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Les hommes en vert : qui lutte contre l’abattage des arbres à Bichkek ?

Encore récemment, beaucoup n’étaient pas éco-activistes et n’auraient jamais pensé le devenir. Face à la volonté de la mairie de Bichkek d’abattre des arbres sains pour élargir la chaussée, des habitants se sont mobilisés. Les autorités ont réagi violemment. En une journée, la mobilisation s’est transformée en manifestation, avec arrestations à la clé. Pendant quelques jours, l’abattage des arbres a fait les gros titres.

Novastan reprend et traduit un article de Living Asia et Open Asia, qui décrivent ceux qui protègent les arbres à Bichkek, et des raisons pour lesquelles ils ont choisi de le faire.

Le 2 juin au matin, rue Toktonalieva, le service des espaces verts de la ville de Bichkek (Zelenstroï) a abattu les premiers arbres. Les habitants du quartier de la capitale du Kirghizstan et les éco-activistes ont manifesté pour tenter de contrer les plans de la mairie.

D’après eux, les autorités avaient promis de ne pas toucher aux arbres avant la fin de la semaine et de discuter avec eux de la nécessité d’abattre ces arbres lors du conseil municipal. « L’adjoint au maire [Bakyt Douchebaev] a dit que les arbres ne seraient pas abattus. Il mène tout le monde en bateau », a confirmé Emil Shukurov, écologiste et élu au conseil municipal.

Lors de la manifestation, dix activistes tentant d’empêcher la coupe des arbres ont été arrêtés. Le jour même, le tribunal les a reconnus coupables, leur a donné un avertissement et les a laissés repartir.

« Bichkek est situé dans un environnement désertique et steppique, et sans verdure, il serait impossible d’y vivre »

Dmitrii Vetoshkin, écologiste, fait partie de ceux qui ont décidé qu’ils devaient agir ce jour-là, alors que dans la rue voisine, on abattait des dizaines d’arbres. « Nous ne faisons pas tout ça juste pour le plaisir. Bichkek est situé dans un environnement désertique et steppique, et sans verdure, il serait impossible d’y vivre », affirme-t-il.

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Selon les activistes, l’abattage des 110 arbres est dû à la passivité de la majorité silencieuse. Ils considèrent que s’ils avaient été plus nombreux, il aurait pu être évité. « Hier, tout ce que nous avons demandé aux travailleurs du Zelenstroï et aux policiers, c’est d’attendre pour abattre les arbres, de tout geler et de tirer la situation au clair. Parce qu’une fois l’arbre abattu, il est impossible de revenir en arrière. Au même moment, le cas était examiné au parlement de Bichkek. Nous avons appelé un député et lui avons demandé d’arrêter avant qu’il ne soit trop tard. Mais c’était inutile », a écrit Rauchanna Sarkeyeva, une autre activiste arrêtée, sur sa page Facebook le lendemain.

« Je n’oublierai jamais ce moment : j’enlace un arbre, et avec un air indifférent, un travailleur de Zelenstroï commence à le tronçonner. L’arbre se met à trembler, et moi aussi. Je n’oublierai jamais ni les gestes de la police, ni les autres émotions négatives, ni les commentaires cyniques et haineux (« De quoi tu te mêles ? », « Une débile à l’action »). Ces souvenirs ne s’estomperont pas », ajoute-t-elle.

Un abattage de masse

A Bichkek, l’abattage de masse a commencé avec l’arrivée du printemps. En mars, la mairie a évoqué son intention d’abattre une centaine d’arbres dans le centre-ville. La raison officielle était alors leur dangerosité pour les automobilistes et le fait qu’ils endommagent la chaussée. Puis la ville a abattu des arbres dans la rue Kievskaïa, au centre de la capitale, pour construire des places de parking supplémentaires.

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Youri Andreev vit au croisement de la rue Panfilov et de la rue Moskovskaïa. Fin avril, le Zelenstroï y a abattu cinq arbres en bonne santé : deux chênes d’une quarantaine d’années, deux ormes et un érable. Les activistes ont réussi à empêcher l’abattage d’autres arbres.

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« Les spécialistes du Zelenstroï voulaient absolument poursuivre l’abattage d’arbres en pleine santé, sous prétexte d’élargir la chaussée et de construire de nouvelles places de parking. Mais aucun représentant du bureau d’architecture ou de la mairie n’a pris la peine de demander aux habitants s’ils avaient réellement besoin de places de parking supplémentaires. Nous n’avons vu aucun acte ni document. C’est bien qu’avec les habitants du quartier, nous ayons pu mettre fin à l’abattage », se félicite Youri Andreev, un activiste également arrêté puis relâché.

« 80% des gens restent aveugles aux problèmes environnementaux »

Alexeï Klimenko est architecte mais il aime aussi dessiner et photographier la faune et la flore. Il prend en photo même de simples massifs. Il y a peu, Alexeï a décidé de s’associer à l’initiative de Dmitrii Vetochkine pour le reboisement en ville. Il a offert ses services de graphiste et d’artiste à l’équipe d’écologues. Ensemble, ils ont déjà lancé une campagne pour la protection des arbres à Bichkek. Le graphiste pense qu’ils ont le pouvoir de changer la donne.

« Malheureusement, je me heurte souvent au fait que les gens refusent de protéger la nature et considèrent que tout va bien. Il y a toujours 80% des gens qui restent aveugles aux problèmes environnementaux. Pour défendre les espaces verts à Bichkek, je suis prêt à aller à des rassemblements. Si certains s’en fichent de leur santé, moi, quand je sors dans la rue, je comprends que j’ai du mal à respirer », estime Alexeï Klimenko.

7 000 arbres vont être abattus

Depuis début 2017, il y a beaucoup moins de verdure à Bichkek. En quelques jours, de nombreux arbres ont disparu de la rue Kievskaïa, au centre-ville. La capitale du Kirghizstan subit cette année un abattage massif des arbres.

La ville prévoit de construire des parkings et d’élargir la chaussée grâce aux financements d’une fondation chinoise. La mairie prévoit également de rénover 49 rues, en abattant 7000 arbres dans tout Bichkek. Les croix rouges qui marquent les arbres en danger sont déjà apparues sur les arbres des quartiers Pichpek et Vostok-5.

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En outre, il est prévu de supprimer une ceinture de 9 mètres de large du jardin botanique pour élargir la chaussée. Selon les écologistes, il faudra donc y abattre 200 arbres en bonne santé. Les éco-activistes enjoignent les députés à protéger le jardin botanique au moyen d’une loi.

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Dans les années 1950 et 1960, il y avait 32 m2 de verdure par habitant à Bichkek. Aujourd’hui, il n’en reste plus que 3,5. C’est 6 fois inférieur à la norme, qui est de 21 m2, décrit un écologiste.

La lutte continue

L’action de protestation du 2 juin dernier et l’opposition entre activistes et autorités se poursuit. Les activistes ont rassemblé plus de 400 signatures pour une pétition à l’adresse du parlement et plus de 800 destinées au président du Kirghizstan. Ils y réclament l’arrêt « de l’abattage sans fondement des arbres » et une transparence quant au travail de la Mairie sur la rénovation des rues de Bichkek.

« Le document Conception du développement du réseau routier, évoqué par la mairie, a été approuvé par décret du maire, mais il n’y a pas eu de débat public, comme l’exige la loi sur le développement urbain et l’architecture, le code foncier, la loi sur la protection de l’environnement, la loi sur l’autonomie locale et la charte de l’hôtel de ville de Bichkek. Seule une partie des informations concernant les jonctions routières a été publiée dans les médias. Nous exigeons la transparence des actions de la mairie ainsi que des discussions publiques sur tous les projets de reconstruction routière ! », peut-on lire dans la pétition.

Bichkek, une ville « plus connue pour ses espaces verts que pour son architecture »

Des artistes du Kirghizstan se sont également inquiétés de l’abattage des arbres. Lors d’une conférence de presse, ils ont porté ce problème à l’attention du président du pays. « Le plus frappant est le traitement infligé aux activistes. Ils ont été arrêtés par la police, qui devrait peut-être commencer par lutter contre la criminalité ? Nous ne sommes pas une mégalopole mais une ville tranquille dans laquelle on se sent bien, plus connue pour ses espaces verts que pour son architecture », a déclaré l’animatrice télé Assol Moldokmatova lors de la conférence.

Le scénariste Emil Djoumabaev considère que les arbres constituent le seul attrait de la ville et que la mairie, en les coupant, supprime aussi les espaces publics. « Nous sommes privés d’espaces publics dans lesquels nous pouvons tous passer du temps, quel que soit notre position sociale. Ainsi, nous creusons les inégalités. La ville appartient-elle aux habitants ou aux voitures ? », s’interroge-t-il.

Faire passer un message grâce aux arbres

L’éco-activisme a gagné la rue au début de l’été, lorsque des petits écriteaux ont commencé à faire leur apparition sur les arbres de Bichkek. Des arbres personnifiés y interpellent les habitants en kirghiz et en russe.

Bichkek écologistes Environnement Arbre Kirghizstan Message

Y sont énoncés les bienfaits des arbres sur la ville. Par exemple, le texte suivant est placé sur les peupliers : « Bonjour mon ami ! Je suis un peuplier. J’élimine les bactéries dans l’air, le nettoie de la poussière et prends soin de toi. »

Les arbres morts à cause d’un manque de soins racontent leur triste histoire. « Bonjour, mon ami ! J’ai vécu ici de nombreuses années. Maintenant, je n’existe plus … », peut-on lire sur les cartes posées sur les arbres morts et les souches. Chacune de ces « répliques » se termine par une invitation à accéder au site Greenbishkek.com pour en savoir plus sur les bienfaits des espaces verts sur l’environnement.

La ville réaffirme vouloir favoriser la circulation sur la voie publique

Face à la polémique, le maire de Bichkek a réagi et a tenu à expliquer sa position. « Nous sommes obligés de les couper parce qu’ils gênent la circulation sur la voie publique. Et il est déjà trop tard pour modifier le projet car il a été validé par de nombreuses instances », a réagi Albek Ibraimov.

« Si les rues sont larges et spacieuses, elles seront plus aérées, il y aura moins de pollution de l’air et moins d’embouteillages », a de son côté affirmé Abdykalyk Rustamov, responsable de l’agence pour la protection de l’environnement.

Bichkek, souvent dans le brouillard

Au-dessus de la capitale kirghize, les Bichkékois aperçoivent très régulièrement du brouillard. Ils peuvent le voir lorsqu’ils montent au Panorama, un endroit dans les montagnes voisines d’où l’on domine toute la ville. Un nuage sombre planant au-dessus de la capitale est visible toute l’année.

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Quelles substances retrouve-t-on dans l’air ? C’est ce qu’étudie le service hydrométéorologique de la ville. De l’ammoniac et du formaldéhyde seraient contenus dans l’atmosphère de Bichkek. Cependant, les mesures du service hydrométéorologique kirghiz ne dressent pas une image complète de l’état de l’air dans la capitale. Par exemple, la quantité de benzopyrène dans l’atmosphère n’est pas mesurée. L’État n’a pas l’argent ni les équipements nécessaires pour mener de telles études.

Des analyses de l’air catastrophiques

Mais les dernières mesures réalisées en 2000 ont montré que la teneur en benzopyrène dans l’atmosphère était 25 à 35 fois supérieures aux normes autorisées, et 48 fois en hiver, à cause du chauffage. Ce dernier est collectif pour l’ensemble de la ville et est assuré dans la capitale kirghize par une usine à charbon soviétique qui envoie dans l’atmosphère une grande fumée noire.

Charbon Usine Bichkek Kirghizstan Pollution

En novembre 2016, la concentration de dioxyde d’azote dans l’air de Bichkek était 2 fois supérieure aux normes autorisées. Ce composé hautement toxique affecte les voies aériennes et pulmonaires et réduit la teneur en hémoglobine dans le sang.

Mais c’est le formaldéhyde, cancérigène qui peut causer des tumeurs malignes, qui dépasse le plus fortement les normes. En novembre 2016, selon les données hydrométéorologiques, le contenu de cette substance dans l’air a dépassé la concentration maximale autorisée de plus de cinq fois. En octobre, les chiffres étaient encore plus alarmants : six fois plus qu’il ne le faudrait selon les normes.

Les activistes rêvent de l’exemple de Zurich

Et en mai 2017, alors la saison de chauffage était déjà terminée, la teneur en formaldéhyde dans l’atmosphère de Bichkek était encore trois fois supérieure à la concentration maximale permise.

Lors du Forum urbain qui a récemment eu lieu à Bichkek, il y a eu une présentation sur la ville de Zurich, en Suisse. Dans les années 1980, la construction de zones industrielles a causé de gros conflits. Le maire a alors rassemblé toutes les parties concernées à la table des négociations, ou plutôt à 11 tables dans une grande salle. Les négociations se sont déroulées en plusieurs cycles. Cela a permis aux gens de se mettre d’accord, certainement pas sur chaque mètre carré, mais au moins sur l’essentiel. Les éco-activistes de Bichkek proposent de renouveler l’expérience dans leur ville, par un forum ou des discussions publiques. Sinon, pour eux, aucune chance que cela fonctionne.

Traduit du russe par Alexia Choffat

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Des habitants se sont mobilisés pour empêcher la mairie d’abattre des arbres en juin dernier. Sans succès.
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Une dizaine d’activistes ont été arrêtés puis relâchés.
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La mairie de Bichkek compte abattre près de 7 000 arbres dans 49 rues de la capitale.
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Un message pour tenter de sensibiliser les habitants de Bichkek.
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Le chauffage de la ville de Bichkek, collectif, est assuré par cette usine, 4 mois de l’année.
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