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Le léopard des neiges, ce prédateur au bord de l’abîme

« Ici, dans les villages de montagnes, on l’appelle le « fantôme des neiges ». On sait qu’il rôde. Là où il habite, il n’a pas le choix d’être le meilleur… » Aktan a soixante-dix ans et réside au nord-est du Kirghizstan, dans la région d’Issyk-Koul, aux pieds des monts du Tien-Shan, cette chaîne de montagnes qui traverse l’Asie centrale de la Mongolie jusqu’au Népal. Le prédateur qu’il évoque avec un éclat mystique dans le regard, sa tête coiffée d'un kalpak, répond au nom de léopard des neiges, aussi appelé once ou irbis.

Ce redoutable félin, discret, évolue et chasse entre deux mille et sept mille mètres d’altitude en été, autour de mille mètres en hiver. La montagne est cette citadelle inique dont il est le souverain.

Mais faudra-t-il bientôt en parler au passé ? Combien restent-ils de léopards des neiges à travers le monde ? Quelques centaines répartis dans des zoos et sanctuaires… Environ quatre mille à l’état sauvage, si l’on se réfère aux vagues estimations scientifiques, tant il est difficile de les répertorier. Au Kirghizstan, on n’en dénombre plus que quatre-cent environ. Le léopard des neiges est sur la liste rouge des espèces en voie d’extinction selon le classement de l’IUCN et du WWF. La raison en est simple, le « fantôme des neiges » a trouvé prédateur plus implacable que lui : l’homme.

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Portrait d’un animal hors-norme

Dans un cadre naturel aussi extrême que les montagnes centrasiatiques, l’animal partait pourtant avec de sérieux atouts morphologiques. Mesurant un mètre de long et pesant cinquante kilogrammes environ, le léopard des neiges dispose d’une longue queue qui lui permet de trouver un équilibre certain sur les terrains escarpés et les parois abruptes.

En hiver, sa petite taille limite la déperdition de chaleur et ses pattes courtes, dotées de larges surfaces plantaires, lui évitent de s’enfoncer dans la neige et lui permettent de bondir à plus de dix mètres de longueur. Voilà cependant que l’une de ses forces, soit un pelage fourni, tacheté de gris et de blanc cassé — qui lui confère la faculté de se fondre dans un milieu enneigé ou steppique — est devenue la principale cause de son extinction. 

 

Une peau de léopard des neiges se vend environ quinze mille dollars sur le marché clandestin de fourrures. Une véritable fortune pour les braconniers des pays pauvres ou en voie de développement. Résultat de cet appât du gain, les populations de léopards des neiges ont chuté de 20% en vingt ans en Asie centrale.

 

répartition léopard des neiges Asie centrale

Le labyrinthe du braconnage

Pour lutter contre un tel fléau, encore faudrait-il en cerner les véritables acteurs. La demande provient de multiples foyers : en Chine, l’animal est prisé pour ses os dont la médecine chinoise raffole, revendiquant ses bienfaits contre certains maux d’impuissance. Tandis que dans d’autres pays, en Russie, aux Etats-Unis, au Moyen-Orient, le pelage du félin sert d’ornementation murale ou de tapis de luxe au sein de riches demeures. À cela s’ajoute le fléau de la chasse sportive, à laquelle s’adonnent quelques passionnés s’offrant les services d’un guide local, afin de pouvoir rapporter ensuite le précieux pelage dans leur pays d’origine.

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Peau fourrure leopard des neiges braconnage

 

Koustubh Sharma est coordinateur international du programme de conservation pour Snow Leopard Trust, une ONG de défense du léopard des neiges œuvrant en Chine, Inde, Kirghizstan, Mongolie et Pakistan. « Parmi les solutions qui existent pour endiguer la chasse et le braconnage du léopard, évoque-t-il, la plus efficace est de faire en sorte que les populations locales, qui connaissent les braconniers et les chasseurs au sein des villages, se mobilisent pour que cela cesse. Hélas, plusieurs membres de ces populations bénéficient souvent de rétributions économiques en cas de prise d’un animal », décrit-il. 

« C’est pourquoi nous essayons de développer des moyens pour permettre aux communautés de se passer des revenus clandestins liés à la traque d’espèces menacées. Le système de subventions qui dit : " vous ne chassez pas et nous vous donnons de l’argent " a ses limites, et il n’est pas forcément durable. Il faut de l’activité économique pour ces populations. Nous créons donc avec eux des projets diversifiés : l’écotourisme est en plein essor, l’agriculture se développe, la conception de produits locaux et d’objets traditionnels se vendent plutôt bien à l’étranger. »

La laine de mouton kirghize rencontre ainsi un certain succès aux Etats-Unis et les zoos occidentaux sont par ailleurs une source de revenus : « Environ quatre-vingt zoos dans le monde sont partenaires de notre démarche de préservation, poursuit Koustubh Sharma. Les dons et les achats de produits dérivés sont un bon moyen pour nous aider à intervenir plus efficacement dans les zones et les réserves naturelles. En tant qu’ONG, ces dons sont cruciaux, car les coûts restent importants. » La collaboration de Snow Leopard Trust depuis 2014 avec Interpol permet par ailleurs de suivre la vente illégale des peaux de léopards des neiges, mais aussi de comprendre les circuits empruntés par les réseaux et les trafiquants.

 

Peau fourrure leopard des neiges braconnage

 

Le réchauffement climatique, l'autre ennemi

La chasse et le braconnage ne sont pas les seules menaces pour les léopards des neiges. Reclus dans les montagnes d’Asie centrale, ils apparaissent de plus en plus vulnérables face aux conséquences du réchauffement climatique : la diminution des surfaces enneigées correspond à une diminution de leur territoire de chasse ainsi qu’à la migration des espèces dont ils se nourrissent. Diminution d’autant plus accentuée par la chasse de ses proies par l’homme : bouquetins, argalis, mouflons… animaux prisés pour leurs cornes.

À ce cercle vicieux s’ajoute la fonte précoce des neiges et les variations brutales de températures, symptômes bien connus du dérèglement climatique qui forcent le léopard à se réfugier de plus en plus haut — là où ses proies ne peuvent s’adapter. Par ailleurs, l’accroissement des espaces agricoles revendiqués par les éleveurs de moutons et de chèvres incite le prédateur à s’exposer aux bergers armés qui les défendent. Enfin, l’expansion des zones urbanisées et de l’industrie minière sont des facteurs de menaces, synonymes de raréfaction de son espace naturel et de nuisances considérables.

Un ambitieux programme de conservation

« La solution ne viendra pas d’un seul pays, estime Koustubh Sharma. Nous mettons tout en place pour que l’ensemble des douze pays dans lesquels vit et se déplace le léopard des neiges s’engagent à le protéger durablement. Là-dessus, nous progressons. Il y a un dialogue entre les États qui émerge, une concertation qui pourrait déboucher sur des perspectives sérieuses de préservation. »

 

aire conservation léopard des neiges Asie centrale

 

Le but de ce programme de coordination intergouvernementale vise à sécuriser vingt-trois zones dans l’ensemble de la région centrasiatique d’ici à 2020. Ces zones — plus vastes que des réserves naturelles ou de simples sanctuaires — représentent des espaces d’habitat dans lesquelles les habitants des villages prennent l’engagement de s’opposer à la chasse et d’aider à la protection de l’ensemble des espèces menacées.

Les gouvernements réduisent les projets miniers et l’urbanisation dans ces zones. Par le truchement d’association locales et d’un contrôle assidu des rangers (gardes-forestiers au sein des réserves naturelles), ce grand projet tendrait à ne priver personne de son activité, tout en préservant un écosystème fragile. « L’idée est de faire en sorte que les dommages soient minimisés sur l’habitat et les populations d’espèces menacées, explique Kubanychbek Zhumabai Uulu, coordinateur du programme de conservation pour Snow Leopard Trust au Kirghizstan.

« Il y a une conscience environnementale qui émerge ici, au Kirghizstan. Je me déplace entre les réserves naturelles et les villages pour recenser les populations restantes de léopard des neiges et aussi pour sensibiliser les populations. Sans ce lien, sans ces informations échangées entre les communautés locales et nous, la préservation de l’animal deviendrait très difficile… » indique Kubanychbek Zhumabai Uulu. « Pour le recensement, nous procédons à l’aide d’appareils photographiques de pointe placés dans des zones stratégiques qui capturent les mouvements de l’animal » 

 

Kuban Koustubh Snow Leopard Trust

 

Selon Koustubh Sharma, l’activité démocratique crée une curiosité et une attention particulières à l’égard des nombreux problèmes auxquels le pays fait face. Cette prise de conscience, encore embryonnaire, ne cesse de croître à mesure que les menaces s’intensifient sur la biodiversité. Mais l’enjeu reste de réussir à mettre en place des petits outils à l’échelle locale pour faire cesser la chasse et l’attrait du braconnage.

La mobilisation des populations rurales est fondamentale dans cette perspective. « En Mongolie, dévoile Koustubh Sharma, il y avait un projet minier très important qui comportait de nombreux risques sur l’environnement, et qui menaçait la zone d’habitat de nombreuses espèces en déclin, dont le léopard des neiges. Il y a eu une mobilisation massive de la part des habitants qui vivaient dans les villages à proximité. Le gouvernement a donc choisi d'accepter le programme de conservation intergouvernementale, preuve que les choses changent, et qu'il faut continuer dans cette voie. »

Si la complexité de mettre en place un tel programme de préservation entre plusieurs États est réelle, il ne faut toutefois pas négliger la motivation et les progrès acquis à force d’intérêts réciproques. En Asie centrale, la perte des écosystèmes liée à l’effondrement des espèces correspondrait à un désastre économique pour ces pays en voie de développement : l’impact sur le tourisme et sur les modes de vie dans les régions rurales se feraient durement ressentir. « Les espèces prédatrices ont un rôle capital dans la chaîne alimentaire, témoigne Élodie Massiot, stagiaire française à Snow Leopard Trust au Kirghizstan. Elles permettent la régulation de la population de leurs proies et une forme de purification naturelle en s’attaquant aux animaux affaiblis. Le léopard des neiges est un prédateur exceptionnel. »

 

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Quant à Koustubh Sharma, son optimisme reste entier malgré l'avenir en suspens du léopard dans les montagnes centrasiatiques. Du moins refuse-t-il de croire à son extinction :

« Je pense que les racines qui nous ancrent sur cette terre vont finir par l’emporter sur les logiques actuelles. L'approche que je défends est aussi bien scientifique que philosophique. Le risque de perdre toutes ces espèces, pas seulement le léopard des neiges, nous fait réaliser à quel point nous, les hommes, sommes fragiles et vulnérables dans ce monde. On ne peut plus réfléchir de manière sélective, se dire qu’on peut se passer de telle ou telle espèce… C’est ça, le danger de notre raisonnement, une pensée à court terme qui juge qu’on a le pouvoir de se départir d’une partie du vivant sur notre planète. Vouloir préserver un écosystème, ce n’est pas un hobby… Ce n’est pas une passion du dimanche. Il faut que les gouvernements et les populations comprennent l’importance capitale de préserver, et de vitaliser, des espaces où cohabitent le plus grand nombre d’espèces. »

 

Grégoire Domenach
Rédacteur en chef pour Novastan à Bichkek

 

 



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