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Le Kirghizstan en désaccord avec le reste de la région sur la mer d’Aral

Alors que les cinq chefs d’États centrasiatiques étaient réunis au Turkménistan, ils n’ont pas pu s’entendre sur la signature d’un communiqué commun à propos de la mer d’Aral. La faute au Président kirghiz qui a refusé de signé le document final.

Le 24 août dernier, dans la zone balnéaire d’Avaza bordant la mer Caspienne au Turkménistan, les cinq chefs d’États d’Asie centrale se sont réunis pour tenir le conseil de haut niveau du Fonds international pour le Sauvetage de la mer d’Aral (IFAS), une première depuis près de dix ans.

À cette occasion, le Kirghizstan a choisi de ne pas signer le communiqué commun et a reproché à l’IFAS d’être une organisation inefficace et non transparente. Le Président kirghiz, Sooronbaï Jeenbekov, a notamment accusé l’IFAS de ne pas aborder les vrais sujets qui permettraient de résoudre le problème de la mer d’Aral.

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À l’heure actuelle, l’Asie centrale connaît une des pénuries d’eau les plus importantes de son histoire et les conséquences de l’assèchement de la mer d’Aral se font sentir à travers des tempêtes de sel d’une intensité sans précédent. Et, malgré l’urgence, les États de la région n’arrivent pas à s’accorder sur un mécanisme qui permettrait de remédier au problème de la gestion des ressources en eau.

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Le Kirghizstan ne rejoindra pas l’IFAS, malgré les avances turkmènes

Alors que le Président kirghiz était l’invité d’honneur du sommet et avait atterri un jour auparavant au Turkménistan pour une visite d’État, il n’a pas changé la ligne définie par son prédécesseur, Almazbek Atambaïev, en 2016. Ce dernier avait alors décidé de geler la participation du Kirghizstan aux activités de l’IFAS et de ses organes.

Selon Sooronbaï Jeenbekov, cité dans le communiqué officiel kirghiz suite au sommet, « cela est dû au fait que l’IFAS, dans sa forme actuelle, ne répond pas aux intérêts et aux besoins urgents de nos pays ».

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L’IFAS, créé en 1993 par le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan, vise à financer des projets et des programmes conjoints pour sauver la mer d’Aral et améliorer la situation environnementale dans la région de la mer d’Aral. Le sommet d’Avaza au Turkménistan a d’ailleurs fêté les 25 ans de la création du fonds.

« Aucun progrès n’a été accompli »,  selon le Kirghizstan

Alors que le Turkménistan cherchait à donner une nouvelle base juridique à l’IFAS en le rapprochant du travail des Nations Unies, le Kirghizstan n’a pas réévalué sa position. « Aucun progrès n’a été accompli dans ce domaine, malgré la décision prise par les chefs d’États d’améliorer la structure et le cadre juridique de l’IFAS », selon les mots du chef de l’État kirghiz.

Le communiqué officiel du Kirghizstan précise également que « les activités de l’IFAS sont axées sur l’utilisation des ressources en eau pour l’irrigation et l’écologie, mais ne tiennent pas compte de l’utilisation de l’eau à d’autres fins, notamment pour la production hydroélectrique et ne reflète donc pas les besoins du secteur agricole ».

Sooronbaï Jeebekov a notamment récusé le fait que l’IFAS ne prévoit pas de mécanisme de compensation pour les pays situés en amont et qui relâchent de l’eau pour les besoins d’irrigation des pays en aval, sans utiliser l’eau à leurs propres fins.

Prendre en compte les réalités actuelles : la construction de centrale hydroélectriques

Le Tadjikistan, sans être aussi radical que son voisin, partage les mêmes inquiétudes. Situé également en amont des ressources d’eau et étant un producteur d’hydroélectricité, le Tadjikistan ne s’est pourtant pas retiré de l’IFAS et a signé le communiqué final. Douchanbé apporte toutefois un bémol dans son communiqué présidentiel.

« La nécessité d’améliorer la structure organisationnelle et le cadre juridique de l’IFAS en vue de les adapter aux réalités actuelles et à la construction de centrales hydroélectriques » est ainsi mentionnée dans le document officiel tadjik publié à la fin du sommet d’Avaza.

Sauver la mer d’Aral en remplissant un réservoir dans le désert ?

Dans un registre opposé, le président du Turkménistan, pourtant organisateur et ayant déployé des efforts diplomatiques conséquents pour faire revenir le Kirghizstan dans l’IFAS, a noté que « la mise en œuvre réussie de projets de gestion de l’eau à grande échelle contribuait au développement du secteur agricole, à l’augmentation du volume de production de céréales, de coton et d’autres produits agricoles ».

Le leader turkmène a ainsi mis en exergue la « mise en service de la première phase du lac turkmène Altyn Asyr grâce aux canaux collecteurs détournant le drainage et les eaux usées pour l’irrigation », un projet immense qui serait toutefois un accélérateur de l’assèchement de la mer d’Aral.

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Pourtant, le Turkménistan est persuadé que ce projet de lac artificiel dans le désert rempli avec les eaux qui devraient aller dans le mer d’Aral « permet de résoudre avec succès des problèmes environnementaux, économiques et sociaux urgents ».

Pour l’Ouzbékistan, il est temps de « passer aux actes »

Le Président ouzbek, Chavkat Mirzioïev, a appelé ses collègues à rapidement « passer des mots aux actes concrets » tout en se satisfaisant que ses collègues supportent les projets nationaux de l’Ouzbékistan au sein de l’IFAS.

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Appelant également à l’union pour sauver la mer d’Aral, le leader ouzbek n’a cependant pas répondu concrètement aux attentes kirghizes de réformes profondes de l’IFAS et surtout au besoin de construire un système de compensation pour l’eau. Chavkat Mirzioïev s’est toutefois dit « prêt à considérer les propositions de réformes du fonds » pour ce qui concerne sa base juridique et son organisation.

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Seul le Kazakhstan mentionne les tempêtes de sel

Le Président kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, a été le seul à mentionner l’un des aspects concrets de la catastrophe de l’Aral : les tempêtes de sel et de produits toxiques provenant des fonds asséchés de la mer d’Aral.

« Chaque année, du fond sec de la mer d’Aral, les vents déplacent quelques 80 millions de tonnes de sels toxiques. Ils sont transportés par des tempêtes de poussière sur plusieurs milliers de kilomètres, de l’Europe occidentale aux sommets de l’Himalaya, ce qui nuit à la santé des populations et des écosystèmes de tous nos pays », décrit le communiqué kazakh.

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En mai dernier, le Turkménistan et l’Ouzbékistan ont été touchés par une tempête de sel recouvrant une bonne partie des deux pays d’un voile blanc. Les plantes, les animaux et les populations ont été ainsi frappées. Aucun système d’alerte ni aucune donnée n’ont été partagés avec la population, pas même des informations sur comment se comporter dans une telle situation.

La coopération en Asie centrale : encore loin du compte

Bien que le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan et le Tadjikistan continuent de participer à l’IFAS, c’est avant tout de la diplomatie. En effet, il n’est ici plus vraiment question de sauver la mer d’Aral, bien que ce soit l’intention initiale du Fonds.

L’ordre du jour serait plutôt de limiter les effets de la catastrophe sans régler les problèmes fondamentaux qui ont mené au détournement des milliards de mètres cubes d’eau chaque année. Seul le Kirghizstan propose une solution qui permettrait de moins gaspiller l’eau en y mettant un prix.

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Au-delà du problème de l’Aral, ce sommet en dit long sur l’atmosphère de coopération régionale, pourtant relancée depuis l’arrivée au pouvoir de Chavkat Mirzioïev en Ouzbékistan et lors du sommet d’Astana en mars dernier. Dès qu’entrent en jeu des accords concrets et la nécessité de faire des concessions, les communiqués complaisants passent soudainement à la trappe et la situation stagne.

La rédaction

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