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Les chefs d’État d’Asie centrale à Tachkent : symboles et egos pour créer le dialogue

Pour la première fois, les cinq chefs d’Etats d’Asie centrale se sont réunis en Ouzbékistan pour un sommet officiel. Si peu de décisions concrètes en sont ressorties, cet évènement a surtout eu le mérite d’exister. Grâce au symbole et à la gestion des egos des chefs d’Etat centrasiatiques, ce type de réunion peut créer un dialogue à cinq dans la région pour les années à venir.

Le 29 novembre dernier, le second sommet consultatif des chefs d’État d’Asie centrale s’est tenue à Tachkent, la capitale de l’Ouzbékistan. Cette réunion est cependant la première où les cinq présidents étaient personnellement présents : le président turkmène, Gourbangouly Berdimouhamedov, avait manqué le premier de ces sommets, organisé en mars 2018 à Astana.

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Le sommet de Tachkent a été un succès, mais qui semble encore fragile tant les différences et tensions sont nombreuses entre les cinq pays d’Asie centrale. Pour l’instant, les résultats ressemblent à un pot-pourri de symboles, comme la décision de créer une fête commune des peuples d’Asie centrale ou de nommer l’ex-président kazakh Noursoultan Nazarbaïev en tant que président honoraire de la réunion consultative. On y trouve également les annonces disparates des chefs d’État proposant chacun un nouveau conseil consultatif pour les sciences, l’économie, la sécurité, qui sonnent pour l’instant comme autant de souhaits peu réalistes. Cependant, le plus dur semble fait : avoir l’accord de tous pour continuer à se rencontrer et à discuter régulièrement.

Une rencontre qui a surtout le mérite d’exister

La forte implication des grandes puissances dans la région est la principale difficulté de ces rencontres des cinq Etats centrasiatiques au plus haut niveau. Comme l’a remarqué le président turkmène dans son discours devant ses collègues, publié par l’agence de presse officielle turkmène TDH, « l’intérêt des centres économiques et politiques extérieurs pour l’Asie centrale augmente chaque année. » Gourbangouly Berdimouhamedov s’est également dit « convaincu qu’avec le temps, l’attractivité économique de l’Asie centrale pour les grandes entreprises étrangères, les fonds d’investissement et les différents États ne fera que croître. »

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Le président turkmène a remarqué que le format de discussions avec des puissances étrangères sous la forme de 5+, c’est-à-dire les cinq Etats centrasiatiques et un autre Etat, devenait populaire. Gourbangouly Berdimouhamedov a notamment cité l’Union européenne, les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud. Ce genre de format est cependant surtout mis en avant par des Etats occidentaux, la France ayant récemment également utilisé ce format de rencontre en 2017 et le 8 novembre dernier. Cela souligne que le regroupement des pays d’Asie centrale est une idée marquée à l’Ouest, afin de notamment de contrebalancer l’influence de grandes puissances comme la Russie et la Chine qui sont déjà intégrées dans de nombreuses organisations avec les cinq pays d’Asie centrale.

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Le communiqué commun décrit, comme l’a annoncé le président ouzbek Chavkat Mirzioïev, que « le dialogue politique et les processus positifs de rapprochement entre États en Asie centrale sont ouverts et constructifs et ne sont pas dirigés contre les intérêts de tiers. » Une phrase qui fait notamment référence aux nombreuses organisations internationales dont font ou non partie les pays d’Asie centrale. Quand la Communauté des Etats indépendants (CEI) regroupe tous les anciens pays d’Union soviétique, l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) – dont la dernière réunion le 27 novembre à Bichkek a célébré le leadership russe – regroupe  le Kirghizstan, le Kazakhstan et le Tadjikistan, tandis que l’Union économique eurasiatique n’inclus que le Kirghizstan et le Kazakhstan et dont la question de l’entrée de l’Ouzbékistan fait polémique en ce moment dans le pays. Sans oublier l’Organisation de Coopération de Shanghai qui est encore plus large, mais où le Turkménistan, fidèle à son statut de neutralité manque à l’appel.

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Cette multiplication d’organisations économiques et de sécurité dans la région a créé de nombreuses frontières entre les pays d’Asie centrale, rendant la création d’une nouvelle organisation uniquement centrée sur la région très compliquée sans l’implication de la Russie ou de la Chine. Cela explique que le président ouzbek a affirmé que ces rencontres de chefs d’Etat ne deviendront pas la base pour la création d’une nouvelle organisation ou union, et qu’elle ne sont que consultatives et surtout pas dirigées contre quelques intérêts tiers, notamment ceux de la Chine ou de la Russie.

Le communiqué commun souligne également l’importance de soutenir le multilatéralisme et l’ouverture, une marque rodée de la politique étrangère des pays d’Asie centrale. Malgré l’importance la présence russe historique dans la région, ils ont toujours tenu à rester ouvert à tous les intérêts en mettant parfois en concurrence les grandes puissances afin d’en tirer le meilleur. Cela montre que l’organisation de ces rencontres des chefs d’Etat de façon régulière est une difficile torsion diplomatique où il faut marcher sur des œufs constamment, les différents des pays mais aussi et surtout des grandes puissances dans la région étant divergeant et nombreux. Pour organiser ces rencontres, il a ainsi fallu beaucoup d’énergie pour gérer ces différents, rassurer tout le monde individuellement, et surtout gérer des egos.

La visite du président turkmène, une victoire de haute lutte

Le premier d’entre eux a été celui du président turkmène. Alors qu’il était absent lors de la première réunion consultative des chefs d’État d’Asie centrale, le communiqué commun mentionne que la première réunion avait eu lieu à Achgabat le 2 janvier 1998. Tout sauf un hasard. En effet, la principale difficulté a été de faire venir et d’inclure le chef d’État turkmène au sommet de Tachkent.

De fait, des tentatives ont eu lieu dans les années 1990 pour former une union centrasiatique. Elles n’ont jamais abouti, notamment à cause des problèmes autour des frontières et des nombreux différents. Cinq sommets rassemblant uniquement les leaders d’Asie centrale ont ainsi eu lieu en 1991, 1993, 1998, 1999 et en 2009. Le fait que le président turkmène rappelle expressément cela et que cette rencontre ait eu lieu à Achgabat, capitale du Turkménistan, vise surtout à montrer que le Turkménistan est à l’origine de cette initiative. Et ainsi à conforter sa venue.

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Mais les autorités ouzbèkes ne se sont pas arrêtées là afin d’être sûres de faire venir et d’inclure pour de bon le Turkménistan dans ces rencontres qui doivent désormais être régulières. Gourbangouly Berdimouhamedov a été invité un jour avant la tenue du sommet à Tachkent pour une visite d’Etat, où il a non seulement reçu le titre d’académicien ouzbek, mais surtout où Chavkat Mirzioïev lui a annoncé la publication des traductions en ouzbek des livres du leader turkmène sur le thé ou la santé entre autres, allant jusqu’à lui montrer une exposition de ses livres dans le palais présidentiel. Bref, la flatterie semble avoir été de mise, même s’il semble que cela soit une habitude de la diplomatie ouzbèke, qui en avait fait de même avec le livre d’Emmanuel Macron lors de la visite du président ouzbek à Paris en octobre 2018.

Noursoultan Nazarbaïev, pourtant retraité, représente le Kazakhstan

L’autre ego à gérer lors de cette rencontre est celui du premier président kazakh, Noursoultan Nazarbaïev qui a représenté son pays en lieu et place de son successeur, Kassym-Jomart Tokaïev. Une représentation qui ajoute un peu plus à la confusion sur la répartition des rencontres internationales entre les deux présidents kazakhs et sur la vérité de la transition réelle du pouvoir au Kazakhstan.

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Pour autant, la venue de l’ex-président kazakh s’explique parfaitement par la volonté répétée depuis la chute de l’URSS de Noursoultan Nazarbaïev de vouloir créer une coopération entre les pays d’Asie centrale. Le Kazakhstan, tout comme l’Ouzbékistan, se considèrent comme les leaders de fait de la région. Cependant, l’aura de Noursoultan Nazarbaïev, notamment auprès de ses collègues présidents centrasiatiques, les obligent à la déférence. Chavkat Mirzioïev avait ouvertement affiché son admiration et sa révérence en juillet 2018 vis-à-vis de « l’Aksakal » (barbe blanche) de la région, affirmant que « chaque rencontre avec Noursoultan Nazarbaïev est un enseignement pour moi ».

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Cette déférence explique qu’une des décisions du sommet de Tachkent a été de nommer à l’unanimité, selon le communiqué de la présidence ouzbèke, « Noursoultan Nazarbaïev, Président honoraire de la Réunion consultative des chefs d’État d’Asie centrale ». Un titre d’honneur mais qui permet au Kazakhstan de sortir confirmé dans son rôle de leader de la région, même si Tachkent a réussi à réunir les cinq présidents, ce que n’avait pas réussi Noursoultan Nazarbaïev en mars 2018.

A ce propos, et à l’inverse du communiqué publié par l’agence turkmène, le premier président kazakh a remarqué dans son communiqué que ce processus de dialogue qui ouvre une nouvelle page historique dans la région avait bien « commencé dans la capitale kazakhe l’année dernière ». Noursoultan Nazarbaïev semble vouloir aller bien plus loin que ses collègues dans son communiqué, puisqu’il appelle à réunir les conseils de sécurité de tous les pays de façon annuelle, sujet sensible alors que l’intégration sécuritaire de la région est loin d’être une évidence, surtout pour le Turkménistan. Le premier président kazakh veut également enlever toutes les barrières pour la circulation des citoyens et des biens dans la région, là encore une question sensible pour le Turkménistan surtout qui demande des visas pour tous les ressortissants des pays d’Asie centrale.

Chavkat Mirzioïev à la manœuvre pour consolider la coopération régionale

Le président ouzbek s’est félicité de son action afin de redynamiser les échanges et la coopération dans la région, annonçant que « les échanges commerciaux de l’Ouzbékistan avec les pays d’Asie centrale ont plus que doublé ces dernières années et le nombre de joint-ventures a quadruplé. Grâce aux efforts communs, les frontières sont légalisées, des activités à part entière sont organisées dans une soixantaine de points de contrôle et les visas sont annulés. » La première réunion à Astana en mars 2018 avait été à l’initiative de Chavkat Mirzioïev, comme l’a souligné le communiqué ouzbek de sa rencontre avec Noursoultan Nazarbaïev, qui l’aurait lui-même reconnu.

Durant le sommet, le président ouzbek a proposé d’organiser un Forum de l’investissement des pays d’Asie centrale à Tachkent, afin de tenir des réunions annuelles des dirigeants des chambres de commerce. Le but étant d’accélérer une intégration économique des cinq pays de la région. Selon Chavkat Mirzioïev, la question de l’intégration des routes de transit dans la région est également des plus importantes avec la construction d’infrastructures de transport routier et ferroviaire, mais aussi et surtout la facilitation du passage des frontières pour les biens et les personnes. Chavkat Mirzioïev a également proposé de créer un conseil régional pour les transports et les communications afin de coordonner les initiatives dans cette direction. L’intégration des systèmes énergétiques étant également une partie intégrante de cette stratégie, selon le président ouzbek.

Le président ouzbek au premier plan

Le troisième et dernier point avancé par le président ouzbek est d’intégrer la région afin d’être plus attractive sur le plan touristique. En créant notamment une marque « Asie centrale » pour attirer les touristes et leur permettre de voyager dans l’ensemble des pays de la région facilement. A cette fin, le président ouzbek a proposé d’organiser une conférence internationale sur « voyager en Asie centrale ».

Les problèmes de l’eau et de la sécurité en Afghanistan ont également été évoqué dans le communiqué ouzbek et par le président turkmène.

Le président ouzbek a certainement donné de sa personne pour réaliser ce premier sommet des chefs d’Etat centrasiatique rassemblant les cinq chefs d’Etat. Chavkat Mirzioïev a même raccompagné un à un ses homologues et voisins à l’aéroport, comme le montre un des communiqués de la présidence ouzbèke.

Cependant, comme le montre la vidéo montée par le service de presse du président ouzbek, c’est aussi une initiative de publicité de la part de l’Ouzbékistan pour positionner Chavkat Mirzioïev comme celui qui s’ouvre à la région, et lui donner une aura de leader de la région, au moins vis-à-vis de ses concitoyens, afin de consolider un peu plus son pouvoir encore récent.

Peu de concret, beaucoup de symboles

Enfin, le président ouzbek a soutenu la proposition de Noursoultan Nazarbaïev de créer une fête de la culture d’Asie centrale chaque année dans tous les pays de la région. « Nous considérons qu’il est important d’organiser chaque année la veille de la fête de Norouz des Journées de la culture de l’Asie centrale – à tour de rôle dans chacun de nos pays. Tout cela rapprochera encore plus nos peuples frères », rapporte le communiqué ouzbek et kazakh. Ce serait le 15 mars de chaque année, date à laquelle s’est tenue la première des réunions consultatives des chefs d’État centrasiatiques à Astana en 2018.

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Au-delà des déclarations d’intentions, ce sommet a surtout été l’occasion de marquer des symboles. Les cinq présidents ont ainsi planté des sapins à la résidence officielle ouzbèke de Kuksaroy afin de représenter « leur amitié qui ne fera que grandir » selon le communiqué ouzbek. Le tout avec des pelles et des arrosoirs dorées, un arbre pour chaque président a été planté tour à tour.

Autre symbole, la réception qui a suivi le sommet a été organisée sous la forme d’un dîner avec les délégations, des concerts avec des danses de chaque pays selon les photos du communiqué ouzbek. Un symbole de rhétorique de l’amitié des peuples, chère à l’époque soviétique et qui semble revenir en force partout en Asie centrale.

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Enfin, un dernier symbole a été l’hommage commun des chefs d’Etats centrasiatique à la statue mémorial de l’ancien président ouzbek, Islam Karimov (1989-2016), en toute fin de soirée avant leur départ. Un moment étrange, alors qu’Islam Karimov était vu dans les dernières années de sa vie comme celui qui bloquait de meilleures relations en Asie centrale. Le président kirghiz de l’époque Almazbek Atambaïev avait même dit qu’il fallait attendre sa mort afin de pouvoir régler les problèmes frontaliers avec l’Ouzbékistan.

Le prochain sommet sera au Kirghizstan en 2020

Selon le briefing donné par le président ouzbek aux médias à la fin du sommet, les pays ont signé un règlement pour préparer et mener les réunions consultatives des chefs d’Etat d’Asie centrale. C’est le seul document qui semble avoir été signé par les cinq chefs d’Etat. Selon le président ouzbek, il permettra ainsi de poser les fondamentaux pour les futurs sommets afin que des documents communs y soient signés par tous et que ces sommets aient ainsi plus de corps. Le président ouzbek a cependant souligné à nouveau que cette rencontre annuelle n’a aucune intention de se transformer en une organisation régionale.

Il a également annoncé que la prochaine réunion se tiendrait dans la capitale du Kirghizstan, Bichkek, en 2020, sans citer de date. Cela pourrait être en mars comme initialement prévu, ou à l’automne. Fait étrange cependant, le communiqué kazakh ne mentionne pas la prochaine rencontre à Bichkek mais se fait l’écho de l’invitation de Noursoultan Nazarbaïev à ses collègues présidents de venir se rassembler à l’automne prochain dans la ville de Turkestan, dans le sud du Kazakhstan, alors que cette ville fait l’objet d’un méga projet lancé par le premier président kazakh. Cela crée un doute sur sa présence personnelle à la prochaine réunion à Bichkek. C’est certainement ce troisième sommet qui montrera si cette coopération lancée par l’Ouzbékistan de Chavkat Mirzioïev en commun avec le Kazakhstan incarné par Noursoultan Nazarbaïev, est reprise par l’ensemble des États de la région et se poursuit de façon plus concrète et moins symbolique.

La rédaction

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Les cinq chefs d’Etat d’Asie centrale lors du sommet du 29 novembre 2019 à Tachkent, en Ouzbékistan.
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Le président turkmène, Gourbangouly Berdimmouhamedov lors du sommet des chefs d’Etat d’Asie centrale à Tachkent. Sa venue et sa participation sont le principal succès de ce sommet.
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Le président ouzbek Chvakat Mirzioïev montrant à son homologue turkmène, Gourbangouly Berdimouhamedov ses livres traduit en ouzbek, juste avant le sommet des chefs d’Etats d’Asie centrale à Tachkent.
President.uz
Le président tadjik Emomalio Rahmon plantant son arbre près de la résidence du président ouzbek à Tachkent, en même temps que les 4 autres chefs d’Etat d’Asie centrale pour le symbole.
President.tj
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