La vallée de Chatkal. Crédit : Etienne Combier

La Ruée vers l’Or au Kirghizstan : vers une catastrophe écologique ?

Au Kirghizstan et plus précisément dans la vallée de Chatkal, des réserves d'or attirent de nombreux appétits. Contrairement à Koumtor, sa grande soeur très médiatisée, Chatkal est une région isolée, accessible depuis les autres régions par une seule route, inaccessible pendant l’hiver. La région compte un peu plus de 20 000 habitants, qui survivent dans des conditions climatiques rudes (l’hiver dure plus de cinq mois à une altitude de 3000 mètres) grâce à l’élevage du bétail et l’agriculture. Cependant et malgré son isolement du monde extérieur, Chatkal est considérée comme un lieu stratégiquement important pour le développement de l’industrie minière du Kirghizstan.

La vallée de Chatkal. Crédit : Etienne Combier
 «Ici se trouvent quinze entreprises qui s’occupent de la production de l’or, – raconte Islam, habitant de Kanish-Kiya, ville située au centre de la vallée – presque toutes appartiennent à des propriétaires étrangers : Chinois, Kazakhs, Russes ou Européens. Il y avait même une entreprise française qui s’appelait SMTC fermée après que des habitants aient manifesté en faveur de la protection de l’environnement.»

Islam, qui travaille dans une mine d'or proche de sa ville, nous explique : « La plupart des gisements kirghizes est constitué d’or regroupé et non pas disséminé. La production de l’or n’est pas possible seulement avec l’aide d’un auget de lixiviation, et doit ainsi être extrait d’une manière très compliquée. Tout d’abord le minerai est collecté dans des mines, puis on le morcèle dans des combinats spéciaux (selon des méthodes héritées de l’ère soviétique), et on utilise enfin des techniques contemporaines pour extraire le métal du minerai. Une partie de cette technique se base sur le processus de lixiviation chimique: on met le minerai dans une solution concentrée où le métal se sépare. Toutefois des solutions utilisées dans ce processus, notamment la cyanidine, sont toxiques et dangereuses pour l’environnement. C’est une arme à double tranchant.

Intérieur d une trieuse. Crédit : Etienne Combier
Intérieur d'une trieuse. Crédit : Etienne Combier

D’une côté les entreprises minières étrangères offrent de bonnes conditions de travail à la population locale, car on ne gagne pas beaucoup de l’argent en s'occupant juste de l’agriculture ou du bétail. Moi, par exemple, je travaille dans l’entreprise chinoise qui s’appelle «Fonta». Elle compte 110 employés, la moitié est Kirghize. On travaille quinze jours par mois avec un salaire moyen de 20 000 soms (425$). Mais la saison de travail commence à la fin avril et à la fin octobre toutes les entreprises sont déjà fermées à cause des conditions climatiques.

En même temps, il y a un mauvais côté dans cette histoire. Les étrangers, souvent, ne prennent pas soin de l’environnement et ne respectent pas les normes écologiques. Ils coupent des arbres qui ont plus de cinquante ans, rasent des forêts, déversent de l’eau de production dans la rivière où des habitants locaux prennent de l’eau potable. Il serait logique et évident que tous ces faits de pollution provoquent la réaction du pouvoir. Mais rien ne se passe. Pourquoi se taisent-ils et continuent de donner des licences de production de l’or aux entrepreneurs étrangers à la place de ceux kirghizes qui seront plus responsables pour ce qui concerne l'écologie de leur pays? »     

Devant ces questions portées par la population, le chef de l’Association géologique du Kirghizstan Orozbek Duycheev a des arguments. Premièrement, les entreprises gouvernementales ou privées du pays ne sont pas capables selon lui d’assimiler les gisements d’or elles-mêmes, à cause du chiffre impressionnant du déficit budgétaire du gouvernement et de la dette extérieure. La recherche de technologie est ainsi proche du néant, en conséquence du manque de financement dans ce domaine. En même temps, le manque de bases techniques contemporaines ne permet pas d’extraire et de raffiner  efficacement le minerai aurifère d'une manière autonome.     

Mine d or en cours d aménagement. Crédit : Etienne Combier
Mine d'or en cours d'aménagement. Crédit : Etienne Combier

Mais surtout selon des experts indépendants, le problème principal est le haut niveau de corruption dans ce domaine. C’est notamment l’avis d'Oleg Petchenuk, chef de l’organisation non gouvernementale du Kirghizstan « L’expertise écologique indépendante ». Lors du processus de contrôle des entreprises minières et de la délivrance des licences, la première des priorités est la taille du pot-de-vin et non les intérêts de la population locale, et encore moins ceux de l’État.
Les habitants de Chatkal sont souvent en conflit avec les entreprises voisines. Soit ils essayent d’empêcher leurs activités en organisant plusieurs manifestations, et même en coupant la seule route, ou bien peuvent obliger les entrepreneurs à réparer la route, à construire des conduites d’eau et à embaucher des travailleurs locaux à la place des employés étrangers. Ces phénomènes s'expliquent avec les haut niveaux de pauvreté et de chômage de la région, qui atteindrait 60% selon des données du Comité statistique national. Tandis qu'entre les entrepreneurs étrangers et la population locale les esprits s’échauffent, les pouvoirs restent en marge.

Citoyens de la vallée de Chatkal. Crédit : Etienne Combier
Citoyens de la vallée de Chatkal. Crédit : Etienne Combier

Cependant, le comportement du gouvernement est parfois extrêmement différent. Le cas de l’activité de l’entreprise française SMTC, mentionnée par la personne interviewée, présente de nombreux aspects troublants. Dans ce cas le processus de règlement du projet et des normes écologiques entre les entrepreneurs et le gouvernement n’a pas été respecté par aucune des deux parties. Dès les premières étapes du travail de cette entreprise, des financiers locaux ont essayé d’empêcher son activité.  Les pouvoirs publics ont retiré la licence plusieurs fois. En conséquence, les gérants français l’ont recouvert à l’aide du processus judiciaire.

Ce qui parait étrange est que l’organe qui a délivré cette licence était le gouvernement, et non l’Agence géologique nationale qui est habituellement en charge de ce processus. Il est raisonnable dans ce cas de poser une question: pourquoi le gouvernement s’est-il spécifiquement occupé de ce projet industriel ? De plus, une expertise écologique de cette entreprise, réalisée pendant son activité, a révélé des failles. La conclusion finale de cette expertise, annotée « à régler », peut être comprise différemment selon les contextes. Selon une source proche du dossier, les entrepreneurs ont ainsi investi des ressources pour la construction du matériel à ses risques et périls, sans avoir tous les documents d’autorisation pour cela. Au final, les ressources étaient dépensées, et les entrepreneurs étaient surs qu’ils ne perdraient jamais la licence, vu que les questions avaient été « réglées » au niveau gouvernemental. C’est la population locale qui s’est soulevée contre la pollution de l’environnement de l’entreprise, et qui a finalement forcer les pouvoirs public à faire cesser son activité. Ce n’est pas les hommes politiques qui décident finalement, c’est le peuple.

Elena Jirnova
Redactrice en chef de Francekoul.com

Relu par Etienne Combier

Références:

1. http://www.zolotonews.ru/news/28361.htm
2. http://analitika.org/

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