Le Tunnel

Ce texte a été rédigé en l’an 2000, par la volonté de l’auteur nous ne l’avons pas modifié, car il est toujours d’actualité aujourd’hui.

René Cagnat, parrain de Francekoul.com
René Cagnat

Pour encore un peu plus de souffrances, voici venir l’hiver. Le minois rieur des jeunes Bichkékoises fortunées se blottit déjà sous la fourrure des chapkas, et leur charme, acide et frais comme les pommes de ce pays, en est aiguisé. Là-haut les Montagnes célestes s’emmitouflent de neige : frileusement. « Décembre sera rude », annoncent-elles et Bichkek, à leurs pieds, se le tient pour dit : il s’affaire pour n’en pas trop pâtir et n’en finit pas de combler sa misère, ses ornières…Des trous immenses qui semblent se creuser d’eux-mêmes, mystérieusement, un peu comme l’endettement de la Kirghizie : un milliard six cents  millions de dollars, 137 % du PIB, dont on se demande où ils sont passés, à quoi ils ont  pu servir. 

Où sont-ils passés ? Mais je le sais…Ils gisent sous « l’axe » et  tout ce qui tourne autour…

«  L’axe », c’est presque la seule « tranche » de Kirghizie connue des étrangers : cette route  qui, à partir de l’Yssyk-kol, la mer kirghize, se faufile au flanc et au travers des Tianshan, par des paysages superbes, via les plaines du Tchou et du Ferghana,  jusqu’à Och, l’oasis du sud. Ici, pour le voyageur pressé, les apparences sont sauves. Le long du Trakt, la vieille route de la colonisation, les villages tour à tour russes, cosaques, kirghizes, dounganes[1], tchétchènes, et que sais-je encore, vous offrent des poissons séchés, des images et des fruits qui vous reportent par leur saveur à votre enfance..  Avez-vous vu le visage de cette vendeuse slave, ses yeux limpides comme le lac à l’horizon, sa taille bien prise, sa distinction naturelle, ses cheveux blonds, ondulés, ramenés en un sage chignon ? Natacha, à peine consciente de sa splendeur -car ici on n’apprécie guère les femmes  minces- se morfond dans ce hameau ; son mari, alcoolique, l’a abandonnée avec  deux enfants ; elle survit, au bout d’un verger foisonnant, dans une isba d’une propreté méticuleuse, en apprêtant à la sciure de peuplier, dans un vieux poêle enterré, des truites fumées comme jamais Fauchon ne vous en a proposées.

« L’axe », encore un peu plus loin, c’est  Bichkek, petite capitale tapie sous les frondaisons,  jeune et miséreuse, et si coquette et si coquine, où la Russie des confins, géniale, tourmentée, farfelue, éméchée, un peu assagie et ordonnée, il est vrai, par les Allemands de la Volga, s’est mêlée à l’Asie des steppes, kazakhe ou tatare,  à l’Asie dévalant des montagnes, kirghize ou tadjike. Quelle heureuse rencontre ! Ville métisse, ville d’amour où la seule froideur incongrue est celle de Lénine qui, sur la place centrale, tend une main démesurée vers la houle des Tian-shan, figée comme un décor à l’horizon. Sous lui, dans la cité, c’est le bouillonnement de tout ce qui a surgi et resurgira des tréfonds de la bêtise totalitaire, c’est le retour de cette force vitale qui, un beau jour, a raison de tous les désespoirs : « il n’y a jamais de tunnel sans lumière à la fin… », me disait, souriant, un rescapé des camps…

« L’axe », c’est enfin Och, la capitale méridionale, au cœur d’un superbe terroir, porte du Pamir, haut lieu de l’Islam, ville au passé insondable que le soviétisme a ravagée et que  la drogue investit, aujourd’hui. Cependant, quelle sérénité dans cette maison déjà ouzbèke où un paisible « aksakal »[2] m’accueille sous une treille. Ici même, en 1990, un pogrom entre Ouzbeks et Kirghizes faisait  rage. « Cela ne se reproduira pas à Och –me dit le vieillard – nos souvenirs sont trop affreux. Mais, autour de nous, il y a bien d’autres menaces. Par exemple, ces guerriers qui descendent des montagnes, parlent d’Allah, mais sont habités par le diable. Ils ont de  l’argent,  parfois de la drogue. Certains d’entre nous les écoutent car, après la fin de l’URSS, nous sommes devenus si pauvres… ».

 Pourtant, comme tous ceux qui vivent sur « l’axe »,  mon ami Teuusteuk n’a pas trop à se plaindre. Och et Bichkek – avec Dieu sait quel argent, celui des prêts, celui du narcotrafic ? – se couvrent de petits et grands chantiers. Les nouveaux restaurants d’Och, les discothèques de Bichkek ne reçoivent pas grand monde…mais continuent à fonctionner comme si de rien n’était ! Blanchiment ? Peu importe, semble-t-il, s’ils donnent  quelques précieux emplois ! Pas très loin,  de part et d’autre de « l’axe », dans toute la profondeur de la montagne kirghize, ce n’est  pas le cas…

 Entrons dans le pays du dénuement, beau comme le paradis terrestre, désolé comme l’enfer. Abandonnées depuis dix ans, les routes disparaissent ou s’effondrent. Les parcs naturels où la nature était vraiment jusqu’ici inviolée, sublime, sont la proie de trafiquants. Avec la bénédiction des gardiens, dont  les salaires ne sont plus payés, on y vend tout : le bois de ce qui reste de forêts, les aigles et autres rapaces que les Arabes achètent à prix d’or , la fourrure prestigieuse des derniers «barss », le léopard des neiges, etc.  Dans les villages de plus en plus isolés, tout s’en va à vau-l’eau, tout se délite : les ex-kolkhozes, les habitations, les hommes. Même les chevaux, dans ce pays de grands cavaliers, sont mal tenus, en mauvaise santé. La seule distraction c’est la vodka qui, bien entendu, est l’unique produit partout en vente. La vodka – quel beau cadeau du colonisateur ! – c’est aussi, parfois, le moyen d’oublier qu’on est malade et que, dans ces solitudes, le mal est sans remède : le médecin est parti, l’infirmier aussi. De toute façon, on n’aurait pas de quoi les payer. Les seules créatures qui peuvent s’échapper de cet enfer, ce sont les femmes. Je n’oublierai jamais cette toute jeune-fille, déesse aux grands yeux noirs étrangement effilés vers le haut, au visage d’un ovale parfait, corps de liane et cheveux de jais jusqu’aux reins –une Kazakhe peut-être- qui, ce soir-là, pauvrement habillée, accompagnée de son frère, venait tenter sa chance dans un grand hôtel de l’Yssyk-kol. Qu’est devenue cette pauvre fille inconsciente, toute fraîche descendue, cet été-là, de son « djaïlo », son campement de yourtes, là-haut près du glacier où tout est si pur ? Je pense à elle parfois quand je vois les jeunes prostituées de Bichkek, à peine arrivées de leurs villages, avec de temps en temps ces yeux verts, cette peau blanche, ou ces cheveux roux comme on n’en a ici que dans les fonds de vallées les plus reculés, qui n’ont même pas dix-huit ans, qui ignorent ce qu’est le dollar, qui  ne savent pas comment se soigner, se protéger, et qui, si elles survivent, s’envoleront  vers cette lueur trouble qui, à l’ouest, les attirera  et  les brûlera comme un insecte.

Nous voici revenus sur « l’axe » où, pour un regard exercé – qui ne peut être celui d’un touriste de passage –  tout n’est pas si rose. Au sortir des centres villes ou de la rue centrale des villages, la misère  est en fait indicible. J’ai rencontré  ce matin, dans la neige, un petit garçon russe- 7 ans peut-être- blond, rose et bleu, en un mot superbe. Non, il n’avait pas froid. Il était même bien chaussé. Mais les chaussures dans lesquelles il claudiquait, c’étaient des bottes de femme à hauts talons. Le blouson élimé qu’il portait, c’était un blouson de femme qui lui descendait jusqu’aux genoux. C’était cocasse et pitoyable. Ces enfants des rues, livrés à eux-mêmes, souvent russes, sont de plus en plus nombreux. Une amie journaliste, de passage à Bichkek, vient d’en trouver six dans l’habitation où elle loue un appartement : quatre filles, deux petits garçons, ayant entre 14 et 9 ans. Le père et la mère boivent. Le père a blessé son plus jeune fils qui porte les traces d’une grave brûlure. C’était intenable. Les enfants sont donc partis, cet été, de leur village, à l’aventure. Ils se sont réfugiés dans un appartement en construction de la capitale. Seul l’hiver les en a chassés. Et il n’y aurait aucune institution qui puisse  les recueillir ! Eux d’ailleurs préfèrent la liberté des rues au peu de chose qu’on peut leur proposer. Bichkek pourtant regorge d’organisations humanitaires, d’organisations internationales. Les rues sont sillonnées par leurs véhicules 4×4 flambant neufs, toujours impeccables, qui ne vont guère  se salir dans le bourbier des banlieues ou des campagnes. Ceux qui sont allés demander des secours me disent que, dans des bureaux luxueux, des fonctionnaires impeccables leur ont répondu – en anglais, bien sûr – qu’ils regrettaient, qu’ils n’avaient pas d’argent…  Non surveillée, non suivie par les  donateurs, l’aide disparaitrait dans ces tonneaux des Danaïdes…

Voilà donc le monde qui est apparu depuis la chute du communisme. Le Président kirghize n’en peut mais. C’est un homme très intelligent. C’est même, dit-on, un brave homme qui s’efforce de faire quelque chose avec les quelques personnes intègres qu’il a pu trouver. Mais, comme tant de ses collègues de l’ex-URSS et du Tiers-monde – y-a-t’il une différence ?- il est englué dans la pourriture quasi générale. Cette pourriture existait déjà à l’époque soviétique et c’est souvent elle qui a repris en main, en 1991, les morceaux épars du cauchemar brisé. Force est de constater qu’elle a reçu un soutien considérable de l’Occident : soutien de nos gouvernements, de nos maffias. Aussi est-elle, à présent,  bien en en place et mène sa coupe réglée… Qu’offrons- nous en compensation pour panser les plaies, calmer les esprits ?… surtout l’activité de nos sectes : elles prolifèrent dans une population qui ne sait plus à qui se vouer. Comme me le disait un intellectuel, « il faut reconnaitre que le Communisme, lui, malgré tous ses défauts, prenait un soin minimum du petit peuple, tandis que vous…. ».

Et pourtant, un miracle s’est produit ! Alors que je termine ce texte, je viens d’apprendre que cinq des six petits Russes viennent d’être recueillis par un orphelinat kirghize. Le sixième qui toussait à fendre l’âme- tuberculose ?- a disparu. Mais les autres ont été habillés chaudement. Ils vont à l’école et on leur permet de retourner dans le « bazartchik », le petit marché, dont les vendeuses étaient devenues, un peu, leur famille…Bref, ils sont heureux !

Je regarde les montagnes kirghizes immenses, intactes, mais néanmoins cernées par tout ce malheur. Arrivera-t-il à les gravir et à planter là-haut son drapeau noir ? Je pense à ce pauvre Président qui se démène…Je me souviens de ce jeune volontaire du Peace Corps rencontré dans un village perdu près de la frontière chinoise : il parcourait un « bazartchik » suivi par une meute de Kirghizillons. Il en profitait pour leur apprendre l’anglais. Je vois encore les regards joyeusement tendus vers l’instituteur, avides de s’instruire. La gaieté de ces petits malheureux me donnait chaud au cœur. Cette génération-là, si nous savons la former, fera du bon travail : « il n’y a jamais de tunnel sans lumière à la fin… ».

René Cagnat
Correcteur et formateur de Francekoul.com
Ecrivain, spécialiste de l'Asie centrale

 


[1] Les Dounganes sont des Musulmans chinois, chassés via le Xinjiang de leur pays, et qui se sont réfugiés au XIXème et au début du XXème siècle en Kirghizie.

[2] Mot à mot «  barbe blanche », marque de respect à l’égard d’un ancien.

 

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