Kara-Kéché

Le charbon, l’autre crise énergétique du Kirghizstan

La crise énergétique au Kirghizstan ne se limite pas à l’électricité et au gaz. La demande en charbon reste largement supérieure à la production kirghize, alors même que la seule mine de Kara-Keché  pourrait suffire à approvisionner le pays pour les années à venir. Reportage près de la plus grande mine de charbon du Kirghizstan. 

Chaque année, le Kirghizstan extrait 1,1 million de tonnes de charbon pour une consommation de 2 millions. Pourtant, ce ne sont pas les ressources qui manquent : le pays compte près de 70 mines de charbon. Le Kirghizstan préfère acheter à prix fort du charbon kazakh plutôt que d’investir dans ses mines, reflétant ainsi le mal-être de l’ensemble du secteur de l’énergie du pays.

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Ce déficit de production de charbon, dans un contexte de manque de gaz au Sud et des pénuries d’électricité, entraine une hausse du prix de la tonne d’or noir de plus de 110%, pesant lourd sur les portefeuilles de la population kirghize.

La plus importante mine de charbon, « Kara-Keché », est située près du très touristique lac « Son-Köl » à plus de 3000m d’altitude, dans la région de Naryn. Elle contient plus de 300 millions de tonnes d’or noir à ciel ouvert.

Toutefois, seulement 400 000 à 500 000 tonnes en sont extraites chaque année. Comment expliquer cette sous-exploitation alors même que les prix du charbon flambent et que le pays se voit obliger d’en importer chaque hiver ?

Le charbon, tout ce qui reste pour passer l’hiver au chaud

Dans le contexte d’une crise énergétique sans précédent, le charbon reste une source d’énergie de dernier recours pour la population. Le Sud du Kirghizstan n’est plus approvisionné en gaz depuis avril dernier et l’électricité y est déjà rationnée aux heures de pic matin et soir. Au nord, les pénuries d’électricité à venir ont poussé les habitants à faire des réserves de charbon. A Bichkek, la centrale de chauffage et d’électricité «TEZ», qui assure le chauffage central de la capitale, consomme un peu moins d’un million de tonnes de charbon par an. Dans les villages, enfin, cet or noir est également la seule source d’énergie, combiné au «Kiziak», le fumier séché.

Pour aller plus loin: Crise énergétique au Kirghizstan – L’Histoire se répète

L’importance du charbon pour le Kirghizstan durant les mois d’hiver entraine des approvisionnements et des prix volatiles. Le gouvernement a récemment mis en place un prix plafond pour chaque région du pays afin de limiter des phénomènes de spéculation sur des marchés où les consommateurs n’ont pas d’autres choix que d’acheter du charbon. Cependant ces mesures ne feront que limiter temporairement (pour trois mois maximum) les hausses de prix, sans proposer de solution durable.

Le problème est bien plus structurel : depuis la dernière révolution, où l’énergie a joué un rôle clef, les richesses en charbon du pays n’ont pas été mises en valeur.

Un manque d’investissement

La mine de Kara-Kéché en est un bon exemple. Les abords de la mine forment une véritable fourmilière noire de camions et de boue, symbole d’une exploitation anarchique de la veine de charbon.

Le gouvernement kirghiz y annonce régulièrement des investissements de plusieurs millions de dollars qui ne se matérialisent pas.

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La mine, à ciel ouvert, requiert bien moins de capitaux que celle d’une mine souterraine. Mais les trois compagnies qui exploitent les quelques 13 points d’excavation disséminés par les montagnes, « Charbon », « Ak Jol » et surtout la compagnie nationale « KirghizKoumyr » manquent de machines.

Ainsi, l’extraction est très lente, et opérée avec des moyens rudimentaires dans des conditions rudes (neige, glace, températures atteignant les -20°C). Et c’est cette lenteur qui provoque les importantes files de camions qui attendent d’être chargés par les quelques excavatrices au travail. Et explique, aussi, que la mine ne réponde pas aux besoins de la consommation du pays.

Il y a bien des projets ambitieux. Par exemple, selon le gouvernement, la construction d’une centrale thermique de production d’électricité d’une capacité de 120 MégaWatt serait à l’étude par une firme chinoise. Une telle centrale permettrait à la fois de combler une partie du déficit chronique de consommation d’électricité du pays et surtout de diversifier la production, dépendante à plus de 80% de l’hydroélectricité.

Mais des experts comme Ernest Karibekov estiment que l’engagement du gouvernement sur ce projet est très faible par rapport à ce qui est dédié la construction des grandes centrales hydroélectriques situées sur la rivière Naryn.

La production de charbon ne semble pas être une priorité, comme le montrent les infrastructures de transport de ce charbon, quasiment laissées à l’abandon.

Des infrastructures décrépites

Autour de Kara-Kéché, les chemins de boue rudimentaires sont tracés par les camions de livraisons, et les travailleurs y dorment dans des wagons au pied des montagnes. La route entre la mine et la route principale prend plus d’une heure à gravir sur des pistes poussiéreuses, de plus en plus gelées avec l’altitude.

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Avant d’atteindre la mine, les camions doivent attendre à un point de contrôle mis en place le mois dernier par les autorités pour éviter les bousculades un peu plus haut. Cette barrière permet également de prélever des taxes. Mais l’attente se poursuit après le point de contrôle, aux abords de la mine. Là, une trentaine de camion s’entasse pour enfin pouvoir repartir avec la précieuse cargaison.

Une fois le charbon chargé, il est amené jusqu’à Balykchy, près du lac Issik-Köl, pour être emporté à Bichkek par train ou en camion. Sur les routes qui mêlent asphalte, pistes et surtout nids de poule, les transporteurs doivent franchir deux cols de plus de 2500m d’altitude, souvent enneigés et verglacés. La vitesse se limite alors à 20 ou 30 km/h.

Sur cette route, le charbon tombé de camions surchargés contraste avec la blancheur de la neige. Les populations riveraines ramassent les morceaux noirs pour leur propre consommation.

Certaines livraisons, elles, terminent leur route dans le fossé.

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Les infrastructures de transport sont non seulement en mauvais état, mais surtout dangereuses pour les chauffeurs ainsi que pour la sécurité de l’approvisionnement en charbon de la centrale de chauffage de Bichkek. En effet, la TEZ peut vite manquer de combustible si les conditions climatiques viennent à bloquer la route, où si des ponts cèdent, comme ce fut le cas en 2012.

Corruption, banditisme et bizarreries administratives

Finalement, l’histoire de la mine retrace bien les troubles du pays depuis 2010. Suite à la révolution, différentes bandes organisées en auraient pris le contrôle. Cela a notamment été marqué en 2012 lorsque des bandes ont tenté de prendre de force les parties de la mine contrôlées par la compagnie «Charbon», sous prétexte qu’elles étaient détenues par un ancien proche du président déchu Bakiev.

Ces troubles mafieux autour de Kara-Keché ont été pointés du doigt par le premier ministre d’alors, Omurbek Babanov, sans que la situation ne soit changée pour autant. En octobre et novembre 2013, il y a eu plusieurs échanges de tirs, et un homme a été tué lors d’altercations armées entre chauffeurs de camion.

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Chaque hiver, la tension remonte autour de Kara-Keché, notamment du fait des chauffeurs mécontents (qui travaillent à leur propre compte) de devoir attendre des semaines avant de pouvoir charger du charbon. De leur côté, les compagnies d’extraction n’investissent pas dans l’équipement et ne se soucient guère de l’efficacité de la production. Les bandes criminelles derrière certaines de ces entreprises utilisent la mine comme principale source de financement pour leurs activités, ainsi que pour moyenner l’inactivité des autorités (à leur encontre).

Les failles du système de production du charbon au Kirghizstan ne s’arrêtent pas aux portes de la mine, ni après les cols à franchir. En arrivant à Bichkek, les camions de livraisons doivent encore passer un contrôle de poids au niveau de la ville de Kémin. Après leur longue attente (encore), la plupart des camions se trouvent en surcharge et se voient forcés de décharger une partie de leur charbon pour être autorisés à atteindre la capitale. Files et ralentissement se poursuivent ainsi sur tout le trajet.

TEZ

Banditisme, manque d’investissement, vieilles infrastructures : autant d’éléments qui minent non seulement Kara-Keché et l’industrie du charbon kirghiz mais l’ensemble du secteur énergétique du pays. Ce dernier se dégrade d’une même façon depuis la fin de l’Union Soviétique, et la révolution de 2010 n’a rien changé à une économie caractérisée par le profit immédiat, à l’image de la mine de Kara-Keché.

Novastan

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Anatole Douaud
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