Rassemblement Panturquisme Istanbul Turquie

L’Asie centrale, une région turque ?

À l’exception du Tadjikistan, les langues des pays d’Asie centrale appartiennent à la même famille linguistique. Considérées comme langues turciques, sont-elles pour autant le signe d’une identité commune à l’Asie centrale ? Eléments de réponse.

Les pays d’Asie centrale, incluant le Xinjiang chinois, mais excluant le Tadjikistan, ont en commun leurs langues qui appartiennent toutes à la famille des langues turciques. Certains y voient ainsi une identité partagée autour de la culture turque, ce qui a débouché sur un mouvement idéologique et politique : le panturquisme.

Dans quelle mesure cette identité linguistique commune (bien que diverse) peut-elle réunir les peuples d’Asie centrale et les peuples turcophones en général ?

L’Asie centrale, un centre du panturquisme

Le panturquisme naît au XIXème siècle, alors qu’un renouveau de la pensée touche le monde musulman : la Nahda dans le monde arabe, le Djadidisme dans l’empire russe. Du Djadidisme réformiste naissent plusieurs courants de pensée, dont la prise de conscience d’une langue similaire pour les Tatars de Kazan, de Crimée, les Kazakhs, les Ouzbeks, etc.

De là naît l’espoir d’une unité de ces peuples. Il est d’ailleurs intéressant de voir que les grands penseurs du panturquisme sont très rarement originaires de l’empire ottoman ou de sa périphérie. Il s’agit essentiellement d’émigrés qui ont transité par l’empire : Ismail Gasprinski (Tatar de Crimée), Ahmet Agaoglu (Azerbaïdjan), Yusuf Akçura (Kazan), Ismail Enver (fils de Turcs des Balkans)…

Drapeau Turkestan Soviétique République

Dans l’Asie centrale même, le panturquisme apparaît plus tard, mais est bien présent, en particulier chez les Kazakhs. On peut notamment parler du parti Alach Orda, fondé par Alikhan Boukeïkhanov en 1917, présent au Parlement russe pour la création d’un Grand Turkestan. Si celui-ci sera finalement annexé par les Soviétiques, l’influence d’Alach Orda reste importante car le Turkestan revendiqué correspondra à peu près à la République socialiste soviétique du Kazakhstan. On peut également souligner qu’Ismail Enver tente un soulèvement panturc en Asie centrale après la Première guerre mondiale, mais meurt au Tadjikistan, assassiné par des militants arméniens.

Les Ouïghours, influencés par le panturquisme mais divisés

Un autre peuple connaît l’influence panturque plus tardivement, dans les années 1920-1930 : les Ouïghours. Ceux-ci se retrouvent dans une Chine en pleine guerre civile et des chefs de guerre se démarquent, demandant l’indépendance : Hoja Niyaz fonde la République du Turkestan.

Celle-ci ne doit regrouper que les seuls Ouïghours, pas même les Hui (chinois musulmans) car Hoja Niyaz est en guerre avec Ma Zhongying, chef de guerre Hui. Plusieurs cadres ouïghours tels que Mouhamad Amin Boughra ou Masud Sabri militent contre l’appellation « ouïghour » qui viendrait des Russes, eux veulent être appelés « Türk ».

Les Turkmènes utilisent le panturquisme pour se différencier

À l’ouest de l’Asie centrale, au Turkménistan, le panturquisme n’a pas la même influence. Selon Adrienne Edgar, les élites turkmènes veulent que leur langue soit reconnue comme langue indépendante. En effet, selon la définition orientaliste russe et stalinienne, un peuple se reconnaît à son territoire et à sa langue.

Cette volonté turkmène d’avoir une langue indépendante va à l’encontre des idées panturques qui veulent un turc commun à tous les peuples turcs. Les Turkmènes ont pour objectif de favoriser l’émergence d’une nation turkmène, séparée des autres peuples d’Asie centrale. À cette époque en effet, les Turkmènes s’opposent aux Ouzbeks, les premiers ne voulant pas être assimilés aux seconds.

D’une identité commune à des identités nationales

Bien que le panturquisme soit né aux marges de la Turquie, l’implosion de l’URSS en 1991 ne lui a pas donné le nouveau souffle que l’on aurait pu attendre : ces mêmes marges n’ont pas cherché l’appui de la Turquie et ont préféré se constituer de façon autonome. Le Tatarstan n’a pas demandé son indépendance de la Russie, tandis que les pays d’Asie centrale ne cherchent pas à trouver un nouveau grand frère.

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Le Turkménistan se démarque particulièrement : Saparmourat Niyazov, le premier président turkmène de 1991 à 2006 ré-écrit l’histoire et présente le peuple turkmène comme le premier peuple au monde, à l’origine de toutes les civilisations, ce qui va à l’encontre de l’histoire telle qu’elle est vue par la nationalistes turcs. Alors que le turkmène est la langue la plus proche du turc de Turquie parmi les langues d’Asie centrale (elle y est la seule langue oghouze), le Turkménistan est le pays qui s’éloigne le plus de l’influence idéologique turque.

L’Ouzbékistan, quant à lui, tente de devenir une sorte de leader régional, se revendiquant héritier de Tamerlan qui a fait la guerre aux Ottomans. Des partis pan-turcs existent bien au Kazakhstan et au Kirghizstan, notamment Alach Orda, du nom du parti nationaliste du début du siècle. Mais d’une manière générale, les pays d’Asie centrale sont réticents face au discours d’unité des peuples turcs de Chypre Nord au Xinjiang.

Conseil Turcique Turquie Organisation

L’influence turque en Asie centrale est pourtant réelle, notamment avec les investissements. Les entreprises turques sont très présentes dans la région. Mais curieusement, ce n’est pas le nationalisme turc/panturc qui s’y est le plus exporté mais l’islam, avec la profusion d’institutions liées au Diyanet (organisme officiel de l’islam en Turquie) ou avec la confrérie de Fethullah Gulen qui a ouvert plusieurs écoles dans les pays concernés.

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La création d’un Türkvizyon, censé concurrencer l’Eurovision, est sur la même idée de promotion culturelle, à côté des partenariats économiques. Pour autant, les pays d’Asie centrale, sans être fermés à la Turquie, n’ont aucune envie de lui être inféodée, et la coopération est purement pragmatique, l’aspect idéologique est très minoritaire.

En revanche, au Xinjiang chinois, le panturquisme garde une influence plus directe, notamment avec le Parti islamique du Turkestan. Alors que la Chine poursuit les militants ouïghours en Asie centrale et obtient le soutien des Etats kazakh, kirghiz et ouzbek grâce au Traité de Coopération de Shanghai, Istanbul sert de nouveau sanctuaire pour l’intelligentsia ouïghoure en exil.

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On constate d’ailleurs en été 2015 un fort mouvement de solidarité des nationalistes turcs, des manifestations et même des actions violentes contre des touristes asiatiques, un restaurant chinois ou l’ambassade de Thaïlande qui a déporté vers la Chine des réfugiés ouïghours. En août de la même année, un attentat a lieu dans un quartier touristique de Bangkok, perpétré par des Ouïghours et où des panturquistes turcs étaient impliqués. Si les pays d’Asie centrale, une fois devenus indépendants, cherchent à s’émanciper de toute idéologie qui les obligerait à se placer sous la « protection » d’un grand frère, les régions « occupées » sont encore très réceptives au panturquisme.

Thomas Ciboulet

Un rassemblement panturc à Istanbul en Turquie
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Drapeau de la République socialiste soviétique du Turkestan
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Drapeau du Conseil turcique, organisation qui regroupe l’Azerbaïdjan, le Kirghizstan, le Kazakhstan et la Turquie
Hellerick
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Commentaires
  • Je pense que les Turcs d’Asie Centrale ont plus que la langue en commun avec les Turcs de Turquie, car ils ont également la culture en commun. Et comme ils se considèrent pour la majorité comme étant turc (même si, comme vous le soulignez, ils sont divergents sur ce point), on peut donc dire que l’Asie Centrale, ou si vous voulez, l’Ancien Turkestan, est un région turcique avec une des cultures et des langues turques très proches les unes des autres.

    21 avril 2018

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