Kirghizstan, Kazakhstan, frontière

Les frontières en Asie centrale : importation du système européen (1/2)

Retour en deux parties sur la trouble histoire des frontières en Asie centrale qui ne se sont figées que sous le patronage de Moscou dans un espace ne connaissant alors pas les frontières comme on les concevait en Europe. Cette première partie est dédiée à la période courant de la fin de l’empire russe aux premières années du nouveau pouvoir communiste.

Le 10 juillet dernier, une escarmouche entre citoyens tadjiks et gardes frontières kirghiz a éclaté autour de l’enclave tadjike de Voroukh, située au milieu du territoire kirghiz près de la ville de Batken, faisant une victime tadjike. Les conflits liés à l’accès aux ressources sont monnaie courante dans les nombreuses enclaves de la vallée du Ferghana. Le contexte semblait pourtant favorable aux négociations : le 3 juillet 2014 un accord a été trouvé à propos de la construction de ponts sur la route reliant l’enclave tadjike de Voroukh à la ville d’Isfana (Tadjikistan). À ce jour, plusieurs tracés frontaliers demeurent litigieux, et les deux parties peinent à trouver un langage commun sur ce sujet.

Le cas du Tadjikistan et du Kirghizstan n’est pas atypique pour l’Asie centrale. Une large partie des 15 230 km de frontières internes à la région ne sont pas fixées par des traités et font l’objet de contestations fréquentes, notamment dans la vallée du Ferghana. La situation est encore davantage compliquée par les nombreuses enclaves et périclaves existant dans la région. Ainsi, comme il l’a été remarqué récemment, environ 73 % de la frontière entre le Kirghizstan et l’Ouzbékistan sont fixés, tandis que ce n’est le cas que pour environ la moitié de la frontière kighizo-tadjike.

Vorukh, Fergana, Kirghizstan

Ce n’est que par le choc de la chute de l’Union soviétique que les frontières centre-asiatiques sont apparues sur la mappemonde comme des délimitations internationales. Entre la volonté de construction nationale et l’ouverture propre à la mondialisation libérale, elles sont aujourd’hui sous l’influence de dynamiques contradictoires, bien souvent problématiques. Comme le montre la décision du Kazakhstan d’abolir les visas de court terme pour les citoyens de certains pays, il existe un enjeu économique à s’inscrire dans le jeu mondial. Mais les États centre-asiatiques cherchent également à affirmer et à défendre leurs souverainetés nouvellement acquises, ce qui suppose des frontières maîtrisées et reconnues internationalement.

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Toutes les frontières sont artificielles. En Asie centrale, la jeunesse des délimitations rend ce phénomène plus frappant qu’ailleurs. Un regard sur l’histoire de la région permet en effet de saisir la complexité des problèmes actuels. La plupart des frontières de la région ont été dessinées entre 1924 et 1936 par le pouvoir soviétique. Si le tracé reposait bien sur les travaux de commissions locales et s’inscrivait dans la politique des nationalités de l’URSS, il n’en suivait pas moins des logiques multiples.

D’autre part, ces frontières ont été créées selon les concepts de l’idée européenne d’Etat-nation, transposée sur des réalités locales bien différentes. Un processus que l’on peut retracer en amont de la Révolution d’Octobre.

L’empire russe entre conquête, contrôle et arbitrage

L’empire tsariste conquiert l’Asie centrale au cours de la seconde moitié du XIXè siècle. Ses avancées procèdent du même mouvement que les autres conquêtes coloniales européennes, et s’accompagnent également d’une volonté « civilisatrice ». La Russie se considérant comme le centre de l’Eurasie, il est ainsi naturel que ses périphéries se «rattachent volontairement»[i] à elle. C’est d’ailleurs cette expression qui sera reprise à partir de 1940 par les soviétiques pour enseigner l’histoire de l’Asie centrale. La conquête tsariste est ainsi directement liée au concept d’une Russie porteuse d’un message messianique (la troisième Rome) et centre du continent qui vise à atteindre une frontière naturelle près des mers chaudes (l’Iran, le Bosphore). C’est donc une avancée sans limites préalablement définies qui va conduire la Russie en Asie centrale, et c’est l’opposition avec l’empire britannique dans le cadre du Grand Jeu qui va fixer les frontières de l’empire sur ses prétentions dans l’Hindou-Kouch.

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Cependant, comme l’écrit Leroy-Beaulieu[ii] l’avancée russe est une «pulsion désordonnée», dominée par des initiatives personnelles de généraux, à l’image de Kauffman qui profite des dissensions entre les ministères à Saint-Pétersbourg pour marcher sur Kulja (actuel Xinjiang, Chine) en 1871. Ainsi, la création des nouvelles frontières de l’empire en Asie centrale s’effectue par poussées militaires locales des armées russes. Ce sont ces avancées successives qui marquent les frontières administratives internes de l’empire. Le Turkestan est créé en 1865 et subdivisé en deux oblasts en 1867 : la Sémirechie (autour de Verny – actuelle Almaty) et le Syr-Daria (autour de Tachkent). Le tracé de ces frontières est alors la prérogative exclusive des gouverneurs-généraux, et se fait donc au niveau local.

La pression de l’empire britannique, en Afghanistan notamment, pousse les Russes à définir précisément les frontières internes et externes en Asie centrale. En effet, la pression britannique sur la région force l’entrée de la Russie dans la logique européenne de création de frontières. C’est ainsi la conception westphalienne des frontières qui est appliquée à la région.

Les discours scientifiques ont primé dans la logique de création des frontières, soit l’idée de frontières naturelles marquées par le climat, les fleuves, les mers, les montagnes, les végétaux, puis les ethnies, ou l’histoire. Mais l’utilisation d’arguments scientifiques n’apparaît finalement que comme une justification a posteriori des limites, et des arguments contradictoires peuvent être utilisés pour expliquer la construction de frontières diverses, voire des changements de frontières.

Cette définition des frontières en Russie s’imbrique dans une définition globale du bornage définitif du monde, avec la fin de la frontière de l’Ouest aux États-Unis et les dernières expéditions vers les pôles à la fin du XIXème siècle. Les frontières prennent ainsi un sens nouveau, non plus celui de limite entre le connu et l’inconnu, l’homme et le barbare, mais entre les hommes, les peuples, les nations. C’est «l’invention des relations internationales» par la frontière.

L’idéologie bolchévique et les frontières en Asie centrale

Les frontières entre États sont loin de faire partie de l’idéologie communiste et de l’internationalisme socialiste, qui visent en effet à leur abolition entre peuples pour en tracer de nouvelles entre classes sociales à l’échelle globale. Mais cela n’empêche pas l’URSS d’être à l’origine des frontières de l’Asie centrale contemporaine.

Avec Lénine, les Bolcheviks revendiquent l’existence d’un prolétariat mondial transcendant les nationalités. L’Asie centrale, où de nombreuses ethnies et nations s’entremêlent, est dans un premier temps considérée comme arriérée par les Bolcheviks. Ceux-ci y mènent avant tout une politique de modernisation volontariste de la région pour lui faire atteindre le stade industriel permettant l’émergence du prolétariat au sens marxiste et ainsi l’accès au communisme. Dans le cadre de ce processus, Lénine considère les nations comme une transition, «comme un moyen tactique temporaire» ayant pour objectif final «de fondre les nations (au sens d’ethnos) en une nation (au sens de dêmos)»[iii].

Lénin, Bolchéviques, affiche soviétique

Cette base idéologique conduit donc à une hiérarchie quasi-évolutionniste dans la définition des groupes ethniques sur un territoire donné. Cette hiérarchie part de la «plemja», le clan, vient ensuite le «narodnost’», l’embryon d’un peuple, le «narod», le peuple constitué, puis la «nacija»[iv], la nation, stade final et englobant les particularités des différents groupes composant l’URSS. Lénine insiste sur le caractère provisoire des constructions nationales débutées par le nouveau pouvoir soviétique en Asie centrale, notion déjà précisée dans le programme du parti communiste de 1919 : «l’union fédérale d’États organisée sur le modèle soviétique est une forme transitoire vers l’unité complète». Plus tard, en 1922, le but d’une «république soviétique socialiste mondiale»[v] est clairement affiché.

Ainsi, la doctrine bolchévique accorde peu d’attention aux frontières internes, puisque l’internationalisme prolétarien est le but ultime. Lénine écrit en 1917 que «[ce qui] compte pour nous, ce n’est pas où passe la frontière, c’est que l’union des ouvriers de toutes les nations soit préservée pour la lutte contre la bourgeoisie de quelque nation que ce soit»[vi]. Les frontières ne sont que provisoires pour les Bolcheviks, mais leur arrivée au pouvoir et la conclusion de la guerre civile les mènent à devoir gérer un héritage impérialiste, alors même que la révolution ne s’est pas imposée dans d’autres pays que la Russie. C’est ainsi que la notion de frontière s’impose d’abord comme un état de fait au pouvoir soviétique.

Et c’est encore une fois la logique internationale qui pousse les Bolcheviks à tracer des frontières internes afin d’affirmer leur souveraineté sur leur immense territoire et créer un État régalien capable de s’imposer devant les autres États.

Nationalisme impérial, nationalisme bolchévique

L’échec de la révolution prolétarienne mondiale oblige les bolcheviks à mettre en place, selon les théories des ethnies de Staline développées en 1913 dans « Le Marxisme et la Question Nationale », une politique de construction du socialisme dans un seul pays.

L’Asie centrale tient alors une place particulière. Comme l’écrit Staline, «le Turkestan est la plus importante des républiques soviétiques pour porter la révolution en Orient. Nous avons à transformer le Turkestan en république modèle, en un poste avancé (…). Sur cette base il est nécessaire de se concentrer sur le Turkestan (…), sans épargner nos efforts et sans reculer devant aucun sacrifice.»[vii] C’est donc dans une logique de séduction des «peuples frères» que Staline et les bolcheviks mettent en avant une délimitation interne à l’URSS.

Ces délimitations suivent d’ailleurs les principes liés au romantisme allemand du XIXe siècle, selon lesquels chaque peuple est une entité ethnique naturelle ayant le droit à l’autodétermination et à la sécession. Cependant, pour Staline, cette autodétermination n’est bonne qu’à l’extérieur de l’URSS, afin de créer des embryons annonciateurs d’une fédération plus large de tous les pays détachés du capitalisme. Les républiques d’Asie Centrale sont donc à mi-chemin de l’autodétermination, libérés par le socialisme. Ils se doivent donc de montrer l’exemple pour un futur ordre mondial.

Dans ce but, les nations des différentes républiques socialistes sont activement soutenues. La création d’une organisation étatique doit contribuer à accélérer la formation de nationalités, assurer la «modernisation culturelle et économique» et combattre les tensions nationales. Le but de ces délimitations est de développer «leur sens révolutionnaire»[viii].

Asie centrale, frontièresCes frontières sont tracées dans ce cadre idéologique et international, préservant ainsi l’héritage de la frontière basée sur le modèle Westphalien. Cependant, le découpage de l’Asie centrale n’est pas réalisé par Staline dans un but de diviser pour mieux régner ; ceci est un mythe, comme l’indique Thorez.

Le processus de formation des différentes républiques socialistes d’Asie centrale dure une bonne quinzaine d’années, entre la récupération totale du Turkestan par le général rouge Frounze (qui donnera son nom à la capitale de la RSS Kirghize, aujourd’hui Bichkek) en 1920 et la fondation de la RSS Kirghize en 1936. Cela s’accompagne des créations nationales dans la région autour des cinq « nations titulaires », qui reposent sur des travaux de commissions locales sous l’influence de mouvements nationalistes locaux. Contrairement aux formations des États-nations européens, où c’est la nation (ethnique, culturelle…) qui a revendiqué son indépendance au sein de structures étatiques, les Soviétiques s’évertuent à créer ou renforcer des sentiments nationaux au sein d’entités données.

En 1936, après de nombreux remaniements, les frontières de l’Asie centrale sont donc fixées. Mais au sein de l’Union soviétique elles ne sont pas conçues comme des frontières matérielles, et bien plus comme des frontières culturelles, mentales et administratives comme nous allons le voir dans une seconde partie.

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Anatole Douaud
Diplomé de Sciences-Po Paris
Master en Etudes de l’Asie Centrale à AUCA – Bichkek

Relu par Florian Coppenrath et Pierre Falconetti

 




[i]               Gorshenina S., Asie Centrale, l’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, CNRS Editions, 2013

[ii]              Leroy-Beaulieu, 1888, pp. 176-178, cité dans Gorshenina S., Asie Centrale, l’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, CNRS Editions, 2013

[iii]              Sériot 1997, pp 43-44 ; Cité dans Gorshenina S., Asie Centrale, l’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, CNRS Editions, 2013, p. 242 ;

[iv]              Gorshenina S., Asie Centrale, l’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, CNRS Editions, 2013, p. 242

[v]              «La formation de l’URSS comme premier pas vers une république soviétique socialiste mondiale» : in Déclaration du Ier Congrès des soviets de l’URSS, le 30 décembre 1922, (cit. in Joukoff Eudin and North, 1957, pp. 56-60, cité dans Gorshenina S., Asie Centrale, l’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, CNRS Editions, 2013, p. 240

[vi]              Cité in Carr, 1969 (1950), p. 269. Cité dans Gorshenina S., Asie Centrale, l’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, CNRS Editions, 2013, p. 240

[vii]             Cit. in Kolarz, 1954, p. 347, Staline 1919a, p. 204, obrazovanie SSSR, 1949, p. 129 ; Joukoff Eudin and North, 1957, p. 160 ; cité dans Gorshenina S., Asie Centrale, l’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, CNRS Editions, 2013, p. 239

[viii]            Gorshenina S., Asie Centrale, l’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, CNRS Editions, 2013, p. 241

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Nadezhda Volkova
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