Khan Tengri Cédric Gras Asie centrale film Alpinistes de Staline Abakalov frères URSS Livre Film Vers les Monts célestes

L’écrivain voyageur Cédric Gras sur les traces de l’alpinisme soviétique en Asie centrale

Avec un film, Vers les Monts célestes, et un livre, Alpinistes de Staline, l’écrivain voyageur Cédric Gras emmène le spectateur et le lecteur de Boukhara, en Ouzbékistan, au cœur des montagnes du Kirghizstan. Son fil rouge : les traces de l’alpinisme soviétique à travers l’expédition de 1936 des frères Abalakov, dans le Tian Chan, la chaîne de montagnes traversant l’Asie centrale.

C’est un petit évènement pour l’alpinisme en Asie centrale. L’écrivain voyageur français Cédric Gras s’est lancé dans une double aventure culturelle, avec un livre et un film sur une expédition de deux maîtres de l’alpinisme soviétique, Vitali Abalakov et Evgueni Abalakov. Les deux frères, qui ont donné leur nom à une technique d’escalade glaciaire, sont les héros du livre Alpinistes de Staline, qui paraîtra le 27 mai prochain aux éditions Stock, et du film Vers les Monts célestes.

Tant dans le livre que le film, Cédric Gras suit les traces des frères Abalakov, de Boukhara, en Ouzbékistan, jusqu’aux montagnes du Tian Chan, au Kirghizstan. L’écrivain voyageur, russophone, a enquêté plusieurs mois sur ces stars de l’alpinisme soviétique, partant à l’assaut de monts de plus de 7 000 mètres. Novastan a interviewé le voyageur trentenaire sur sa vision de l’Asie centrale.

Novastan : Cédric Gras, votre film Vers les Monts Célestes commence à Boukhara en Ouzbékistan, et se poursuit à Bichkek au Kirghizstan. Pourquoi avoir commencer votre voyage si loin des hautes altitudes du Tian Chan ?
Cédric Gras : En lisant les récits des frères Abalakov, j’ai été marqué par le fait que la moindre expédition commençait dès le seuil de leurs maisons ! Ils gagnaient l’Asie centrale en train à travers tous les déserts et les steppes. L’aviation en était à ses tout débuts et les routes pour gagner les montagnes étaient en construction. Cela rajoute à leurs expéditions une dimension qui est celle du voyage. Ils partaient pour conquérir les plus hauts sommets mais ils passaient préalablement des jours entiers à traverser l’Asie centrale.

Cédric Gras Asie centrale film Alpinistes de Staline Abakalov frères URSS Livre Film Vers les Monts célestes Couverture livre

Ils en parlent beaucoup dans leurs récits car les peuples mahométans et les nomades les ont beaucoup marqués. J’ai voulu faire comme eux, ne pas être « parachuté » mais approcher lentement le monde des glaces et m’imprégner des cultures ouzbèke et kirghize. C’est pour cela que le film s’appelle Vers les monts Célestes.

Novastan est le seul média en français et en allemand spécialisé sur l'Asie centrale. Entièrement associatif, il fonctionne grâce à votre participation. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de vous ! Vous pouvez nous soutenir à partir de 2 euros par mois (défiscalisé à 66 %), ou en devenant membre actif par ici.

Quel est votre rapport avec l’Asie centrale ?
L’Asie centrale est la terra incognita de notre génération. Nos pères allaient en Asie par la route de Kathmandou. Nous nous y rendons via l’Eurasie qui s’est ouverte avec la chute de l’URSS. Parlant russe, je me sens d’autant plus à l’aise et j’y trouve ce qui me manque souvent en Russie : les montagnes… C’est aussi ce qu’allaient chercher là-bas les frères Abalakov et leurs camarades !

Evgeny Onéguine copie Cédric Gras Asie centrale film Alpinistes de Staline Abakalov frères URSS Livre Film Vers les Monts célestes

La musique électro-folk du groupe Onuka et la chanteuse Luna, Ukrainiens russophones, accompagnent votre film. Pourquoi ce choix ? Pensez-vous que la culture centrasiatique soit encore marquée par les années de présence russe ?
C’est un choix de la réalisatrice, Aurélie Miquel, que j’approuve totalement. Elle voulait une musique dynamique et ne pas tomber dans les clichés ethniques. Plutôt que l’anglais, on a choisi le russe. Il est évident que l’Asie centrale est très marquée par l’époque soviétique, dans ses frontières, son administration, ses mœurs, etc. Les gens y parlent encore souvent un russe de communication en plus de leur langue nationale. La langue de Pouchkine est cette sorte de lingua franca de l’Eurasie. On peut le baragouiner de l’Europe de l’Est au Kamchatka en passant par le Caucase.

Dans votre livre Alpinistes de Staline, vous nous emmenez sur le glacier Inylchec, l’un des plus longs glaciers du monde, en évoquant le recul glaciaire dû au réchauffement climatique alors que l’eau du Tian Chan est une ressource stratégique pour l’économie des pays d’Asie centrale. Comment envisagez-vous le risque de « Guerre de l’eau », qui est un sujet de tension dans la région ?
Alpinistes de Staline
 est l’histoire de l’exploration des monstres de glaces que sont les Tian Chan et le Pamir, à travers la vie déraisonnable des frères Abalakov. Ils sont notamment venus sur le glacier Inyltchek à deux reprises, pour la conquête du Khan Tengri (7 000 mètres) et du pic de la Victoire (7 439 mètres).

Lire aussi sur Novastan : La fonte des glaciers du Tian Chan, un danger de long terme en Asie centrale

La langue de ce glacier de près de 60 kilomètres a bien sûr reculé depuis, mais les réserves sont encore immenses. Le château d’eau de l’Asie centrale abreuve les cultures de coton ouzbèkes et la mer d’Aral. C’est un enjeu régional qui s’étend aussi à la Chine vers laquelle coule les eaux de l’Inyltchek. Cette dernière a d’ailleurs obtenu la rétrocession des hauts du glacier Inyltchek dans l’indifférence générale.

Votre livre raconte l’histoire des frères Abalakov et du photographe suisse Lorenz Saladin lors de l’ascension en 1936 du Khan Tengri, considéré longtemps comme le plus haut sommet du Tian Chan. Quelle était alors la vision des peuples nomades kirghiz face à l’arrivée et l’idéologie des alpinistes venus de Moscou ?
J’ai surtout pu me rendre compte de la vision soviétique des peuples nomades et centrasiatiques, à savoir des peuples qu’il faut « marxiser » en leur apportant notamment la « science soviétique ». Les Kirghiz étaient bousculés dans leur mode de vie et leurs traditions.

Lire aussi sur Novastan : Les cinq plus hauts sommets d’Asie centrale

Personne n’en a jamais mieux parlé que l’écrivain Tchinguiz Aïtmatov qui ne voit ni tout noir ni tout blanc. J’ai collaboré à la réédition de Il fut un blanc navire aux éditions Libretto et j’en recommande chaudement la lecture. La mémoire du communisme dans ces régions est complexe. Ces ex-républiques sont d’une certaine manière les enfants de l’URSS.

Cédric Gras Asie centrale film Alpinistes de Staline Abakalov frères URSS Livre Film Vers les Monts célestes Guide kirghiz

À la fin de votre film Vers les Monts Célestes, vous évoquez les fins tragiques des membres de l’expédition. On connait la sombre réputation des orgues de Staline et des purges de Staline. Avec Alpinistes de Staline, allez-vous nous dévoiler un nouveau pan de la très dure réalité du siècle soviétique ?
Oui. C’est d’ailleurs ce qui m’a décidé à me lancer dans cette enquête : apprendre que les frères Abalakov et les meilleurs alpinistes soviétiques avaient été arrêtés, certains fusillés ou envoyés au goulag pendant les purges staliniennes… J’ai eu accès au dossier de Vitali Abalakov aux archives du NKVD, l’ancêtre du KGB, à Moscou. J’ai pu reconstituer le destin exceptionnel de ces hommes. Outre les purges, ils se sont aussi battus dans le Caucase contre les chasseurs-alpins nazis. Pour eux, les souffrances de la très haute altitude ne furent pas les pires… Sous Staline, il y a eu moins de victimes en montagne que dans les geôles du Commissariat du peuple aux affaires intérieures. Les frères Abalakov, eux, ont traversé toutes ces épreuves et enchaîné les premières expéditions en rêvant de l’Himalaya et de l’Everest

Propos recueillis par Hervé Girolet
Rédacteur et co-responsable des Photos du jour pour Novastan

Relu par Anne Marvau

Merci d'avoir lu cet article jusqu'au bout ! Si vous avez un peu de temps, nous aimerions avoir votre avis pour nous améliorer. Pour ce faire, vous pouvez répondre anonymement à ce questionnaire ou nous envoyer un email à redaction@novastan.org. Merci beaucoup !

Cédric Gras regardant le Khan Tengri. L’écrivain voyageur a suivi les traces des frères Abakalov, partis à l’assaut de ce sommet en 1936.
Capture d'écran
La couverture du livre « Alpinistes de Staline », à paraître le 27 mai 2020.
Cédric Gras
Cédric Gras évoquant le roman Evgeny Onéguine de Pouchkine dans des jardins en Ouzbékistan.
Capture d'écran du film "Vers les Monts célestes"
Cédric Gras en compagnie de l’alpiniste kirghiz Dmitri Grekov, au camp de base du Khan Tengri.
Capture d'écran du film "Vers les Monts célestes"
Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *