Des travailleurs migrants tadjiks en Russie.

La radicalisation des migrants : entre mythe et réalité

Les migrants originaires d’Asie centrale deviennent des cibles privilégiés de mouvements radicaux. Interview avec Roustam Azizi, directeur adjoint du centre d’études islamiques auprès du président de la République du Tadjikistan sur l’épineux sujet de la radicalisation des migrants.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié par le site d’information tadjik Asia-Plus.

Depuis quelques années, la radicalisation des travailleurs migrants originaires d’Asie centrale en Russie est une thématique de plus en plus débattue, tant par les politiques et les figures publiques, que par les journalistes et les chercheurs. Mais très souvent, ce problème épineux est truffé d’idées faussées et de conclusions erronées.

Dans quelle mesure les travailleurs migrants d’Asie centrale, en particulier tadjiks, sont-ils exposés à la radicalisation et à l’influence de la propagande extrémiste à l’étranger ? Les travailleurs migrants représentent-ils vraiment une population plus facilement séduite par les recruteurs de l’organisation État islamique ? Comment distinguer le vrai du faux ?

Roustam Azizi, directeur adjoint du centre d’études islamiques auprès du président de la République du Tadjikistan, tente de répondre à ces questions complexes.

Les migrations et internet sont-ils des facteurs de risques ?

Il est aujourd’hui absurde de ne pas inclure le phénomène de migration et internet aux « facteurs principaux » de la radicalisation. La principale erreur réside, selon nous, dans le fait de voir la migration ou internet, non pas seulement comme un terrain propice à la radicalisation, mais comme des facteurs, parfois prépondérants, de la radicalisation. Une erreur qui revient souvent, à divers niveaux et dans différents milieux, que ce soit dans des rapports officiels ou dans les médias.

Toutefois, il est vrai que le phénomène migratoire est associé à des risques et à des défis, parmi lesquels la radicalisation des migrants. C’est particulièrement vrai dans le cas du Tadjikistan et de l’Asie centrale en général, où la population augmente progressivement sans que la pauvreté et le chômage n’aient été éliminés, malgré quelques progrès, ce qui entraîne une migration de travail.

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Les migrants deviennent la cible de manipulations et de spéculations, ce qui les rend encore plus vulnérables à la pression exercée par les pays de destination et d’origine, les chantres du radicalisme et les émissaires de groupes extrémistes.

L’argument migratoire est parfois infondé pour expliquer la radicalisation, mais cette technique permet notamment de se dédouaner de diverses responsabilités. Même si certains se fendent de déclarations du type : « Rien de tout cela n’arrive chez nous, toute cette radicalisation se fait loin d’ici et n’est pas de notre ressort », les statistiques, ainsi que plusieurs cas célèbres, prouvent que la radicalisation est un phénomène aussi bien domestique que propre aux populations émigrées.

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Dans certains pays de destination, on joue souvent la carte migratoire lorsqu’il est question d’accuser les migrants, une population vulnérable, de tous les maux et notamment de provoquer l’instabilité. Voilà qui participe à insuffler une perception hostile des migrants dans la société.

Les travailleurs immigrés sont de surcroît pris d’assaut par la propagande radicale et deviennent une cible pour les recruteurs de mouvements extrémistes et terroristes.

Les facteurs de la radicalisation des migrants

En analysant le niveau de radicalisation, d’extrémisme violent et de terrorisme chez les travailleurs immigrés en Russie, on ne peut objectivement pas le qualifier d’« extrêmement élevé ». Même d’après les chiffres les plus hasardeux, le nombre de Tadjiks partis combattre en Syrie et en Irak ne s’élève qu’à environ deux mille personnes. Tous n’ont pas travaillé à l’étranger et presque autant se sont radicalisés au Tadjikistan qu’au cours d’une migration.

En d’autres termes, seule une minorité marginale des migrants se rend coupable d’extrémisme violent. En revanche, la propagande radicale et les émissaires d’organisations extrémistes et terroristes visent tout particulièrement les migrants puisqu’une portion significative de la population active est en situation de migration.

En ce qui concerne la corrélation entre la marginalisation des travailleurs migrants et les facteurs de radicalisation pouvant mener à l’extrémisme violent, les experts font émerger trois motifs structurels potentiels.

Premièrement, lors de leur enregistrement, les migrants se heurtent à des problèmes financiers, juridiques et administratifs qui empêchent leur régularisation et les forcent à devenir des travailleurs illégaux. Ces barrières les rendent plus vulnérables à certains risques, dont la radicalisation.

Deuxièmement, les migrants sont économiquement exploités par certains acteurs qui leur imposent des difficultés financières et la pauvreté, les forçant à trouver des moyens de survie détournés.

Enfin, troisièmement, les travailleurs migrants doivent faire face à la stigmatisation et à l’imposition de mesures de sécurité supplémentaires qui peuvent mener à leur marginalisation sociale et ce qui favorise les frustrations.

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Tous ces éléments peuvent certes influencer le processus de radicalisation, mais n’en sont pas forcément des facteurs déterminants, le secteur de l’information joue aussi un rôle primordial. Il y a bien plus de contenus extrémistes et radicaux sur l’internet russe que sur celui d’Asie centrale en raison de sa stabilité et de son accessibilité.

Parfois, les migrants traversent une crise d’identité culturelle et ne parviennent pas à s’adapter à leur nouveau milieu. Ils adoptent alors une forme compensatoire d’identité, comme l’identité islamique mondiale, qui les rend potentiellement plus mobilisables sur des réseaux internationaux. La propagande radicale et les recruteurs extrémistes ne manquent pas de mettre à profit ce terreau fertile.

Pourquoi partent-ils se battre ?

Il existe deux types de raisons poussant les travailleurs migrants à rejoindre les théâtres de combats à l’étranger : idéologiques et matérielles.

L’étude de certains profils de combattants migrants montre que plusieurs d’entre eux sont animés par des motifs d’ordre émotionnel, comme « la protection des musulmans persécutés de Syrie », ou idéaliste, comme la création utopique « d’une société juste honorant les principes de l’islam ».

Dans ces cas de figure, le facteur religieux peut être vu comme un leurre utilisé par les recruteurs pour accomplir leurs desseins. L’analyse des profils de personnes recrutées et radicalisées dans leur pays d’origine montre quant à elle que l’argent n’est pas la motivation principale et que, le plus souvent, les convictions spirituelles, religieuses et idéologiques l’emportent.

Se défaire des stéréotypes

Ce qui empêche de comprendre le phénomène de radicalisation et de lutter contre lui, c’est que la majorité de ceux qui étudient la question se fonde sur des stéréotypes tenaces et sur les « portraits sociaux » des personnes radicalisées, souvent peu fiables.

Après avoir pris connaissance de cas avérés, on peut conclure qu’il n’existe pas de profil type de l’extrémiste violent ni de penchant naturel à la radicalisation, en particulier parmi les travailleurs immigrés.

Toute personne, quel que soit son niveau d’éducation, sa situation économique ou sociale, peut être exposée à ce risque. Selon nous, ces déclarations sur les populations « vulnérables » et les régions « dangereuses », qu’on entend de temps à autre dans différentes sphères, menacent de détourner l’attention des personnes chargées de la lutte contre la radicalisation et l’extrémisme violent. D’autres populations et régions jugées moins sensibles ou dangereuses pourraient alors être négligées, tandis que la pression et la stigmatisation dont sont victimes les groupes dits sensibles à la radicalisation ne feraient qu’augmenter.

Que faire ?

Plusieurs acteurs peuvent avoir une influence positive sur la lutte contre les risques de radicalisation des migrants : les autorités locales des pays de destination, les grandes figures au sein des sociétés et des diasporas, les dirigeants des organisations de la société civile, les diplomates et représentants consulaires, les chefs d’entreprises et les syndicats ainsi que les chefs religieux.

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De plus, l’environnement social, l’emploi, la famille, la religion et l’éducation sont des espaces cruciaux pour mieux se prémunir face aux risques de radicalisation. Il convient de noter que tous ces outils isolés restent insuffisants pour garantir une stabilité générale ; il est essentiel de les conjuguer pour prévenir la radicalisation.

Traduit du russe par Thomas Rondeaux

Edité par Camille Calandre

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