Cannabis Asie centrale Archéologie Antiquité Consommation

Le cannabis a été consommé en Asie centrale pour la première fois il y a 2 500 ans

Selon une étude publiée par des chercheurs en archéologie et en anthropologie, le cannabis est utilisé depuis 2500 ans pour des motifs rituels en Asie centrale. Une première au monde.

Le cannabis aurait été fumé dans le cadre d’activités rituelles en Asie centrale et dans l’ouest de la Chine depuis au moins 2 500 ans. C’est la conclusion à laquelle sont parvenus sept chercheurs* travaillant dans des laboratoires chinois, allemand et australien, qui ont publié leur étude le 12 juin 2019 dans la revue scientifique en ligne Science Advances.

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Alors que les preuves archéologiques de la consommation ritualisée de cannabis restent limitées et controversées, l’étude présente certaines des premières preuves directement datées et scientifiquement vérifiées de la dimension rituelle du cannabis fumé. Les chercheurs se sont intéressés au cimetière de Jirzankal, également connu sous le nom de Quman, dans l’actuel comté  du Tachkourgan, dans le Xinjiang chinois, à la frontière avec le Tadjikistan actuel. Tachkourgant est situé dans la région orientale du Pamir, un massif de hautes montagnes qui traverse le Kirghizstan, le Tadjikistan et la Chine.

Selon les résultats de datation au radiocarbone et les caractéristiques des artefacts mis au jour, l’utilisation de ce cimetière daterait d’il y a 2 400 à 2 600 ans. Ce cimetière partage des traits culturels avec des sites archéologiques situés plus à l’ouest en Asie centrale. En effet, le plateau du Pamir a servi de canal de communication culturel important en Asie centrale, reliant les populations des régions actuelles de la Chine, du Tadjikistan et de l’Afghanistan.

Cérémonies funéraires : le rôle religieux du cannabis

Historiquement, le chanvre est l’une des plantes cultivées les plus anciennes d’Asie de l’Est. Il peut être autant utilisé pour l’alimentation, car ses graines peuvent servir de nourriture aux oiseaux ou au bétail ; pour fabriquer des objets, puisque ses fibres sont utilisées pour fabriquer du textile, des cordages ou du papier ; ou pour un usage médical, récréatif ou rituel. C’est ce dernier qui a retenu l’attention des chercheurs. Car si le cannabis est aujourd’hui l’une des substances psychoactives les plus largement utilisées dans le monde, son utilisation antique est méconnue.

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Les chercheurs ont découvert que des plants de cannabis auraient été brûlés dans des braseros en bois au cours de cérémonies mortuaires en 500 avant notre ère. Dix braseros en bois, contenant des pierres avec des traces de brûlures évidentes ont ainsi été exhumés de huit tombes au cimetière de Jirzankal.

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Comme le rappelle l’étude, les plantes psychotropes peuvent produire divers états de conscience altérés et ont ainsi joué un rôle important dans les activités rituelles et religieuses dans diverses régions du monde. En Asie centrale, de nombreuses plantes ont été utilisées pour leurs composés secondaires, et plusieurs sont encore largement utilisées aujourd’hui, notamment le pavot à opium, l’éphédra et le cannabis. Le chanvre sauvage pousse sur de nombreux contreforts montagneux plus frais, du Caucase à l’ouest de la Chine, en particulier dans les habitats d’Asie centrale dans lesquels les précipitations sont abondantes et régulières.

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Historiquement, les plants de cannabis utilisés à des fins rituelles et médicinales impliquaient l’ingestion orale ou l’inhalation de la fumée ou des vapeurs produites par la combustion de la plante séchée.

Le cannabis fumé au cours de cérémonies funéraires

L’un des indices montrant une consommation psychotique de la plante a été trouvé par les chercheurs sur les braseros exhumés. Les cannabinoïdes détectés sur les braseros en bois sont principalement du cannabinol, ce qui indique que les plants de cannabis brûlés exprimaient des niveaux d’effets narcotiques plus élevés que ceux généralement trouvés dans les plantes sauvages.

Techniquement, le chanvre est une plante de la famille des cannabaceae. Domestiquée par l’Homme, dès le néolithique (de 8 500 à 3 000 avant J.C), elle contient divers cannabinoïdes, notamment la substance psychoactive puissante qu’est le tétrahydrocannabinol (THC). L’effet narcotique de la plante dépend de la concentration en THC qu’elle contient. Le THC se décompose et s’oxyde facilement en cannabinol (CBN) s’il est exposé à l’air, à la lumière ou à la chaleur. Les niveaux en THC des braseros ont indiqué une utilisation psychotique.

Au cimetière de Jirzankal, ces offres de cannabis sont associées aux enterrements de personnes de rangs sociaux divers. 10 des 34 individus échantillonnés n’étaient pas locaux, ce qui montre que les gens se déplaçaient entre les communautés.

Une région riche en échanges culturels

La combustion du cannabis était bien une pratique d’enterrement locale. Bien que la connaissance de la consommation de cannabis psychoactif soit associée depuis longtemps aux anciennes élites, comme les chamanes, la propriété du cannabis qui altère l’esprit est un outil puissant dans les activités rituelles et récréatives.

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Les différences d’utilisation du cannabis entre les cimetières de Pazyryk et de Jirzankal pourraient impliquer que le tabagisme rituel du cannabis a été progressivement popularisé par l’élite sociale auprès des gens du Pamir oriental en Chine. Cette région a été le théâtre d’échanges culturels actifs avant la mise en place d’une réglementation gouvernementale Han au premier siècle avant notre ère, avec des avant-postes militaires au nord de la Route de la Soie, empêchant une circulation autrefois plus libre.

La dispersion du cannabis à travers les montagnes a peut-être joué un rôle dans l’augmentation des niveaux de THC de ces variétés spécifiques, l’hybridation d’espèces disparates et génétiquement isolées entraînant une espèce plus riche en THC.

Un usage connu depuis Hérodote

La pratique de fumer ou d’inhaler des fumées de cannabis dans des activités rituelles et récréatives a été documentée au cinquième siècle avant notre ère par Hérodote, dans le plus ancien texte de prose de l’Antiquité Les Histoires (aussi appelé Enquête). Les fumeurs s’asseyaient dans une tente et faisaient brûler des plantes dans un bol avec des pierres chaudes, dont la fumée était ensuite inhalée. Quant aux anciens Scythes, ils utilisaient la fumée de cannabis au cours d’un rite de nettoyage (similaire au bain) après l’enterrement.

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Les recherches sur le sujet se sont poursuivies au XXe siècle. Viktor Sarianidi, archéologue soviétique né à Tachkent, a effectué des fouilles au cours des années 1950 dans plusieurs grandes structures architecturales dans le sud du désert de Karakoum au Turkménistan. Il affirmait avoir récupéré d’anciens restes de plantes, dont du cannabis, utilisées à des fins rituelles dans des récipients cérémoniels en céramique de la célèbre « salle blanche » du site de Gonur-depe (deuxième millénaire avant notre ère). Cependant, des études postérieures sur le site de Gonur ont démontré que les identifications originales étaient erronées. Il se serait en fait agi d’impressions de fragments de plantes, du mil et non du cannabis, sur un tesson de céramique. Des études scientifiques modernes ont donc été jugées nécessaires pour réexaminer les rapports historiques, ce qui a justifié les recherches au Pamir.

Une plante peut-être également ingérée par voie orale ?

En parallèle, la découverte en 2016 d’un linceul d’enterrement de cannabis comprenant 13 plantes desséchées dans le cimetière de Jiayi à Tourfan, également au Xinjiang, donne d’autres indices. Daté d’environ 800 à 400 avant notre ère, il fournit des preuves de l’usage rituel du cannabis dans l’ouest de la Chine préhistorique. Un panier en cuir et un bol en bois rempli de graines de cannabis, de feuilles et de pousses ont été trouvés près de la tête et des pieds du défunt, qui était peut-être un chamane de haut rang.

Le bol en bois, probablement utilisé comme mortier, indique que le cannabis a été réduit en poudre avant sa consommation ; cependant, rien dans la tombe n’indique qu’elle a été brûlée ou fumée, et la plante psychoactive pourrait avoir été consommée par voie orale. Le manque de preuves concernant la culture du chanvre dans cette région laisse ouverte la possibilité qu’il y ait des variétés sauvages avec des niveaux phytochimiques naturellement plus élevés.

En résumé, cette étude montre donc que la première utilisation ciblée de cannabis avec des niveaux élevés de THC provient de l’ouest de la Chine et de la région plus large d’Asie centrale. À l’inverse, en Asie de l’Est, la culture précoce du cannabis s’est concrétisée sous la forme de graines oléagineuses à des fins alimentaires ou de fibres destinées à faire des vêtements et des cordages. Sur le plan archéologique, l’Asie centrale reste toujours propice aux découvertes.

Eleonore de Vulpillières
Rédactrice pour Novastan

Relu par Aline Simonneau

*Les sept chercheurs sont Meng Ren, Zihua Tang, Xinhua Wu, Robert Spengler, Hongen Jiang,  Yimin Yang et Nicole Boivin. Leurs établissements de recherche sont l’Institut Max Planck de science historique à Iéna (Allemagne), l’Ecole des sciences sociales de l’Université de Queensland à Brisbane (Australie), l’Académie des sciences de Chine et l’Académie des sciences sociales de Chine à Pékin.

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Le cannabis aurait été fumé pour des cérémonies funéraires il y a 2 500 ans.
Rexmedlen via Pixabay
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