Le destin d’un nomade au XXIème siècle

Le monde a pu connaître durant son histoire de nombreux peuples nomades, dont les manières étaient tristement célèbres. On se souvient du grand et terrible Chinguizkhan (Gengis khan), qui avec ses tatar-mongols a entravé le développement de la Russie pendant trois siècles; des Barbares, qui ont mis à mal l’empire romain; sans oublier les Huns, qui ont obligé les Chinois à construire la grande Muraille pour se protéger… Envahir et prendre, tel était le mode de vie des nomades en ces temps lointains. Mais comment leur destin a-t-il évolué jusqu’au XXIème siècle ?

Cette question a son importance aujourd’hui en Asie centrale, et particulièrement au Kirghizstan. Parce que les kirghizes sont un peuple nomade, établi il y a à peine cent cinquante ans. Comment ce fait peut-il nous éclairer sur la culture et la mentalité des kirghizes ?

Tout d’abord, il est d’usage d’estimer que les cultures nomades n’ont pas eu la moindre utilité , qu’elles n’ont rien apporté d’autre au monde que la destruction. En réalité, partout où les hordes de nomades décidaient de faire une halte, chaos et terreur s’ensuivaient chez ceux qui avaient “la chance” de recevoir de tels hôtes. Tout ce que les peuples sédentaires avaient bâti grâce à un long et minutieux travail, tout ce qu’ils gardaient et choyaient pouvait être détruit par les nomades en deux jours. Il y a bien des exemples de ces actions, comme la destruction de Rome au Vème siècle par la tribu des Vandales. La plus belle ville de l’époque, à l’architecture incomparable, la ville qui charmait infiniment tous ses visiteurs par sa splendeur, ne leur a pas résisté. Ce peuple a mis un terme à l’existence de l’une des villes les plus importantes de l’Antiquité. Il est intéressant de noter qu’aujourd’hui, le mot “vandale” qualifie un homme de peu d’instruction, capable de détruire sans le moindre regret ce qui a été créé à grand peine.

La tour Burana, Kirghizstan
La tour Burana, Kirghizstan Crédit: Nomadsland 

Le deuxième aspect négatif réside dans le fait que la vie nomade ne permet pas de créer une culture durable et significative. Le nomade doit toujours garder sur lui ce qu’il a de plus précieux. Et il ne peut créer une architecture développée. Voilà pourquoi la tour Burana (ville de Tokmok, 20 km de Bichkek) se dresse seule dans la steppe. Et l’ensemble architectural Tash-Rabate dans la ville de Naryn (près de la frontière kirghize avec la Chine) est un des rares témoins de du patrimoine architectural ancien.

Le troisième aspect est plus subjectif que les deux premiers, mais il a son importance. Il a trait à la spécificité du caractère, qui se forme comme chacun sait sous l’influence de l’environnement. Les peuples nomades étaient plus enclins à l’oisiveté. Toutes leurs possessions, toutes leurs affaires étant transportables. Ainsi, quelle importance de choisir le lieu le plus confortable ? Au bout d’un ou deux mois, il fallait se mettre en route et quitter ce lieu. De plus, l’élevage du bétail (activité principale des nomades) est incommensurablement plus léger que l’agriculture, qui oblige à cultiver chaque lopin de terre. Pour parler simplement, l’élevage nécessite moins de travail, et les bénéfices sont bien supérieurs. C’est regrettable, mais ce genre de vie ne forge pas un caractère minutieux ni diligent, et surtout ne pousse pas à perfectionner ce qui existe déjà. On remarque que la culture matérielle des peuples sédentaires est incomparablement plus riche et développée que celle des nomades. Son héritage culturel offre de multiples nuances d’élégance polie et de beauté délicate. Nous avons un exemple parmi les peuples centrasiatiques avec le bel héritage historico-culturel d’Ouzbékistan. Les villes ouzbek Hiva, Boukhara et Samarcande sont à juste titre reconnues comme faisant partie de “l’éden d’Orient”, et charment par leur beauté. L’observatoire du savant ouzbek Ulugbek, petit-fils du grand Timur, était l’un des plus grands centres scientifiques sur le territoire d’Orient au Moyen Âge. Le pilaf ouzbek, la chaykhana (lieu extraordinairement populaire chez les ouzbeks, où ils se rassemblent, parlent de choses et d’autres, boivent le thé et mangent le pilaf), les mélodies ouzbek, sont aujourd’hui l’héritage culturel de ce peuple. Ils attirent l’homme occidental – habitué à la production “high-tech” et à l’internet haut débit – comme un papillon est attiré par la vive clarté, parce qu’il considère cet héritage comme un conte oriental classique.

Hiva, Ouzbekistan
Hiva, Ouzbekistan. Crédit : Tourinformer.ru 

L’exemple de l’Ouzbékistan est remarquable, parce qu’en établissant une analogie avec le Kirghizstan, on peut immédiatement comprendre la différence entre les chemins historico-culturels de ces deux peuples: modes de vie différents, routes différentes. Voilà pourquoi le terme unificateur de “peuples centrasiatiques” n’est qu’une convention. Il y a plus de différences que de ressemblances entre les mentalités et traditions. Et, même du point de vue touristique, les majestueux palais de Boukhara sont beaucoup plus attrayants pour les étrangers que la tour Burana mentionnée ci-dessus: ils évoquent un conte oriental au sens classique du terme. Bien sûr tout cela a un fondement historique. Le nomade n’aspirait pas à vivre dans une demeure raffinée, il n’avait tout simplement pas de demeure. Sa maison pouvait être la steppe (peuple Kazakh) ou la montagne (peuple Kirghize). Il tirait sa subsistance d’un troupeau de moutons ou de yaks, qui n’avait pas besoin d’être décoré et attrayant pour les acheteurs, comme c’est le cas dans les boutiques de commerce des peuples sédentaires. C’est objectivement l’héritage de la culture nomade, qui n’est pas polie par des siècles de travail minutieux, d’efforts et de soins; voilà pourquoi elle est rigoureuse, elle n’a pas la possibilité  de s’améliorer d’année en année, de devenir plus éclatante et plus riche. Pourtant, on le sait, à chaque chose malheur est bon; le nomade n’avait pas sa propre maison, mais peut-être qu’il en tire aujourd’hui quelque chose de bon pour son destin ?

Beaucoup d’historiens et de politologues du Kirghizstan se sont occupés des problèmes d’héritage historico-culturel des nomades, inspirés par leur propre heritage de nomades. Dans la conscience collective prédomine le point de vue que les nomades étaient agressifs et pratiquaient le pillage. Mais quel que soit l’avis des experts sur ce sujet, tous soulignent l’influence bienfaisante de la culture nomade sur la conscience du peuple kirghize: c’est en effet une habitude des Kirghizes d’être libres

Recueillement en souvenir des victimes de la révolution du 7 avril.
Recueillement en souvenir des victimes de la révolution du 7 avril. Crédit :  Rusvr.ru

L’absence d’un pouvoir autoritaire favorise la volonté et la libre pensée. Il était très difficile chez les nomades d’instituer un pouvoir forcé. Ils se distinguaient par cela des civilisations agricoles sédentaires, au sein desquelles on trouvait toujours un régent du peuple qui imposait loi et autorité absolue: pharaon, empereur, roi, shah, émir étaient capables de décapiter un malheureux paysan qui refusait de construire un château en son honneur. Et le paysan ne rechignait pas à travailler pour ne pas subir le courroux de l’autorité. Mais ce système ne pouvait fonctionner avec le nomade, se comportant toujours comme un oiseau libre susceptible de prendre son envol à tout moment. C’est peut-être pour cette raison que le Kirghizstan a été qualifié de “petite île de la démocratie”. Et en vérité, les deux révolutions qu'a subi le pays en cinq ans sont dues au fait que les ex-présidents – Askar Akaev et Kurmanbek Bakiev – malgré un régime annoncé comme démocratique au Kirghizstan, ont fait preuve de plus en plus d’autoritarisme et ont ruiné la démocratie. La population a prouvé qu’une telle subordination était inadmissible durant le printemps 2010, en offrant des vies sur l’autel de la liberté.

Aujourd’hui pour les Kirghizes la vie nomade s’en est allée, et n’a légué ni palais majestueux, ni toiles de maîtres féériques, ni traditions d’un pouvoir politique. Mais elle a enraciné dans leur conscience ce que les démocraties du monde entier considèrent comme une valeur supérieure : la liberté.

C’est cette liberté qui accompagnera le destin du nomade du XXIème siècle.

Le nomade kirghize avec un aigle royal
Le nomade kirghize avec un aigle royal. Crédit: Source 

Aïdjan SARYGULOVA
Journaliste de francekoul.com
Etudiante au département des relations internationales de l’Université Slave Kirghizo-Russe, Bichkek, Kirghizstan

Relu par
Sylvain MAHUZIER

Etienne COMBIER


Bibliographie:

1. D.I.Sarygulov “La perception du monde des nomades – comme une base idéologique  de nouvelle civilization ”, Kirghizstan, Bishkek, 2008

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