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Les frontières en Asie centrale : importation du système européen (2/2)

Seconde partie de notre incursion dans l’histoire des frontières et des formations nationales en Asie centrale. Celles-ci ont été fixées dans les années 1920 et 1930 dans la continuité de la colonisation de l’empire russe et dans un souci d’accord avec l’idéologie communiste. Comme nous allons le voir, ce sont des logiques diverses qui ont marqué ces délimitations au cours du XXè siècle, et qui les marquent jusqu’à aujourd’hui. 

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C’est notamment après l’échec des révolutions socialistes en dehors de l’URSS que le pouvoir soviétique s’est évertué à mettre en place le « socialisme dans un seul pays ». L’Asie centrale, en tant que partie orientale de l’Union, joue alors un rôle de tête de pont vers le Moyen-Orient et l’Asie du sud. Mais la délimitation interne à l’Asie centrale se fait avant tout dans les esprits, et s’accompagne d’ambitieuses constructions nationales.

La simplification des populations et des espaces

La délimitation de la région donne place à un vaste chantier de création d’embryons de nations. Sont ainsi renforcés les quatre critères définis par Staline (ancien Commissaire du Peuple aux Nationalités) pour qualifier une nation : la langue, le territoire, la vie économique et la formation psychique.

Selon cette doctrine, l’URSS crée donc les cinq RSS d’Asie centrale, traçant des frontières terrestres mais s’appliquant surtout à définir des frontières linguistiques, culturelles et psychiques entre les peuples. En 1925, Safarov[i] observe : «sous l’influence de l’État et de l’école soviétique qui arrachent les peuples opprimés du gouffre de la misère matérielle et spirituelle commence à se former le type national du Kirghiz, de l’Ouzbek, du Turkmène, etc., qui jadis n’avaient ni langue propre, ni école nationale, ni État, ni institutions culturelles».

En effet, le processus de délimitation interne en Asie centrale durant la période soviétique est un véritable projet de création identitaire, visant à donner une certaine indépendance à des entités censées représenter le dépassement du stade impérialiste. A travers l’exemple des «Clubs» de culture créés dans chaque village d’Asie centrale et plus spécifiquement au Kirghizstan, Ali Igmen[ii], montre la dualité de ce mouvement de délimitation de la nationalité kirghize : entre volonté de moderniser la culture et l’identité des kirghiz, «soviétisation» et réappropriation de cette modernité issue du colonialisme, il observe la création d’une culture nationale et identitaire toujours vivante aujourd’hui dans ces pays. La frontière entre les républiques d’Asie centrale était ainsi avant tout un élément de propagande à visée identitaire

Le premier volet de la simplification consiste donc à créer des identités ethno-linguistiques, pensées par des orientalistes russes en concertation avec des élites locales. Cela va de pair avec la création de frontières. Les identités sont ainsi rationalisées en s’appuyant sur les cinq RSS d’Asie centrale, mettant fin à leur pluralité et transversalité. Certaines formes d’appartenance sont supprimées des registres par le pouvoir : c’est le cas des Sartes, qui correspondent davantage à un certain mode de vie (urbain, ou bourgeois) qu’à une ethnie. La délimitation des RSS d’Asie centrale ne se fait pas en une fois, mais les frontières et même les noms des Républiques changent à plusieurs reprises au cours des années 1920 et 1930.

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Thorez, fronitères, Asie centrale soviétique, carte

Thorez, fronitères, Asie centrale soviétique, carte

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Comme le remarque Olsson[iii], la création de la frontière impose une simplification, une modélisation de l’espace et du monde par la raison humaine pour le définir et le fixer dans ses bornes. Le mode de représentation de l’espace humain serait pour lui cartographique, donc simplificateur, et tendrait à effacer les différences. Dans le cas de l’Asie centrale, la construction administrative soviétique répond à la nécessité d’accorder une idéologie anti-impérialiste à une volonté de puissance de l’État soviétique contradictoire avec cette idéologie à bien des égards. En effet, le pouvoir moscovite n’a jamais reconnu le caractère colonial des Républiques centre-asiatiques. C’est dans ce cadre que l’État, cherchant à contrôler le territoire et ses populations de manière efficace, délimite l’espace centre-asiatique en simplifiant des identités diverses afin de donner à la région un semblant d’existence nationale indépendante.

Frontière économique et dépendance

Les frontières tracées en Asie centrale lors de la période soviétique ont cela de paradoxal qu’elles sont avant tout des frontières identitaires, visant à matérialiser sur le papier des différences créées pour des raisons idéologiques.

Cependant, les frontières de ces républiques sont bien moins un obstacle pour le mouvement des hommes que leur appartenance à un kolkhoze, ou à une zone rurale ou urbaine. En effet, la mobilité en Asie centrale est une des plus faibles de toute l’URSS, car, ajouté au système des permis de migrations (l’État soviétique entravait les migrations des kolkhoziens par un système d’autorisations administratives), l’ancrage rural y est très fort. L’exode rural y demeure un phénomène marginal. En Ouzbékistan, ce dernier est alors dix fois inférieur à celui de la RSFSR ; cela tient à la structure de la «mahala», où le village est une grande famille, chaque maison rassemblant trois générations, handicapant les déplacements des ruraux vers les centres urbains. À cela s’ajoute le manque de qualification de la population, manifestant le sous-développement de la région. La faible mobilité s’explique ainsi par des caractéristiques locales, et non par la délimitation de frontières..

Cette absence de frontière matérielle est illustrée par le système énergétique intégré en Asie centrale. Celui-ci réunit les cinq républiques autour d’une grande boucle électrique construite dans les années 1960, dont la construction n’a pas été entravée par les frontières entre les RSS. Il en va de même pour les infrastructures de transport, qui franchissent plusieurs fois les frontières entre les républiques sans démarcation, comme c’est notamment le cas dans la vallée du Ferghana. Ainsi, la frontière en Asie centrale soviétique n’avait pas vocation à séparer économiquement ou physiquement ; elle était au contraire le symbole de la coopération des peuples de l’URSS et de leur route commune vers le socialisme.

Cette forme de frontière, présente dans le discours identitaire mais inexistante dans la vie économique, a finalement bien des points communs avec l’espace Schengen en Europe aujourd’hui. A cela près que le processus est inverse : les nations européennes ont construit leurs identités par des oppositions sanglantes et ont ensuite entamé des processus d’effacement des frontières ; en Asie centrale, les frontières se sont construites dans un contexte d’effacement de fait des frontières économiques et de construction identitaire.

Dès leur indépendance, ces frontières sont alors devenues des symboles d’une souveraineté nouvelle, menant à leur renforcement et ainsi à la destruction de l’appareil productif et économique intégré issu de l’URSS. Et ces frontières, qui ont suscité tant de violence en Europe, sont aujourd’hui l’objet de violences n’ayant pour fondement qu’une opposition entre souverainetés contradictoires, issues d’une vision à la fois administrative et romantique des nations de cette région.

Le nationalisme contemporain en Asie centrale : produit des frontières

L’indépendance des républiques d’Asie centrale a mené à une réorganisation territoriale profonde, où les frontières sont devenues des objets de première importance dans l’affirmation de la souveraineté des jeunes États. Comme le note Thorez, «l’activation des nouvelles limites interétatiques stimule les dynamiques de disjonction socio-spatiale (…) marquées par l’expression de territorialités antagonistes». Ce mouvement de fermeture des frontières provoque une grande partie du désastre économique de la région à la chute de l’URSS. Avec la destruction progressive des infrastructures intra-régionales, l’édification de ces frontières se fait donc au détriment de l’économie de la région.

C’est donc une phase nouvelle de la construction de ces frontières initialement créées pour être ouvertes et simplement identitaires sur une base romantique. Ainsi, ce modèle insufflé successivement par les Russes et les soviétiques, avec une acceptation et une réappropriation par les élites locales, s’est retrouvé inachevé à l’indépendance, devant la multiplicité et l’interdépendance interne de ces groupements humains.

Ces frontières inachevées, dans la mesure où elles n’existaient d’abord que dans les têtes et les cartes, sont ainsi précisées, définies, retracées et marquées pour la première fois matériellement dans l’espace. Cela inclut des barrières visibles, des postes de contrôles de douanes, parfois militarisés, comme entre l’Ouzbékistan et le Kirghizstan, ou entre le Kirghizstan et le Tadjikistan, depuis les derniers affrontements autour des enclaves de la région de Batken.

Le renforcement de sentiments nationalistes fleurit également sur les identités créées pendant l’URSS, magnifiant là encore les frontières différentielles entre les peuples (Ouzbek contre Kirghiz, Kirghiz contre Kazakh, Tadjik contre Ouzbek), alors que pour une grande part des habitants d’Asie centrale les appartenances identitaires et familiales (voire même linguistiques) se construisent en dépit  des frontières. C’est le cas notamment de l’identité kirghize du Sud du pays, plus proche de celle des Ouzbeks que des Kirghiz du Nord, eux plus proches des Russes. Cela n’empêche pas le Sud du Kirghizstan d’être le berceau d’un nationalisme exacerbé contre les Ouzbeks, à l’image des pogroms anti-Ouzbeks ayant eu lieu en 1990 et en 2010 dans la ville d’Och. Le parti nationaliste Ata-Jourt, issu du Sud du pays, est d’ailleurs le premier parti politique du Parlement kirghiz.

Ainsi, les frontières tracées sur les cartes et dans les esprits à partir des années 1920 se sont inscrites dans le paysage politique, identitaire et culturel de la région, entraînant un mouvement de simplification accéléré entre ethnies, débouchant sur des violences intercommunautaires et transfrontalières.

La frontière en Asie centrale : un legs lourd de conséquence

La notion de frontière développée en Asie centrale est clairement un apport du système international né en Europe, qui s’appuie sur la souveraineté d’un État sur un territoire pour permettre son expression entre acteurs de même valeur. L’application de ce modèle à une région n’ayant auparavant connu qu’une organisation du pouvoir qui se limitait à quelques villes s’est opérée par la colonisation russe puis soviétique, imprégnée par la culture européenne et également forcée par les autres acteurs européens (la Grande Bretagne) à fixer des frontières «à l’européenne».

Cette imposition, prolongeant le projet européen de création d’États-Nations, a connu une réappropriation par les populations locales. A l’indépendance, ces frontières générèrent une intensification des violences, notamment à Och, capitale du Sud de la Kirghizie, la logique de frontières ethniques prenant le pas sur la logique de frontières cartographiques. Cette fermeture des frontières intra-régionales est à contre-courant d’un monde pensé après la chute du mur de Berlin comme un espace où les frontières se seraient progressivement effacées (à l’image de l’Europe intégrant les anciens pays du Pacte de Varsovie).

La question des frontières en Asie centrale est devenue une question très tendue, notamment autour des nombreuses enclaves de la vallée du Ferghana entre les trois États qui se la partagent, ces frontières mettant encore plus sous tension des ressources (eau, terres, énergies) déjà sous pression d’une population très dense. La dynamique nationaliste se cristallisant autour des frontières dans la région semble être, à l’instar de la question ukrainienne, sur une pente ascendante, annonçant des violences à venir entre les ethnies, et les États centre-asiatiques à travers l’héritage complexe de l’action soviéto-russe ayant accouché d’un modèle étatique qui semble sans alternative.

Anatole Douaud
Diplomé de Sciences-Po Paris
Master en Études de l’Asie Centrale à AUCA – Bichkek

Relu par Florian Coppenrath et Pierre Falconetti

Bibliographie :

Gorshenina S., Asie Centrale, l’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, CNRS Editions, 2013

Groupe Frontière, 2004, cité dans Gorshenina S., Asie Centrale, l’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, p. 133

Karoline Postel-Vinay, « La frontière ou l’invention des relations internationales », CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 13/04/2014, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/la-frontiere-ou-linvention-des-relations-internationales

Julien Thorez, « Les nouvelles frontières de l’Asie centrale : États, nations et régions en recomposition », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Politique, Culture, Représentations, document 534, mis en ligne le 25 mai 2011, consulté le 19 avril 2014. URL : http://cybergeo.revues.org/23707 ; DOI : 10.4000/cybergeo.23707

Igmen A., Speaking soviet with an accent, Culture and power in Kyrgyzstan, University of Pittsburgh press, 2012

Wihtol de Wenden C., Faut-il ouvrir les frontières ?,2ème édition, Presses de Sciences-Po, 2013


[i]               Cité dans Gorshenina S., Asie Centrale, l’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, CNRS Editions, 2013, p. 264

[ii]              Igmen A., Speaking soviet with an accent, Culture and power in Kyrgyzstan, University of Pittsburgh Press, 2012

[iii]              Olsson G., Abmysal, A critique of cartographic reason,The University o Chicago Press, 2007

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