensables.

La Russie ne sur-estime pas la menace afghane

Et pourtant la Russie et l’Iran ont été pointés du doigt récemment parce qu’ils étaient en contact avec des Taliban. J’ai été en mon temps fonctionnaire international à l’ONU dans la mission politique spéciale pour l’Afghanistan, et nous avons entretenu de tels contacts pendant de nombreuses années. Le premier contact avec un représentant officiel de l’ONU que nous avons organisé date de 2008. Et depuis, certains pays de l’OTAN maintiennent régulièrement ces contacts.

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Pourquoi n’abordons-nous pas ce processus de négociation de manière uniforme ? Pourquoi ces doubles standards ? Parce que certains experts occidentaux et de pays post-soviétiques affirment que la Russie surestime la menace qui émane de la région afghano-pakistanaise, et ce pour effrayer les pays d’Asie centrale et les maintenir sous son contrôle. Non seulement je ne suis pas d’accord avec cette affirmation, mais au contraire, je vous l’assure : la Russie parle de manière très mesurée de ce qui se passe là-bas, et sous-estime la menace réelle de la région afghano-pakistanaise.

Le business des centres d’entraînement perdure

Dans les années 1979-1989, lorsque l’URSS était présente sur place, les pays du monde se sont unis et ont mis en place des centres d’entraînement sur le territoire du Pakistan dans le but de renverser le régime de Kaboul, qui était à ce moment soutenu par l’URSS. Le régime fût renversé, mais le business des centres d’entraînements a été oublié, il a perduré et perdure aujourd’hui. Ce qui a créé un véritable casse-tête pour les collègues militaires pakistanais comme pour les collègues afghans.

Et désormais ce casse-tête pourrait s’étendre aux pays d’Asie centrale. Alors, il serait peut-être temps de mettre fin à la vaine  rhétorique? Peut-être est-il temps d’entamer réellement et de manière ouverte un dialogue et de mettre fin à ce business ? Et de passer ainsi de la confrontation au dialogue ouvert, de la rhétorique politique aux actions pratiques. »

Traduit par Yann Rivoal

L’Afganistan a une frontière commune avec trois des pays de l’ex-URSS, le Turkménistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan
Pixabay
Un char américain en Afghanistan.
David Axe
Des hélicoptères britanniques en Afghanistan.
Defence Images
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