Le président kirghiz jeûne pour le Ramadan : une première en Asie centrale

Sooronbaï Jeenbekov a annoncé publiquement qu’il observait le jeûne du mois de Ramadan. Une première depuis l’indépendance des Républiques centrasiatiques en 1991. Explications.

Depuis le 19 mai dernier, les réseaux sociaux au Kirghizstan sont en ébullition. La cause ? La publication d’une vidéo montrant le président kirghiz Sooronbaï Jeenbekov se rendant prier dans une des mosquées de Bichkek, la capitale kirghize. Le média kirghiz, Vesti.kg a confirmé l’information auprès du service de presse présidentiel, qui a ajouté que le président de la République séculaire du Kirghizstan observait le jeûne traditionnel durant le mois du Ramadan.

Le service de presse présidentiel a même rajouté que « le chef de l’Etat observe le jeûne et s’efforce de suivre les traditions musulmanes ».

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Selon le spécialiste du Kirghizstan et directeur du Centre d’Observation des Société d’Asie Centrale, David Gaüzere, contacté par Novastan, c’est une première qu’un président d’une des cinq Républiques post-soviétiques d’Asie centrale annonce publiquement qu’il tient le jeûne du Ramadan. D’ordinaire, les autres présidents de la région se contentent de souhaiter traditionnellement un bon Ramadan à leurs concitoyens lors du début de jeûne et lors de sa fin, comme ils le font pour des fêtes d’autres religions, notamment orthodoxe russe.

Une politisation de l’islam ?

Au Kirghizstan, 86,3% de la population revendique être musulmane selon un sondage effectué par la Fondation Pew en 2009. Durant les années 1990, il n’y avait qu’une douzaine de mosquées dans le pays, contre plus de 2 500 aujourd’hui, soit plus que le nombre d’écoles. La popularité grandissante de la pratique religieuse au Kirghizstan a fait de l’islam un enjeu politique.

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Sooronbaï Jeenbekov a su tirer profit de la popularité grandissante de l’islam dans la vie publique du Kirghizstan. Venant du Sud, une région traditionnellement plus conservative que le Nord, et donc plus orientée vers l’islam comme le reste de la vallée du Ferghana, Sooronbaï Jeenbekov a su s’attirer les faveurs du clergé musulman.

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Lors de la campagne pour l’élection présidentielle d’octobre 2017, le mufti Chubak Aji Jalilov, un des leaders religieux les plus populaires du pays, a appelé ouvertement à voter pour Sooronbaï Jeenbekov. Ayant étudié l’islam en Arabie saoudite, il est surtout populaire car il explique comment vivre en accord avec la Charia en kirghiz et en russe, à la télévision et sur Facebook, à travers la page « Nasaat Media » suivie par plus de 250 000 personnes.

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Son appel à voter pour un des candidats lors de l’élection présidentielle avait alors fait scandale car il n’avait pas été réprimandé par le Comité central de l’élection, à la différence des précédentes élections où le même Chubak Aji Jalilov avait été censuré par le Comité car il soutenait un parti d’opposition, le parti Kyrgyzstan. Les opposants ont vu dans cette affaire une politisation du Comité centrale de l’élection, Sooronbaï Jeenbekov étant alors le candidat du parti au pouvoir, le SDPK. Le même Chubak Aji Jalilov avait d’ailleurs affirmé être polygame et encouragé ses disciples à en faire autant, alors même que cela est interdit par la loi au Kirghizstan.

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La femme de Sooronbaï Jeenbekov, Aïgoul Jeenbekova apparaît d’ailleurs systématiquement voilée en public, ce qui est également une première au sein des premières dames centrasiatiques.

La publicisation de la vie religieuse du président : un tabou désormais brisé au Kirghizstan

Avec cette publicisation de l’islam et de sa vie privée, Sooronbaï Jeenbekov se démarque  de son prédécesseur, Almazbek Atambaïev, issu du même parti et qui l’a soutenu lors de la campagne présidentielle de 2017, avant de devenir une force d’opposition.

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En 2012, lorsqu’Almazbek Atambaïev était président, le service de presse présidentiel refusait « catégoriquement » de commenter la question de la participation du président au jeûne pour le Ramadan. En 2014, le service de presse présidentiel a cependant ouvertement affirmé que le président Almazbek Atambaïev n’observait pas le jeûne du Ramadan.

On peut ainsi voir dans la communication faite autour des pratiques religieuses du nouveau président kirghiz une manière de plus de se différencier de son prédécesseur, désormais honni, et dont les alliés politiques sont un à un chassés des postes à responsabilité.

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L’utilisation de la religion à des fins politiques n’est pas nouvelle au sein de l’Asie centrale post-soviétique, alors que la religiosité a connu un regain après la chute de l’URSS. Cependant, la publicisation de la vie religieuse des chefs d’Etats, qui sont tous des Etats séculaires, reste un tabou que vient de briser le nouveau président kirghiz.

La rédaction

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Le président kirghiz, Soronbaï Djeenbekov durant la prière de l’Aïd
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