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La Russie en Afghanistan : quelles conséquences pour l’Asie centrale ?

Alors que le conflit en Afghanistan s’envenime depuis 2015, la Russie surveille de très près la situation. Entre soutien aux Talibans et bombardements de certains groupes djihadistes, Moscou tente de contenir un danger à l’entrée de sa zone d’influence.

Novastan reprend et traduit ici un article publié initialement par le Central Asian Analytical Network.

L’Afghanistan est encore et toujours au cœur des préoccupations russes et internationales. Le conflit, débuté en 2001 par l’intervention américaine et interrompu brièvement entre 2014 et 2015, connaît un renouveau depuis cette date avec la présence de plusieurs groupes djihadistes et un renforcement de la puissance des Talibans.

Le 6 juin dernier, l’Université George Washington a organisé une rencontre entre le Programme d’Études de l’Asie centrale et le média Radio Free Europe (RFE/RL), consacrée à l’approche russe en Afghanistan, à ses relations avec les Talibans et à leurs conséquences pour l’Asie centrale. Steven Blank, conseiller aux Affaires étrangères aux États-Unis et Amin Mudanik, chef du service pakistanais à RFE/RL ont pris part à cette conférence.

La Russie, pourvoyeuse d’armes aux Talibans ?

Steven Blank, au début de son intervention, soulève deux questions : que fait la Russie en Afghanistan et pourquoi ? Selon le conseiller, Moscou partage des informations avec les Talibans depuis 2013 et leur fait aujourd’hui probablement passer des armes. La Russie collaborerait ainsi avec l’Iran à la progression du mouvement Taliban en sa qualité de mouvement politique en Afghanistan.

De plus, selon Steven Blank, Moscou viserait à l’affermissement de sa présence militaire en Asie centrale principalement en vendant des armes aux gouvernements des pays de la région à des tarifs avantageux. La Russie a, par exemple, réussi à ouvrir un marché important avec l’Ouzbékistan, ce qui est remarquable puisque, sous Islam Karimov, décédé en septembre 2016, ces transactions étaient très rares.

Moscou cherche à renforcer ses capacités militaires en Asie centrale

Moscou réalise aussi des exercices militaires en Asie centrale afin de tester de nouvelles armes comme par exemple des drones ou des missiles « Iskander ». Ces derniers inquiètent fortement les militaires européens et américains dans la mesure où ils peuvent être utilisés autant avec des têtes conventionnelles que nucléaires, à titre de missile balistique comme à titre de missile de croisière.

Ainsi, après que Moscou a appris l’utilisation de missiles américains en Afghanistan, la Russie a commencé à faire des exercices, avec l’idée d’utiliser des missiles « Iskander » en cas de nécessités en Asie centrale et en Afghanistan. De cette façon, Moscou améliore la qualité, si ce n’est la quantité de ses troupes en Afghanistan et en Asie centrale.

Un processus de paix sans le gouvernement afghan

Sur le plan politique, la Russie entreprend des efforts pour l’organisation d’un « processus de paix », bien qu’il soit curieux que le gouvernement afghan n’ait pas été invité à la première réunion. Dans la mesure où l’Iran et la Russie font ensemble avancer le mouvement taliban, ce « processus de paix » repose sur l’idée que les solutions aux problèmes afghans ne puissent pas être exécutées par le gouvernement actuel mais par un gouvernement de réconciliation nationale, selon l’appellation russe, qui inclurait les Talibans.

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En parallèle, la Russie et la Chine ont noué une alliance en 2014 pour la lutte commune « contre le terrorisme et les révolutions de colorées », soit les soulèvements pacifiques pour la démocratie en Ukraine ou en Géorgie. Cette dernière est plus forte que jamais, selon Steven Blank. De plus, Moscou a considérablement amélioré ses relations avec le Pakistan. Cela a son importance puisque, pour les analystes russes, il s’agissait du pays le plus dangereux.

Un rapprochement entre Moscou et Islamabad

En 2012, la Russie a ainsi ouvert un dialogue important avec le Pakistan qui a débouché sur un accord de vente d’armes et des exercices communs. Il y a aussi des négociations pour la vente d’énergie de la Russie au Pakistan, conditionnée à la capacité des parties à construire un pipeline qui pourrait transporter le gaz et le pétrole russe au Pakistan. Le Pakistan a déclaré, il y a peu, qu’ils s’intéressaient aux investissements russes, tout particulièrement dans le domaine de l’énergie, qui en manque fortement.

Afghanistan Kaboul

En réalité, le rejet par Moscou de la politique des États-Unis en Afghanistan est lié plus largement au contexte des relations américano-russes.

Le retour de la notion du « bon terroriste »

En 2013, l’État Islamique en Irak et au Levant est apparu dans l’arène mondiale. La Russie est particulièrement inquiète dans la mesure où l’État Islamique pourrait remonter en Asie centrale et dans le Nord Caucase. Cette inquiétude aurait conduit selon Steven Blank à ce que les Russes ouvrent effectivement les frontières pour que les terroristes du Nord-Caucase et d’Asie centrale partent en Syrie. Pour le conseiller, c’est une nouvelle méthode pour échapper aux terroristes : vous les envoyez chez d’autres terroristes.

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Les Russes croient à ce genre de « théorie domino » en termes d’évaluation des menaces : les problèmes afghans iraient inévitablement s’étendre à l’Asie centrale. Ils considèrent ainsi que les Talibans sont plus responsables, qu’ils ne s’intéressent pas au territoire au-delà des frontières afghanes et peuvent faire partie d’un gouvernement.

Tout cela, selon Steven Blank, contredit tout ce que les Russes ont dit dix ans auparavant, en particulier leur refus de la notion de « bon terroriste ».

L’influence du Pakistan

C’est avec une autre approche qu’Amin Mudanik décrit l’impact du conflit afghan sur l’Asie centrale. Amin Mudanik est directeur du service pakistanais de RFE/RL et originaire du nord de l’Afghanistan. Il a notamment travaillé à l’ambassade des États-Unis au Pakistan, il y a 15 ans. Se rappelant l’invasion russe, l’émergence du mouvement Taliban et d’autres évènements survenus en Afghanistan, il trouve que ce qui se passe aujourd’hui est totalement différent de ce qui s’est passé dans les années 1970-1980.

Afghanistan Football Balkh Buddah Taliban

A l’époque, l’invasion de l’URSS était perçue par les Afghans comme une lutte pour la liberté tout autant qu’un djihad religieux. Aujourd’hui, ce n’est même pas une guerre civile.

Amin Mudanik est convaincu que l’establishment pakistanais pousse cette guerre impitoyable. Le pays brûle. Trente quatre provinces en Afghanistan se trouvaient en état de guerre début 2017.  L’armée afghane réalise chaque jour entre 17 et 20 opérations, mais elle est impuissante contre les plans d’une puissance nucléaire et une armée d’un million d’hommes qui consomme 75% du budget de l’État Pakistanais. Le Pakistan déstabilise progressivement tout le territoire afghan. Et ni l’armée afghane, ni les Talibans ne peuvent contrôler la situation. Cela a mené à un accroissement des interventions et de la présence militaire étrangère, qui incluent la Russie, l’Iran, la Chine ou encore la Turquie.

Le nord de l’Afghanistan déstabilisé

L’intensité de la guerre et les interventions étrangères déstabilisent les pouvoirs de sécurité afghans, alors que ce n’était pas le cas il y a encore peu dans le nord de l’Afghanistan. Dans cette région, le départ de deux puissants et importants acteurs, les généraux Atta et Dostom, affaiblit l’État afghan. Le général Abdul Rachid Dostom (du parti Junbish-e Milli – Mouvement Islamique National d’Afghanistan) se trouve en Turquie, il semblerait dans le cadre d’un accord entre les gouvernements turcs et afghans.

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Son absence donne une bonne opportunité au mouvement taliban de rassembler ses forces, puisque Dostom faisait au moins partie intégrante des miliciens. De son côté, le général Atta Mohammed Nur est maintenant impliqué dans des conflits internes à son parti Jamiat-e Islami (Société Islamique) qui est le deuxième parti dirigeant d’Afghanistan.

3 groupes djihadistes plus ou moins liés à l’Etat islamique

Le Nord de l’Afghanistan et les frontières avec les pays d’Asie centrale deviennent de plus en plus des territoires sans maître. Le groupe État islamique est arrivé à Nangarhâr, dans le nord-est de l’Afghanistan, pour la première fois en 2015, raconte Amin Mudanik. Quand les Talibans occupaient le pouvoir, beaucoup de djihadistes et de dissidents centrasiatiques, comme le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO), se sont rendus en Afghanistan. Ils voulaient y installer leurs bases. Mais après quelques années des divergences sont apparues entre eux et les habitants locaux à cause de différences culturelles.

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Alors, ils ont estimé que leur présence au Sud de l’Afghanistan, loin des pays d’Asie centrale était inutile. Par conséquent, ils ont commencé à migrer vers les frontières des États d’Asie centrale. Un groupe, pour l’essentiel djihadiste et affilié à « Al-Qaïda », prit la direction du nord-est afghan autour de Badakhchan, Mazar-e Charîf, Samagan et Kondôz. Un autre, qui se composait pour l’essentiel de Mouvement Islamique d’Ouzbékistan, a migré au nord-ouest de l’Afghanistan, jusqu’à Faryâb et Sar-e Pol.

Badakhchan Tadjikistan Afghanistan Montagne Prairie

Le troisième groupe de l’État Islamique, qui s’est établi à Nangarhâr et se compose principalement d’anciens Talibans pakistanais qui ont été vaincus, se sont rétablis, puis regroupés avec d’autres forces mystérieuses qui, croit-on, étaient pakistanaises et souhaitaient avoir un plan B au cas où les Talibans se renforceraient.

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Ainsi, il y aurait 3 groupes liés de près ou de loin à l’État Islamique en Afghanistan. De fait, malgré ce qu’affirme Amin Mudanik, le MIO a été décimé en 2016 par les Talibans après son allégeance à l’État islamique, et ne conserverait aujourd’hui qu’une faible présence en Afghanistan. Les deux autres groupes ont des ordres et des mandats.

Les inquiétudes de Moscou

Cette situation inquiète les Russes. Dans ces conditions, selon Amin Mudanik, les préoccupations des Russes sont toutes fondées. A cause de la déstabilisation du Pakistan, ni le gouvernement afghan, ni la communauté internationale, ni les Russes ne peuvent régler la situation.

Dans une tentative de prendre le contrôle de la situation, qui tourne au chaos, en 2015, les Russes ont créé un grand centre à Zahedan, une ville en Iran limitrophe. Ce centre, nommé « Al- Ansаr », regroupe les Iraniens, les Russes et les Talibans qui y coordonnent leurs efforts. Dans le nord-ouest de l’Afghanistan, selon divers rapports, ils ont conclu un accord avec les Talibans pour arrêter la progression de l’État Islamique dans les provinces voisines du Tadjikistan comme le Badakhchan, Takhâr et Kondôz. Dans ces régions, il y a d’anciens djihadistes auxquels il reste quelques camps isolés, mais le territoire se trouve sous contrôle taliban.

L’État islamique et les Talibans ont des relations très hétérogènes. Dans l’est de l’Afghanistan, l’EI et le mouvement taliban se combattent l’un l’autre. Ils sont ennemis parce qu’ils savent qu’ils sont le plan A ou le plan B d’autres groupes, selon Amin Mudanik. Ainsi, ils se battent pour le territoire sachant que c’est un jeu à un seul gagnant.

Différences géographiques

Dans le nord-est de l’Afghanistan, autour du Badakhchan, les Talibans sont en position de force, avec un soutien total de la part des Russes. Moscou entretient une base au Tadjikistan, de l’autre côté de la frontière, ce qui rend simple de traverser la rivière Amou-Daria et d’apporter aux Talibans leur soutien. Dans ces régions, les Russes ne sont pas en danger de façon imminente estime Amin Mudanik. La deuxième raison réside dans le fait que le commandement taliban dans cette région est sous contrôle pachtoune. C’est pourquoi les Pachtounes les autorisent à jouer un rôle plus important ou à mieux contrôler la situation qu’ailleurs.

En revanche, les Russes craignent le nord-ouest de l’Afghanistan avec des groupes affiliés à l’État Islamique mieux centralisés que dans le reste du pays et une intervention rendue plus délicate car ils ils se trouvent loin des frontières d’Asie centrale. De plus, il s’agit d’une région montagneuse, difficilement accessible depuis les frontières tadjikes ou ouzbèkes.

Une guerre ingagnable pour le moment

Ainsi, deux scénarii inquiètent beaucoup les Russes, alors que les combats entre les Talibans et l’État Islamique se poursuivent ces derniers mois et que dans quelques régions du nord-ouest afghan, l’EI gagne en puissance. Pour Amin Mudanik, les Russes ont un accord avec l’Iran pour freiner l’EI dans le sud du pays et un accord avec les Talibans pour freiner leur mouvement dans le nord-est. Enfin, les Russes bombardent par hélicoptères la région de Sar-e Pol et le nord-est de l’Afghanistan, afin d’éviter une défaite talibane et arrêter la progression de l’État islamique.

Malheureusement, conclut-il, en attendant que l’ingérence pakistanaise prenne fin, ni la Russie, ni l’OTAN, ni le gouvernement afghan ne peuvent gagner cette guerre. C’est pourquoi les combattants étrangers et autres « sales types » se sentent à l’aise. Pour eux, c’est une situation idéale.

Traduit du russe par Adrien Balland Delrieu

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