L’énigme du château médiéval de Tach Rabat

Cet article est en grande partie inspiré d’une publication russe d’Andrei Kudriashov intitulée « Les légendes de l’Asie centrale : la forteresse médiévale de Tach-Rabat reste une énigme dans l’histoire de l’Asie centrale ».

Au Moyen-Âge, le passage des caravanes commerciales par les voies de la Route de la Soie était une affaire risquée. Pour assurer la sécurité des marchands et de leurs marchandises, de nombreux caravansérails ont été construits le long des chemins commerciaux du Proche-Orient et de l’Asie centrale. L’une de ces constructions mérite une attention particulière, pour sa magnificence mais aussi pour son mystère. De nombreuses contradictions entoure encore l’énigmatique caravansérail de Tach-Rabat. Quelle fut sa fonction première ? Comment a-t-il été fondé ?

Le caravansérail de Tach-Rabat est un monument historique unique de l’époque médiévale, dont l’apparition date du 15ème siècle, selon les dernières données. C’est l’une des curiosités archéologiques principales du Kirghizstan, et devenue le symbole de l’architecture de montagne de Tenir-Too. Il se trouve sur un col pittoresque appelé Kara-Koyun dans la région de Naryn, à 100 km au sud de la ville de Naryn, non loin de la frontière chinoise, à 3200 mètres d’altitude.

Les historiens et les archéologues ne se sont toujours pas mis d’accord sur certains points : quand a été construit le majestueux Tach-Rabat, par qui et pourquoi dans une contrée si peu habitée ? Ce caravansérail est la construction de pierre la plus grande et la plus complexe sur un espace immense qui s’étale du désert de Gobi jusqu’à la mer Caspienne. Certains savants le considèrent comme un monastère chrétien qui servait d’auberge pour les caravanes commerciales, d’autres avancent sa valeur défensive. Du fait d’une approche superficielle pour l’étude d’un tel monument, avec des sources écrites sur le Moyen-Âge asiatique qui ne permettent pas de s’accorder sur une réponse définitive, l’énigme du bastion mystérieux reste entière et intrigue toujours davantage.

Le col de Kara-Koyun, ce qui signifie « une vallée noire, où il neige peu », s’appelle ainsi parce que des barrières de rochers le protègent de l’enneigement pendant les longs hivers qui commencent au mois d’octobre et ne finissent qu’à la mi-avril, où les températures chutent jusqu’à -50 degrés.     Même en été, les nuits sont souvent froides. Quant au jour, il est tiède avec une température de 15 – 20 degrés. Le col est allongé dans la direction du sud, et occupe une position telle que pendant toute la journée ses pentes s’éclairent les unes après les autres.

Photo de Tach Rabat

Sur la pente occidentale, également connue sous le nom de « la pente matinale », se dresse le majestueux Tach-Rabat. La construction ancienne et quadrilatérale offre ses murs aux quatre points cardinaux, son portail d’entrée tourné vers l’est. Les premiers rayons de soleil qui pénètrent dans la vallée éclairent et chauffent sa façade grandiose, et de ce fait favorisent la circulation de courants d’air chauds sous les voûtes de pierre des chambres intérieures, où l’on ne sent jamais l’humidité. Pendant l’hiver, une trentaine de chambres latérales ainsi que la salle centrale, évidemment, sont chauffées au feu de bois.

La construction de la forteresse est symétrique, a la forme d’un rectangle régulier avec des côtés de 35,7 mètres et de 33,7 mètres. L’ensemble est couronné par une vingtaine de petites coupoles et par une grande coupole centrale, qui a conservé les traces du façonnage d’argile. Sous la forteresse, il y a un labyrinthe de passages souterrains et une « zindane » – une prison. A l’extérieur, le regard est attiré par un portail bien proportionné, pourvu d’un arc classique, et par les tours de garde.

Rappelant l’architecture des Boukhara et Samarkande médiévales, l’aspect monumental de Tach-Rabat laisse planer le doute sur sa raison d’être défensive, surtout, si l’on prend en compte la position vulnérable des murs de derrière et du toit devant la pente la plus proche de la montagne. Les glissements de terrain de celle-ci ont presque englouti la construction par derrière, ce qui donne l’impression que le caravansérail est enfoncé dans le sol. De plus, qu’aurait-elle à protéger, cette forteresse située à l’écart du chemin des caravanes, au milieu d’un col étroit et désert, à un kilomètre d’un marécage impraticable ? A moins qu’il ne protège ses habitants de la menace de la nature…

Photo de Tach Rabat

Les hypothèses et les opinions sur la construction et de la fonction du caravansérail

Une consturction cheibanide du 16ème siècle

Un grand érudit en histoire et en géographie de l’Asie Centrale, Tchokan Valikhanov, affirmait que Tach-Rabat avait été construit à la fin du 16ème siècle par un régent Cheibanid qui s’appelait Abdullah-khan, et qui avait en sa possession les terres du Turkestan. « Le style de Tach-Rabat appartient à une époque architecturale meilleure que celle contemporaine à Kachgar », – écrivait Valikhanov en 1959. Soit du Kachgar 30 à 50 ans après l’époque où vivait ce khan-là. Pourtant, malgré son grand nom, le manque de sources historiques et archéologiques n’ont pas permis à cet érudit de faire valoir son opinion et empêcher l’apparition de nouvelles hypothèses.

Un temple religieux chrétien affilié au nestonrianisme

En 1901, un orientaliste reconnu, N. Pantousov, a analysé Tach-Rabat en prêtant une attention particulière aux légendes populaires. Selon l’une de ces légendes, qui rappelle des thèmes bibliques, la contrée aurait subi une inondation terrible provoquée indirectement par les péchés des gens. Les éléments auraient tout ruiné sur leur passage et n’auraient épargné que deux personnes – un père et son fils, qui auraient commencé à construire un temple de pierre au sommet de la montagne qui avait assuré leur survie. Pourtant, cette construction aurait été interrompue, car le fils, tombé amoureux, serait parti avec une caravane. Le caravansérail aurait alors été achevé avec l’aide de pèlerins.

Il existe une autre légende : à l’époque où les montagnards ne pratiquaient pas encore la religion musulmane, des croyances païennes caractérisaient la culture de la région. Un jour, un saint  meneur est venu du lointain Empire Romain (de Byzance). Accompagné par ses disciples, il appartenait à une confrérie religieuse. Comme tous ces gens étaient braves et vigoureux, ils sont parvenus à bâtir rapidement une forteresse imprenable faite de blocs de pierres. Ils menaient modestement une vie d’ascètes, soignaient les populations voisines, les civilisaient et hébergeaient les pèlerins.

Photo de Tach Rabat

Ayant découvert aux alentours de Tach-Rabat un « kaïrak » (une pierre de culte parée de gravures syriennes), Pantousov est parvenu à la conclusion selon laquelle cette forteresse ancienne servait avant tout d’édifice religieux. Ainsi, il est possible qu’il s’agisse d’une construction chrétienne, fonctionnant alors comme caravansérail et comme refuge pour les voyageurs. Les archéologues soviétiques, quant à eux, ayant accompli des travaux de recherche et de restauration en 1979-1980, dataient le caravansérail du 10ème ou du 11èmesiècle. D’après ces savants, Tach-Rabat était probablement un monastère chrétien affilié au nestorianisme.

Un Rabat islamique du khan Moghol

D’autre part, un nombre considérable de savants Kirghizes contemporains sont d’avis catégorique que les sources écrites au 15ème – 16ème siècles contiennent une information exacte et explicite sur la construction de Tach-Rabat. En effet, dans le chapitre 27 du premier livre de l’œuvre historique « Tarykh i Rachidi » de Myrza Khaïdar Kouralkandouglat, il est écrit que cette forteresse a été construite par Mukhammad-khan (un des régents du Mogholistan qui est apparu sur les ruines de l’État de Gengis Khan, dans la région de Djoutchi).

Photo Tach rabat

Les khans du Mogholistan exerçaient leur pouvoir sur l’ensemble du territoire allant de Kachgar à Tachkent à partir du 14ème siècle jusqu’au début du 15ème siècle. Ils étaient en guerre permanente contre Amir Temour, contre les Ouzbeks nomades de Dacht-i-Kiptchak, contre les émirs des tribus Kazakhes, et contre les tribus nomades du Tian-Shan, où la nation des Kirghizes commençait à se former à travers le contact entre les habitants autochtones et des tribus turco-mongoles originaires de l’Iénisseï. Les terres du Mogholistan, situées sur la rive sud du lac Issyk-Koul à cette époque-là, s’appelaient Manglaï Soubé, ce qu’on peut traduire comme « la limite avant », ce qui fait référence aux soldats en premières lignes dans l’armée impériale, ou bien, « le pays ensoleillé ». Les nomades qui habitaient dans cette région pratiquaient des rituels païens, même s’ils connaissaient l’Islam depuis de longues années de par l’influence du pouvoir Karakhanide (10ème – 13èmesiècles).

Un khan du Mogholistan au pouvoir de 1408 à 1416, Moukhammad ben Khyzr Khodja, s’est rendu célèbre par le zèle brutal dont il a fait preuve dans la propagation de l’Islam auprès de son peuple. Si quelqu’un en sa présence ne portait pas de turban, le khan ordonnait qu’on lui enfonce un clou de fer à cheval dans la tête. L’œuvre « Tarykh i Rachidi » nous apporte au sujet de la construction de la forteresse dans la vallée d’At-Bachy l’information que voici : « Moukhammad-khan a construit le rabat sur le côté nord du col Tchadyr-Koul (…). Le col porte également le nom du rabat, c’est-à-dire, Tach-Rabat. »

Commémoré dans le « Tarykh i Rachidi », Tchadyr-Koul correspond sans doute au lac de haute montagne Tchatyr-Koul, situé non loin de Tach-Rabat, de l’autre côté du col, devant la frontière actuelle entre la Chine et le Kirghizstan. Ainsi, on peut être sûr que cet ancien récit datant du Moyen-Âge faisait exactement référence à cette contrée. En même temps, l’auteur de cette œuvre historique (le cousin et le gouverneur général de Zakhriddine Babour à Kachmir, 1499-1551), alors qu’il décrivait les événements survenus 30 à 40 ans avant sa naissance, ne pouvait cacher son étonnement devant l’édifice de Tach-Rabat, avant qu’il ne découvre ailleurs de semblables traits architecturaux : « Les constructions me paraissaient extraordinaires, jusqu’à ce que je voie les bâtiments de Kachmir ».

Le texte de « Tarykh i Rachidi » est l’une des rares sources écrites sur l’Histoire de l’Asie Centrale en cette période de troubles. Malgré son uniformité, l’œuvre ne donne pas de réponses précises à deux questions fondamentales : pourquoi Moukhammad-khan a-t-il construit une forteresse dans une contrée tellement éloignée de ses possessions ? Pourquoi n’y a-t-il plus de constructions pareilles sur les vastes territoires du Mogholistan ?

Un révisionniste de l’Histoire, comme Fomenko, pourrait sûrement repérer dans la composition de Myrza Khaïdar une envie de s’exalter devant la construction d’une forteresse connue, et de ce fait rendre un hommage à la dynastie des khans moghols. De plus, l’œuvre a été dédiée à un enfant du sultan de Kachgar à Abou-Rachid. On sait que les compositions des historiens médiévaux peuvent être remplies d’informations douteuses, même si l’on ne prend pas en compte cette tendance à considérer les légendes comme des faits réels. « Tarykh i Rachidi » nous conte, par exemple, comment des villes furent immergées dans le sable jusqu’aux sommets de leurs minarets, et ce en quelques heures à peine. Ou, bien, que pendant la « bataille de boues », dans la vallée de la rivière Tchirik, les ennemis d’Amir Temour, les khans du Mogholistan, soulevèrent une tempête à l’aide du sang-i-djadja (une concrétion de vache), alors un objet magique pour beaucoup de nomades.

Photo de Tach Rabat

D’ailleurs, la première question a pu être partiellement traitée par la source elle-même, ainsi que par un examen plus complet de cette période historique. Au 15ème siècle, en Asie Centrale, des conflits inter-étatiques dévastateurs se succédaient inlassablement, comme de cruelles guerres intestines, alors que des régents cherchaient fréquemment des refuges sûrs dans des endroits peu accessibles pour leurs ennemis. Une vallée montagnarde d’At-Bachi, peuplée et aménagée par les Karakhanides, était en ce sens un lieu de refuge pertinent. Dans les chapitres suivants de « Tarykh i Rachidi », Myrza Khaïdar, tout en évoquant les événements qui se déroulaient à une époque qui lui était plus contemporaine, confirmait qu’un des descendants du khan Makhmoud, qui portait son prénom, avait choisi sa résidence en At-Bach. Cependant, au col Kara-Koyun, il faillit être tué par son rival dans la lutte pour le trône. Il a échappé à la mort par miracle, s’étant caché dans les ténèbres nocturnes, au fond d’un ravin profond (mais pas dans les labyrinthes de la forteresse, ce qui peut sembler étrange…).

En outre, pendant l’invasion de Tchinguiz Khan (le célèbre Gengis Khan), en ce temps de troubles séculaires, le bout de la voie des caravanes de Fergana à Kachgar est devenu plus animé que l’itinéraire au nord de la Route de la Soie. De nombreux marchands considéraient que la voie passant par des cols peu habités était moins dangereuse que celle passant par les steppes, car il y avait toujours le risque de se heurter à des armées d’états nomades, qui enchaînaient bataille sur bataille. Les défenseurs de l’opinion selon laquelle Tach-Rabat était une forteresse estiment que sa position était stratégiquement très avantageuse. De gros détachements bien armés ne pouvaient s’approcher de la forteresse que d’un seul côté, celui largement équipé de tours défensives.

Pour être bref, avouons qu’à l’heure actuelle, il nous est impossible de démêler toutes les causes en jeu, et d’imaginer tout ce qui a pu véritablement se passer en ces temps reculés. On peut certes supposer que Moukhammad-khan a pu décider d’inaugurer la construction de cette forteresse grandiose dans le col désertique de Kara-Koyun comme un symbole de confirmation d’une véritable foi en la contrée, alors que les croyances païennes y dominaient des siècles durant. Cependant, cela aussi n’est qu’une supposition. Ce qui est évident, c’est que les nomades du Tian-Shan central ont toujours considéré cette forteresse comme un miracle voulu des cieux. D’ici sont parvenues de nombreuses légendes autour du miracle de Tach-Rabat.

Photo Tach Rabat

 

Article écrit par Artiom Ismaïlov
Co-fondateur de Francekoul.com (Novastan.org)

Relu par Florian Coppenrath

Pour la version audio de l’article :

Voix de Guillaume Costille

Accompagnement musical
Yo Yo Ma – Echoes of Lost City
Nourlanbek Nishanov – Belek
Nourlanbek Nishanov – Fantasie en Tchopo-Tchor
Yo Yo Ma – From eyes of water
Zaimadin Imanaliev – Kuidum Tchok
Rakhat Moldokhanov – Jyrgal
Namazbek Mouraliev – Altyn Ordo
Kadyma Berebaeva – Min Kyial
Yo yo Ma – Mohini
Nourlanbek Nishanov – Bek Tach

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Commentaires
  • bonjour

    Le nom du col que vous citez « Kara koyun », en langue turque signifie très simplement mouton noir. La langue kirghize est très proche du turc. ça a peu à voir avec l’enneigement mais plus probablement avec une histoire locale ou encore un nom de tribu (les karaloyunlu).
    cordialement,

    29 décembre 2018

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