Le miroir : le Français au Kirghizstan

La Russie impériale avait pour le Français une considération particulière, la France de l’ancien régime avait été son modèle, et les aristocrates se plaisaient à parler français. L’URSS, était, elle, dans une ambivalence vis à vis du Français, entre son rejet de l’aristocratie impériale dont la langue française était le marqueur, et l’admiration pour la Commune, pour la grande nation révolutionnaire, d’où vient l’hymne international des travailleurs. Le Français y a bizarrement conservé, presque ouvertement, sous la « dictature du prolétariat », le statut de langue d’élite.

Le Kirghizistan, petite République socialiste soviétique, créée par le « Grand Frère » sur des considérations autant ethnique et linguistique que de politique locale (chefferie et liens tribaux, qui donnent à la Kirghizie d’aujourd’hui une bien étrange forme trouée comme du gruyère), a vu s’introduire la langue française dans les années 1960, accompagnée par l’apparatchikisation du système.

Après les grands mouvements migratoires intra-URSS poussés par Staline, la dékoulakisation, la famine et la Grande Guerre patriotique, le Kirghizistan et surtout sa capitale Frounze (aujourd’hui Bichkek) se sont remplis de nouveaux arrivants : Ukrainiens, Russes, Tatars (…) attirés par un pays de cocagne vanté par la propagande des soviets. Frounze était alors considérée comme la ville la plus agréable à vivre d’URSS…

Après ces importants bouleversements démographiques, ethniques et politiques, est venu le temps de la stabilisation et ainsi de l’installation d’une élite. C’est à ce moment, en 1962, qu’a été fondée la première école spécialisée en Français de Frounze et du Kirghizistan, l’école numéro 58. Elle n’était pourtant pas une école d’élite, pas située au centre de la ville, un petit peu en périphérie (car en URSS les écoles s’organisaient selon une carte de répartition scolaire très stricte, ainsi la situation de l’école déterminait son statut) ; mais celle-ci à formé une génération importante de professeurs de Français. Génération qui, elle, à participé à l’essor du Français en tant que langue d’élite avec en 1978 la transformation de l’école numéro 6 en école spécialisée en Français (située, elle, en plein centre, près de tous les bâtiments officiels du gouvernement), école qui depuis à formé la plupart des fils de premiers secrétaires du PC de la RSS de Kirghizie ainsi que les fils de présidents depuis l’indépendance.

Depuis cette drôle d’indépendance, autant subie en 1991 que commémorée fièrement 20 ans après, le Français s’est mis en retrait, surtout à cause de l’introduction de l’anglais, marqueur inévitable de la mondialisation. L’école numéro 6, fierté des parents et des enfants, toujours école d’élite, est maintenant spécialisée en anglais, même si la tradition du français y persiste grâce à quelque professeurs d’exceptions. C’est une autre école, numéro 26, plus excentrée géographiquement dans Bichkek, qui est maintenant spécialisée en français, et qui offre aux parents une alternative à l’anglais pour leurs enfants, un plus, sur lequel ils misent pour conserver leur statut social privilégié à travers leur progéniture (l’école numéro 26 est très chère… capitalisme moderne et libéralisme obligent…).

Retracer cette courte histoire des écoles de Bichkek est intéressant à plus d’un titre. Car cela nous permet de situer ce qu’est la langue française aujourd’hui au Kirghizistan : une langue qui jouit toujours de son statut élitiste, au milieu d’une mondialisation anglo-saxonne écrasante, mais qui n’offre pas, ou presque, de débouchés concrets pour les élites. Le parcours géographique dans Frounze, puis Bichkek, des écoles spécialisées en Français reflète cette situation, de la création périphérique à un rôle centrale sous l’URSS, et aujourd’hui, un déclin que les professeurs, quelques élèves et quelques Français tentent énergiquement mais désespérément de limiter.

La situation dans les villages (terme utilisé ici pour désigner le reste du pays depuis Bichkek…) est à ce titre tout à fait significative. Quelques villages, répartis dans tout le pays, ont une école où le Français est enseigné très activement par des professeurs passionnés, désireux de travailler et d’enrichir la jeunesse de leur terre natale. Des villages comme Khalmion, dans l’oblast de Och (Sud du pays), ou Khyzyl-Döbö, dans l’oblast de Naryn, en sont les exemples les plus parfaits – villages où la moitié de la population est francophone (à divers degrés) et qui fournissent souvent à la capitale de très bons professeurs de Français. Ces professeurs sont tous formés dans les INFAK (facultés des langues étrangères) de Bichkek ou de Och, qui existent depuis les années 1960 également.

Ce qu’il faut noter, c’est que ces villages sont des exceptions ; dans la plupart des écoles du pays où on enseigne le Français, cette discipline est considérée comme mineure et est souvent en voie de disparition, poussée par l’anglais, voire l’allemand, grâce aux moyens faramineux investis par les Américains et l’Allemagne pour que leurs langues soit enseignées, comparés aux maigres (pour ne pas dire inexistantes dans certain cas) ressources offertes par la France. Le Kirghizistan est un pays qui pratique une politique extérieure « multi-vectorielle », terme magnifiquement et techniquement sérieux pour exprimer le statut inquiétant de mendicité de ce pays sur la scène internationale. Les organisations internationales, les ONG et les grandes puissances qui jouent de concert aux jeux du pétrole, du gaz et de la sécurité internationale ici, ont réussi à instaurer une tradition de quémande à tout va. Ainsi, lorsque l’on se rend dans une école, une université, dans la capitale comme dans le plus reculé des villages, on se heurte aux conséquences concrètes de ce Grand Jeu des puissances : « les Américains nous ont offert ça, les Allemands ceci, les Chinois ont investi aussi, et pour enseigner le français il nous faut la même chose que ce qu’ont donné les autres… ». Triste constat sur un pays qui n’est pas capable de financer son enseignement (pas même de nouveaux manuels pour remplacer les reliques de l’époque soviétique passées dans les mains de plusieurs générations d’écoliers). Triste constat sur un jeu international qui mène à une situation de dépendance complète (même la formation continue des professeurs, de grande qualité autrefois, n’est plus assurée que par les puissances étrangères). Triste constat de l’impuissance de la France et du Français à continuer d’y jouer la même partie que les autres… Mais à cette impuissance vécue quotidiennement, se joint une fierté ! Car si le Français est encore enseigné ici, ce n’est pas en tenant la laisse comme celui qui fait acte de charité intéressée.

La conséquence directe de cela, c’est que la France et le Français ont ici une aura inégalée dans la tête et même dans le cœur des Kirghiz. A leur contact, la première question c’est : « Vous êtes américains ? », d’un air suspicieux, et lorsque vous dite le mot « Français », un sésame s’ouvre ! Un sourire, puis un discours sur le désamour envers les Américains, les Allemands, les Anglais, les Ouzbeks (…), bref envers les étrangers en général, mais pas les Français… même si bien souvent ils n’en ont jamais vus. La France, c’est quelque chose ! C’est presque intouchable ! Et même s’ils ne connaissent rien de la France, c’est un mot qui les fait rêver.

Les moyens de la France pour encourager l’enseignement du français au Kirghizstan :

Ces moyens sont regroupés et organisés par le SCAC (Service de Coopération et d’Action Culturelle) de l’Ambassade de France au Kirghizistan. Ce service comprend 2 personnes permanentes (un attaché de coopération et une assistante) et 3 stagiaires annuellement (5 personnes au total.
  • – un stage de formation linguistique et pédagogique d’un mois pour trois professeurs de français en France chaque année.
  • – deux stagiaires FLE (spécialisés Français Langue Etrangère) à Bichkek et à Och, qui travaillent notamment dans les INFAK.
  • – un stagiaire « culture » (de Sciences-Po) pour la communication autour du français et pour des interventions dans les écoles et universités de Bichkek et du Kirghizstan (culture et civilisation française).
  • – un centre de ressources (livres, magazines, journaux, CD, DVD, manuels de français) ouverts à tous, professeurs et apprenants.
  • – des manuels et des dictionnaires français kirghiz offerts aux écoles et aux universités.
  • – un séminaire de formation pendant deux jours pour tous les professeurs de français du pays.
  • – une subvention à l’Alliance Française de Bichkek pour maintenir des cours abordables et de qualité.
  • – des missions dans les villages pour rencontrer professeurs, élèves, parents.
  • – des événements culturels liés à la langue française, concentrés sur la Semaine de la Francophonie.

La description paraît hyperbolique, mais on a vite fait de rester coi devant le reflet de la France dans les yeux et les esprits des gens d’ici, cette magie (il vous suffit de visionner la vidéo ci-dessous sur le village de Khalmion…) opère chez le professeur parfaitement francophone, chez l’étudiant comme chez l’écolier ou le chauffeur de taxi, dont le bonjour vous enverra une petite lueur de ce reflet.

Depuis le Kirghizistan, la France est lointaine, plus lointaine que jamais. Pour des gens qui ne sortent que très rarement de leur pays, voir de leur village, la France est un idéal culturel à travers les chansons (avec la superstar entre toutes : Joe Dassin !!!), la littérature de Victor Hugo, les images (la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe, le Louvre), l’histoire (Napoléon est ici bien connu… surtout pour sa défaite face Koutouzov) et la politique (Liberté, Egalité et Révolution). Et la France c’est aussi un pays qui a réussi, qui est riche, où il n’y a pas de corruption, bref, le négatif de ce qu’ils vivent au jour le jour ici.

Observer la France depuis le Kirghizistan, c’est regarder dans un miroir flatteur, entre admiration et espoir. Espoir pour les jeunes d’aller étudier dans les universités françaises, espoir pour les moins jeunes aussi de maîtriser une langue qui leur permettra de quitter le pays pour le Québec où l’émigration est possible. Ce reflet de la France est si flatteur qu’on a envie de se démener chaque jour pour compenser le manque de moyens, remplacer l’argent par l’humain, même si c’est parfois difficile, afin de maintenir ce rêve, de le nuancer certes, mais de le continuer, le prolonger, afin que ce reflet que nous, Français, pouvons voir devienne une réflexion, une expérience, une motivation et un but pour ces jeunes qui souvent n’en ont pas dans leur propre nation.

Pierre LEDYS

Attaché culturel de l’Ambassade de France au Kirghizstan
Directeur de l’Alliance Française de Bichkek


Annexe :

Vidéo de Khalmion, lors de la mission du SCAC de l’Ambassade de France en 2011 :


Et sa deuxième partie :


 

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