Afghanistan Drogue Opium Saisie

Le trafic de drogue, moteur du terrorisme en Asie centrale ?

Quel est le lien entre trafic de drogues et terrorisme ? Alors que certaines agences des États-Unis ne se lassent pas de souligner les importants revenus que représentent le transport et la vente de narcotiques pour les organisations terroristes, des scientifiques s’opposent à cette vision, pointant les différences fondamentales existant entre les groupes terroristes et les groupes de narcotrafiquants, à la fois dans leur forme et dans les buts qu’ils poursuivent. 

Novastan reprend et traduit ici un article publié initialement par Fergana News.

Les politologues américains Maria Omelicheva et Lawrence Markowitz ont décidé de sortir des sentiers battus. Pour élucider l’implication réelle du commerce d’opiacés afghans sur les activités terroristes en Asie centrale, ils se sont appuyés sur les statistiques régionales et les renseignements des systèmes d’information géographique. Leur travail « Le trafic de drogues impacte-t’il le terrorisme ? Les opiacées afghans et la violence terroriste en Asie centrale » (« Does Drug Trafficking Impact Terrorism? Afghan Opioids and Terrorist Violence in Central Asia ») est paru dans les pages du journal universitaire Studies in Conflict & Terrorism en septembre 2017.

D’ordinaire et selon le cas général, les organisations terroristes ne s’occupent pas délibérément du trafic de drogue, mais prennent plutôt le contrôle d’un business florissant sur « leur » territoire. Le Hezbollah et les Talibans en sont des exemples. Les deux organisations sont localisées dans des régions où des champs de stupéfiants sont cultivés depuis de nombreuses décennies et dont le réseau international de distribution, qui s’est intensifié depuis les années 2000, opère désormais indépendamment de leurs objectifs politiques.

Une situation théorique générale…

Le trafic de drogue attire les groupes terroristes en raison de sa rentabilité élevée, de risques relativement faibles, ainsi que du peu de barrières à l’entrée sur le marché. Le trafic renfloue les caisses, et les liquidités peuvent ensuite être utilisées pour l’achat d’armes, la formation de nouvelles recrues, la propagande et pour d’autres objectifs.

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Il arrive moins fréquemment que les barons de la drogue connaissent une situation « inverse » en s’engageant dans une campagne de terreur à l’encontre des autorités publiques qui menacent leurs activités – au Mexique notamment. Selon les chercheurs, de cette situation naît ainsi une alliance stratégique entre terroristes et narcotrafiquants. Les premiers peuvent assurer la protection des routes, tandis que les seconds permettent d’utiliser leurs ressources logistiques dans la préparation d’attentats ou d’interventions armées.

Les effets indirects du trafic de drogues sont pourtant les plus forts. Les régions où sont produits les narcotiques connaissent également une consommation active. L’Etat consacre alors de grandes ressources pour lutter contre ce fléau, pour la réhabilitation des toxicomanes et pour le développement économique et sanitaire de régions « dangereuses ». Cela se fait souvent au détriment de l’éducation – ce qui peut pousser une population pauvre et mécontente dans les bras des extrémistes.

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En plus de ces effets délétères, des actions dures et violentes sont souvent commises par les forces de sécurité dans leur tentative d’éradiquer les cultures de narcotiques. Les dépenses en énergie et en ressources, pour s’opposer au trafic de drogues, privent les forces de sécurité de la possibilité de combattre efficacement les groupes radicaux.

… qui ne s’applique pas vraiment en Asie centrale

Mais ceci n’est qu’observations et généralités, décrites et basées sur les expériences se produisant à travers le monde. Comment s’articule justement le couple trafic de drogues – terrorisme en Asie centrale ? D’après Maria Omelicheva et Lawrence Markowitz, la région, à laquelle ils adjoignent l’Afghanistan, présente un intérêt particulier puisque ses Etats figurent dans la zone où transitent les narcotiques et les opiacés afghans vers la Russie et l’Europe.

Plus spécifiquement, leur étude exclut les facteurs de production et de consommation pour se concentrer sur l’impact du transport. L’Afghanistan demeure le principal producteur d’opium dans le monde, 90% de la production mondiale, alors que seul 1% y est consommé sur place. Un quart à un tiers de l’opium et de l’héroïne est transporté le long de la route dite du Nord – à travers l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Turkménistan, le Kirghizstan vers le Kazakhstan, la Russie et l’Europe.

Une consommation plus qu’un trafic

Durant la période soviétique, on cultivait l’opium à des fins thérapeutiques aux environs du lac Issyk Koul, au Kirghizstan. Mais en 1974, le gouvernement a mis fin à cette culture en l’interdisant. Dans certaines régions, notamment dans la vallée de la Tchouï, le cannabis est cultivé depuis longtemps, mais est principalement consommé sur place et ne joue pas de rôle important dans le trafic de drogues.

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Les chercheurs ont recensé tous les cas connus de confiscation de drogues et d’attentats en Asie centrale. Après avoir intégré les données sous forme de carte, ils ont ainsi obtenu un outil leur permettant de clarifier la relation entre les deux phénomènes. Leur travail s’est principalement concentré sur le niveau local, sur des régions isolées, plutôt qu’à l’échelle nationale. Les statistiques nationales établissent généralement des moyennes en effaçant les spécificités régionales, plus particulièrement dans les pays où existent de grandes disparités de développement territorial.

Afghanistan Destruction Champ Pavot

Variable principale de l’analyse, l’activité terroriste est mesurée d’après trois indicateurs, le nombre d’attentats dans la région par année, le nombre de victimes de ces attaques, et l’index spécial de terrorisme qu’a développé l’Institut d’économie et de la paix australien, évaluant l’influence des actions extrémistes sur la société. Quant à l’indicateur du trafic de drogue, il correspond au volume d’opium et d’héroïne confisqué dans une région donnée. Les données sont issues de la base de données de l’Office des Nations-Unies contre la drogue et le crime (Unodc), des informations collectées auprès des Etats-membres de l’Unodc, de ses antennes locales et auprès d’Interpol. Les données ont ensuite été compilées sous la forme d’une cartographie.

En plus des variables clés, les chercheurs ont également pris en compte une série de facteurs socio-économiques, démographiques et topographiques, en s’appuyant sur les statistiques produits par les Etats. La mortalité infantile, le chômage parmi les jeunes, la quantité de gisements de pétrole et de gaz figurent donc, de manière indirecte, le niveau de développement régional. Le nombre d’étudiants indique quant à lui le potentiel d’éducation. Le volume total de marchandises transportées sur les routes (en million de tonnes) indique le développement des infrastructures régionales de transport, tandis que l’éloignement par rapport aux frontières d’un pays voisin et le volume du passage frontalier paraissent être des facteurs de risque pour le trafic de drogues.

L’héroïne et la terreur

Que montrent donc les statistiques ? La plus grande saisie d’opiacés (2000-2334 kilogrammes) a eu lieu dans la province du Sourkhan-Daria, en Ouzbékistan, frontalière a la province de Balkh, en Afghanistan. Cette dernière n’est pas seulement connue pour ses laboratoires de transformation d’héroïne, mais aussi pour le transit de narcotiques venus d’autres régions d’Afghanistan. Quant à la plus grande saisie d’héroïne, elle a eu lieu dans le sud du Tadjikistan, dans la province de Chaton et la région autonome du Haut-Badakhchan.

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Dans l’ensemble, la quantité d’opiacées confisquée est un facteur important qui affecte le nombre de victimes d’attentats terroristes. D’après les observations des chercheurs,  la quantité d’opium saisie ne joue pas sur le nombre d’attentats mais sans doute sur leur élaboration, plus complexe, qui mène à plus de victimes.

Le tableau change avec l’héroïne. Le commerce de l’héroïne a un impact direct sur la fréquence des attaques terroristes. Néanmoins, les chercheurs soulignent qu’un des facteur n’agit pas toujours fortement sur un autre. La fréquence des attentats augmente sensiblement de 1,15 pour 500 kilogrammes d’héroïne confisqués par endroit dans l’année à 3,75 pour 600 kilogrammes confisqués. Mais les autorités confisquent en moyenne 48,2 kilogrammes d’héroïne par an en Asie centrale. Il y a peu d’endroits où sont atteints les 500 kilogrammes.

Afghanistan Police Destruction Héroïne

En ce qui concerne les variables socioéconomiques, les conclusions auxquelles sont arrivés les chercheurs sont a priori paradoxales. Dans les provinces où la mortalité infantile est élevée, l’activité terroriste est faible, tandis que là où la population dispose d’un niveau d’éducation élevé, l’activité terroriste est au contraire forte. Il semble que l’Asie centrale répète l’expérience de la Palestine et du Liban. Au sein du Hezbollah et du Hamas, la plupart des individus sont issus de familles éduquées et aisées. La maturité des infrastructures de transport, la disponibilité du travail dans le secteur public sont d’importants facteurs de stabilisation qui « sauvent » de l’extrémisme.

Des liens non-évidents

Si les statistiques et la cartographie permettent de tirer des conclusions générales sur l’interaction entre trafic de drogues et terrorisme, ils ne fournissent pas d’explication concrète sur leur mécanisme d’influence. C’est pourquoi les chercheurs ont pris en compte tous les attentats perpétrés en Asie centrale de 2008 à 2016 et ont cherché à observer leurs constantes.

Le premier groupe d’attentats regroupe l’attentat-suicide à l’ambassade de Chine à Bichkek en 2016 (imputée au Parti Islamique du Turkestan) et la destruction du poste de police à Xonobod, une ville d’Ouzbékistan, en 2009, dont est responsable l’Union islamique du djihad (UJI). Ces deux organisations terroristes sont connues pour l’argent qu’elles gagnent grâce au trafic de drogues. L’UJI est un héritier direct du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO), dont il a fait sécession au début des années 2000. Le MIO était dans les années 1990 le principal transporteur des opiacés afghans.

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Le second groupe d’attentats couvre les incidents où sont impliqués une autre force – notamment des élites locales qui bénéficient du trafic de drogues. Les conflits qu’ils entretiennent avec le pouvoir central finissent souvent par se traduire par des actes de violence terroriste. Un exemple caractéristique de ce modèle est l’attentat à Douchanbé et à Vahdat en septembre 2015 et l’élimination de Mirza Zioïev au cours de l’opération antidrogue « Pavot 2009 ».

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Le troisième, et dernier groupe, recouvre les attentats qui n’ont dans l’ensemble aucun lien avec le trafic de drogues, comme c’est le cas dans la province de Tchouï au Kirghizstan. Bien que la région soit connue pour les plantations de cannabis dissimulées au regard des autorités publiques, l’attentat s’y est produit pour des raisons complètement différentes, selon les chercheurs.

Les chercheurs sont dans l’ensemble certains de l’influence statistique significative du trafic de drogue, bien que faible, sur le terrorisme en Asie centrale. Cette interaction a des effets plus ou moins forts selon les régions, plutôt que sur l’ensemble du commerce d’opiacés. Le plus important selon les chercheurs est qu’ils ont détecté des « signaux d’alerte », identifiant les caractéristiques des zones défavorisées et vulnérables au trafic de drogues aussi bien qu’à l’extrémisme. Ces régions, où les infrastructures de transports sont peu développées, où les forces de sécurité sont faibles et où les hommes sont plus nombreux que les femmes, où existent de nombreux jeunes éduqués, mais chômeurs. Ces régions sont en fait proches des frontières et des territoires où la production et le transport des narcotiques sont déjà bien ancrés.

Artem Kosmarsky

Traduit du russe par Antonia Collard

Edité par Joseph Giraud

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Les autorités saisissent en moyenne 48 kilogrammes d’héroïne par an en Asie centrale
Otan – Isaf
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