L’Asie centrale, cœur historique du monde musulman

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Souvent vue comme une région périphérique ou un carrefour entre plusieurs civilisations, l’Asie centrale est moins connue pour son rôle de centre historique de l’Islam à travers l’histoire. L’apport de la région à cette religion est, en effet, considérable.

En 751 a lieu la bataille de Talas, à la frontière entre les actuels Kirghizstan et Kazakhstan. Deux armées s’y opposent : l’armée arabe Abbasside et l’armée chinoise Tang. La première sera victorieuse de la seconde. Cet événement, totalement inconnu en Europe, est d’une grande importance en Asie : elle pousse l’Asie centrale hors de la sphère d’influence chinoise pour entrer dans celle du monde arabe et du monde musulman.

La Chine se retire définitivement de cette zone et n’y reviendra que dans sa partie orientale, Xinjiang et Tibet, vers le XIXème siècle. L’Asie centrale, déjà un carrefour de cultures, va quelque peu s’arabiser pour redevenir une région de culture turco-persane. Mais un autre aspect assez peu connu de l’histoire est l’apport de l’Asie centrale au monde islamique.

L’Asie centrale a énormément compté pour le monde musulman

L’Asie centrale est souvent perçue comme une périphérie du monde russe ou du monde musulman. Lorsque les États-Unis définissent le « Grand Moyen-Orient », la question d’y intégrer l’Asie centrale post-soviétique fait débat : doit-elle être vue comme musulmane ou comme « l’étranger proche » de la Russie ? De même, lorsque l’on pense à la civilisation islamique, les mosquées d’Irak, de Syrie, de Turquie, du Maghreb ou d’Égypte viennent en tête. On oublie que l’Islam est une religion avant tout asiatique (Indonésie, Pakistan, Bangladesh, Inde) et, même dans cette définition, l’Asie centrale ne vient pas spontanément dans les esprits. Pourtant, l’apport centrasiatique au monde musulman est considérable.

Boukhara, "dôme de l'Islam"

Il serait fastidieux d’énumérer toutes les mosquées, toutes les écoles coraniques (madrasas) et tous les édifices à voir dans chacune des villes en Asie centrale. Kokand, en Ouzbékistan, était une ville de plus de 600 mosquées et quinze madrasas avant la période soviétique. Och, au Kirghizstan, a une dimension mystique, au pied de la montagne « Trône de Salomon » selon des légendes, et ses deux mosquées du Bazar et Rabat Abdul Khan.

Boukhara, « dôme de l’Islam »

Samarcande, la ville de Tamerlan, est connue pour son Registan et en particulier la grande mosquée Bibi Khanum. La ville a une notoriété particulière depuis l’ouvrage éponyme qu’Amin Maalouf lui a consacré en 1988. À Khiva, toujours en Ouzbékistan, on trouve un lieu quasiment saint, le mausolée du guerrier et poète Pakhlavan Makhmood. Quant à Boukhara, la ville portait tout simplement le surnom de « dôme de l’Islam » tant son importance à influencé ce monde.

La présence musulmane se fait sentir dans chacune de ces villes. D’ailleurs, l’Ouzbékistan et le Turkménistan sont bien plus islamisés que le Kazakhstan ou le Kirghizstan. Mais en quoi cette région a influé sur le monde islamique en dehors de ses frontières ?

L’algèbre, invention centrasiatique

De nombreux mots français viennent de l’arabe, en particulier dans le domaine des mathématiques. Les mots algèbre et algorithme viennent du mathématicien Muhammad Ibn Mūsā al-Khuwārizm, abrégé Al-Khwarizmi, et de son livre Kitab al mukhtaṣar fi hisab al jabr wa al muqabala.

Le nom de ce mathématicien, Al Khwarizmi, indique clairement son origine : la région du Khwarezm, c’est à dire la région de Khiva, où il est né. Si le mathématicien écrit en langue arabe, il vient bel et bien de l’actuel Ouzbékistan. On peut en dire autant d’un autre Khwarizmi, Muhammad ibn Ahmad, né à Balkh, actuel Afghanistan (près des frontières ouzbèkes et turkmènes), qui a écrit une encyclopédie au Xème siècle. Le Khwarezm a vu naitre un autre génie du monde islamique, le mathématicien Al Biruni, né à Kath, près d’Ourguentch, en Ouzbékistan actuel.

L’un des plus grands rapporteurs du prophète Mahomet, originaire d’Ouzbékistan

Les mathématiques du monde islamique sont également connues grâce à Ibn Sina, latinisé en Avicenne, et dont Al Biruni était d’ailleurs le disciple. Ibn Sina ne vient pas du Khwarezm mais du Khorassan, région entre l’Iran, l’Ouzbékistan et l’Afghanistan ; il est né à Boukhara, actuel Ouzbékistan.

Cette ville est également importante pour la culture islamique : l’un des plus grands rapporteurs des paroles du Prophète (hadith) y est né et en porte le nom, l’imam Al Boukhari. Aujourd’hui encore le nom Boukhari existe dans le monde arabe, jusqu’au Maghreb. Ce nom signifie qu’un ancêtre supposé de la personne serait originaire de la ville de Boukhara. On le voit donc bien, de grands scientifiques arabes et/ou musulmans qui ont rayonné jusqu’en Europe, sont en fait originaires de l’Asie centrale. D’autres noms peuvent y être ajoutés comme celui d’Omar Khayyam, poète persan, né à Nichapour, dans le Khorassan, en actuel Iran du Nord-Est.

Un rôle important dans le soufisme

L’Asie centrale a également un rôle important par son influence dans le soufisme. L’une des quatre principales confréries soufie au monde, la Naqshbandiyya, a été créée au XIVème siècle par Baha Ud-Din Naqshband, un Tadjik de Boukhara. La Naqshbandiyya s’est étendue dans toute l’Asie centrale mais également dans le monde islamique russe (Tchétchénie, Daghestan), arabe (Egypte, Syrie, Palestine), en Inde et en Chine.

Pour ne prendre que deux exemples de l’héritage apporté par la Naqshbandiyya, on peut mentionner la mosquée Hadji Yakoub, du nom d’un « saint » naqshbandi Mevlana Yakoub Chakri, ou encore le mausolée du cheikh naqshbandi chinois Ma Laichi, dans le Gansu (en Chine occidentale).

Au cœur de plusieurs empires

Outre ces quelques noms de l’époque médiévale, il ne faut pas oublier que l’Asie centrale est le cœur de plusieurs empires musulmans. Les peuples Turcs s’y sont majoritairement installés, avant que certains d’entre eux ne s’installent en Anatolie, des tribus Oghouzes ou Yörük notamment. Des Oghouzes sont nés l’empire Seldjoukide (dont les Turkmènes sont, pour simplifier, les héritiers) puis l’empire Ottoman.

Samarcande en Ouzbékistan

De même, les Mongols établissent l’un des plus grands empires de tous les temps, dont la base est l’Asie centrale orientale (actuelle Mongolie). De la civilisation turco-mongole est né un grand conquérant, surnommé Timur le Boiteux en Occident, ou Tamerlan. Son empire unifie l’Asie centrale, l’Iran, une partie du monde arabe et l’Anatolie après avoir vaincu les Ottomans à Ankara. Tamerlan meurt avant d’avoir réalisé son rêve : envahir la Chine. Son empire s’effondre peu après. Ses derniers successeurs sont les fondateurs de la dynastie des Grands Moghols en Inde, qui régnera jusqu’à la colonisation britannique.

Enfin, les chefs turco-mongols qui dominent la Russie, la Horde d’Or, se convertissent à l’Islam. Lorsqu’Ivan le Terrible reconquiert sa souveraineté, une partie de ces Mongols fuit vers l’Asie centrale et se divise en deux branches, les Kazakhs et les Ouzbeks (qui sont ceux qui vaincront l’empire timouride, héritier de Tamerlan, avant de se revendiquer de son héritage). D’autres resteront minoritaires dans l’empire russe, on les appelle sous le nom homogène de Tatars de Kazan.

Ceux-ci, très proche des Ouzbeks et des Kazakhs par leur culture turco-mongole, mais également par la domination russe qui s’en suit, ont un rôle majeur dans ce que l’on appelle la Nahda, la période de « renaissance » du monde arabe au XIXème siècle. C’est d’ailleurs à Kazan qu’est imprimé le premier Coran. De ce mouvement naitra le djadidisme, un courant réformateur musulman originaire de Crimée et importé en Asie centrale par Mahmud Khoja Behbudi, originaire de Samarcande.

La période soviétique a porté un coup à l’Islam en Asie centrale, bien que certains monuments aient été préservés : les Soviétiques restaurent en partie la mosquée Bibi Khanoum de Samarcande, qui a subi de nombreux tremblements de terre. De même, le plus vieux Coran du monde, ramené par Tamerlan à Samarcande puis transféré à Saint-Pétersbourg lors de la conquête russe, a été rendu à l’Ouzbékistan où l’on peut le voir à Tachkent aujourd’hui. Aujourd’hui, les dirigeants en place oscillent entre une politique de culture musulmane, qui favoriserait les partis islamistes, et un autoritarisme vis-à-vis des religieux. Mais pour montrer un dernier exemple, moderne cette fois-ci, de culture musulmane en Asie centrale, dans les montagnes du Pamir tadjik, les populations sont ismaéliennes, une branche dissidente du chiisme très influente au Moyen-Age, mais très peu nombreuse aujourd’hui dans le monde.

Spécificité des États centrasiatiques

Il faut toutefois comprendre les spécificités de ces différentes régions, ou des différents peuples. On est par exemple frappé de voir à quel point la culture islamique d’Asie centrale se concentre dans l’actuel Ouzbékistan. Cela s’explique par le fait que les oasis de cette région étaient des étapes importantes de la route de la Soie, des centres urbains de cultures iraniennes, voir en partie grecque de l’époque d’Alexandre le Grand, puis des caravanes dans les empires Arabes et Mongols, tandis que le Kazakhstan actuel n’a pas une telle « culture urbaine historique ». D’ailleurs, les Ouzbeks se sédentarisent et s’islamisent beaucoup plus vite que les Kazakhs, alors que ces deux peuples sont issus de deux confédérations de la Horde d’Or, et ont donc un passé commun.

Coucher de soleil sur Khiva

Ensuite, les actuels pays sont des constructions soviétiques. Dans les grandes villes, il n’est pas rare de trouver des peuples des cinq Républiques d’Asie centrale. Les villes de Khiva, Boukhara et surtout Samarcande avaient de grandes communautés tadjikes, voire une majorité dans le cas de Samarcande encore aujourd’hui. Pourtant le Tadjikistan est aujourd’hui coupé de ses centres urbains qui sont en Ouzbékistan.

Lire aussi sur Novastan : Comment vivent les Tadjiks d’Ouzbékistan ?

Ces arguments permettent de comprendre pourquoi une telle disparité existe dans l’héritage islamique entre les pays d’Asie centrale. Mais quelles que soient ces disparités, il faut éviter le piège du stéréotype, d’une Asie centrale nomade, turco-mongole et hors de l’histoire. Culturellement, il est donc réducteur de considérer la région comme une périphérie d’un monde arabo-musulman alors qu’au regard de l’histoire, elle en a été un centre.

Thomas Ciboulet

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Commentaires
  • L’expansion de l’islam passe par la conquête, mais également par le commerce et des missions jusqu’aux Philippines.

    14 janvier 2017
  • Merci pour cet article absolument passionnant, riche et érudit qui me donne vraiment envie de découvrir l’Ouzbékistan et ses voisins !

    15 janvier 2017
  • on devrait d’ailleurs plutôt parler de carrefour voire de monde « arabo-turco-persan » pour lier ces 3 sphères ethniques linguistiques et culturelles qui s’interpénètrent, que de dire monde arabo-musulman et turco-persan

    17 janvier 2017

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