Télévision Kelin Show Chaîne Février Avril

Les femmes dans les médias kirghiz : l’exemple du Kelin Show

Partager avec

En 2017, une émission de télé-réalité a été à l’origine d’un débat passionné au Kirghizstan sur la façon dont les femmes sont représentées dans les médias du pays. Une question sensible qui divise la société kirghize depuis l’indépendance, en 1991.

Les femmes au Kirghizstan sont souvent représentées dans les médias du Kirghizstan de façon caricaturale, voire dégradante. Une émission de télé-réalité comme le Kelin Show a par exemple suscité des controverses au sein de la jeune société kirghize, les uns défendant la vision des femmes promue par l’émission, les autres la dénonçant. Une preuve parmi d’autres que la question de la représentation des femmes dans la société continue de faire débat dans ce petit pays d’Asie centrale.

Diffusée de février à avril 2017 sur la chaîne de télévision publique KTRK, l’émission de télé-réalité Kelin Show a fait beaucoup parler d’elle au Kirghizstan. Des jeunes filles sélectionnées participent au programme, de même qu’une belle-mère (kaïnéné en kirghiz) et le présentateur de l’émission. Le but de ce programme est de donner une chance aux filles non-mariées de tester leurs compétences en tant que belles-filles (kelin en kirghiz) avant de se marier.

L’émission consiste à sélectionner la candidate qui sera la plus apte à exercer ce rôle suite à une série d’épreuves en tous genres.

Qu’est-ce qu’une kelin ?

Si le mot kelin renvoie officiellement au terme d’épouse ou de fiancée en langue kirghize, le mot est toutefois sujet à plusieurs controverses.

Manifestation Phénomène Kelin Bichkek Mars

Lorsqu’une femme se marie selon cette tradition, elle doit déménager dans sa belle-famille. Cela explique pourquoi la belle-mère a une place si importante : elle influence le choix de son fils concernant sa fiancée puisque la jeune femme concernée va ensuite s’installer dans le foyer de son époux et s’occuper des tâches quotidiennes.

Lire aussi sur Novastan : Quand des adolescentes tombent enceintes au Kirghizstan

Dans ce contexte, le Kelin Show s’est adressé directement à la population kirghize, notamment au niveau linguistique : les participants alternaient en permanence entre le kirghiz et le russe et l’émission a été diffusée sans sous-titres, excluant de fait une partie de la population ne parlant pas kirghiz.

Au cours des onze épisodes diffusés, les candidates se sont retrouvées confrontées à toutes sortes d’épreuves : des questions personnelles, des épreuves de cuisine, de nettoyage de vêtements, etc. L’un des épisodes a même amené les candidates à traire des vaches.

Des questions aux réponses

C’est la belle-mère qui devait départager les différentes jeunes filles participant à cette émission. Ainsi, le premier épisode a été consacré à la présentation des jeunes femmes et à un jeu de questions-réponses entre la kaïnéné et les aspirantes à devenir sa kelin. C’est à cette occasion que l’on a notamment pu entendre une des candidates conclure sa présentation par les mots suivants : « Je ferai tout ce que ma belle-mère et mon futur mari souhaitent. »

Confrontée à une question de la kaïnéné, une autre jeune femme a également affirmé que, si une dispute entre son mari et elle advenait et que le mari se montrait violent, elle ne s’en plaindrait à personne. Ce que le présentateur a semblé chaleureusement approuver…

Lire aussi sur Novastan : Kirghizstan : une femme sur trois victime de violence

De même, lorsque la belle-mère interroge l’une des participantes : « Et si ta belle-mère te demande de lui masser les pieds et le dos tous les jours ? Que ferais-tu ? » La candidate interrogée a répondu : « Je le ferai, dans tous les cas. »

Des réactions de soutien

Les réactions à l’émission ont été diverses. Le concept de l’émission a été globalement bien reçu par le public. Mais quelques critiques ont tout de même été formulées, bien que mal perçues par la majeure partie de la population.

C’est ainsi que sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, de nombreux commentaires défendant cette émission et critiquant le féminisme ont répété à l’envi qu’il n’y avait pas de problème de sexisme au Kirghizstan, amalgamant souvent les sujets liés aux droits des homosexuels à ceux liés aux droits des femmes, ceci pour décrédibiliser leurs contradicteurs.

Candidate Questions Kelin Show

De même, la conceptrice du Kelin Show, Khaditcha Kharsanova, a défendu l’émission en expliquant qu’elle ne s’adressait pas seulement aux habitants des villes du pays, comme d’autres nombreux programmes, mais également à la population rurale et à tous les milieux sociaux. Pour elle, le Kelin Show ne posait pas de problème puisque l’émission vise à « rendre les participantes charmantes et à en faire des princesses ».

Khaditcha Kharsanova en a également profité pour dénoncer la société kirghize actuelle dans laquelle les femmes ne sont plus bonnes qu’à « faire des selfies sur leurs téléphones et absolument plus rien d’autre ». Elle a été rejointe en cela par l’une des participantes à l’émission qui a également pris sa défense. « C’était bien, c’était amusant. Personne n’a regretté d’avoir participé », a-t-elled affirmé. « Cette émission doit être montrée à la télévision car elle ne montre rien de mauvais et ne fait de mal à personne. Et les filles citadines doivent la regarder car elles ne savent même plus comment faire frire des pommes de terre. »

Des critiques acerbes

Cependant, l’émission a suscité quelques critiques. Des féministes se sont insurgées contre la diffusion même de ce programme sur une chaîne publique. Selon elles, un tel programme normalise la violence domestique et une pensée stéréotypée de la femme comme objet d’exploitation, d’humiliation et de soumission.

Lire aussi sur Novastan : Kirghizstan : seize journées d’actions contre les violences faites aux femmes

Bektour Iskender, fondateur du média indépendant kirghiz Kloop.kg, a également vivement critiqué le Kelin Show. Pour lui, cette émission est pleine de stéréotypes mais ne doit pas être interdite. Cela aurait un résultat contreproductif : elle deviendrait encore plus populaire. Par contre, il a insisté sur le fait qu’il est nécessaire de la critiquer constamment et de façon constructive afin de changer les mentalités. C’est d’ailleurs ainsi qu’il faut, selon lui, se comporter avec l’ensemble de la société kirghize : les hommes devraient changer leur comportement envers les femmes et arrêter de les considérer seulement comme des moyens d’avoir des enfants et de maintenir le confort dans le foyer. Pour Bektour Iskander, les femmes devraient être perçues comme des membres de la société à part entière.

Un débat récurrent au sein de la société kirghize

Il existe d’autres exemples de représentations parfois caricaturales des femmes dans les médias au Kirghizstan. En 2007, un film kirghiz très populaire, Boz Salkyn, a traité du sujet des mariages par enlèvement. Le scénario met en scène une jeune femme de la ville qui s’apprête à rencontrer la famille de ses parents dans un village du Kirghizstan avant de se faire capturer par un berger local qui l’épouse de force.

Manifestation Défense Droits Femmes Bichkek Mars

Le réalisateur Ernest Abdyjaparov, l’un des plus populaires du Kirghizstan, avait alors déclaré dans une interview que l’histoire du film était en vérité autobiographique. Il racontait alors qu’il avait lui aussi kidnappé une jeune fille de la ville qui avait déjà un petit ami. « Il m’a fallu choisir entre la morale et mon bonheur. Et il faut se battre pour son bonheur », s’est-il justifié. Un sujet pourtant particulièrement controversé, surtout depuis le décès d’une jeune femme de 19 ans dans le contexte d’un mariage par enlèvement en mai dernier.

Lire aussi sur Novastan : Kirghizstan : le féminisme vu par trois hommes « pro-féministes »

D’autres exemples de ce genre font régulièrement surface dans les médias kirghiz, que ce soit sous la forme de publicités ou d’interviews de personnalités plus ou moins importantes de la société du pays. Le sujet de la représentation des femmes dans les médias kirghiz et au-delà continue d’attiser les débats et les passions dans une société qui continue de se chercher depuis la chute de l’URSS et son indépendance en 1991.

Jamil Orozov
Journaliste pour Novastan à Bichkek

Jérémy Lonjon
Rédacteur en chef de Novastan

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à nous suivre sur TwitterFacebookTelegramLinkedin ou Instagram !
Vous pouvez également vous inscrire pour recevoir
 notre newsletter hebdomadaire ou nous soutenir en devenant membre de la communauté Novastan.

L’émission de télévision Kelin Show a été diffusée sur la chaîne KTRK entre février et avril 2017.
KTRKkg – Capture d'écran YouTube
Une manifestation dénonçant le phénomène kelin à Bichkek en mars 2018
UN Women Europe and Central Asia
Une candidate répond aux questions de la belle-mère lors du Kelin Show.
KTRKkg – Capture d'écran YouTube
Une manifestation en défense des droits des femmes à Bichkek le 8 mars 2018
UN Women Europe and Central Asia
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *