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Les Kirghiz sont-ils contraints d’abandonner le « rêve américain » ?

Ce vendredi 21 février, la restriction pour la délivrance de visas d’immigration vers les États-Unis pour les citoyens kirghiz entre en vigueur. De l’étonnement à la colère, les personnes concernées font part de leur opinion sur le « U.S. ban ».

Le 31 janvier dernier, la République kirghize a été incluse dans la liste des pays pour lesquels la délivrance de visas d’immigration aux États-Unis, ainsi que de la « Green Card », est limitée, a communiqué l’ambassade des États-Unis à Bichkek. Outre le Kirghizstan, cette liste comprend le Nigéria, le Soudan, la Tanzanie, l’Érythrée et le Myanmar. La raison officielle de la restriction est la « préservation de la sécurité et du bien-être des États-Unis », a annoncé la représentation officielle des États-Unis au Kirghizstan.

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Les autorités américaines continuent de délivrer des visas pour les non-immigrants de tous autres types, tels que touristique, le visa d’affaires, ainsi que les visas d’étudiants, notamment pour les programmes d’échanges. Cependant, la croissance du nombre de refus des visas pour citoyens kirghiz non-immigrants a été constante sur ces dix dernières années, et la part des refus est passée de 56,6 % en 2017 à 67,8 % en 2019, d’après les statistiques du Bureau des affaires consulaires du Département d’État américain.

Les raisons de l’inclusion du Kirghizstan sur la liste grise

En mars 2018, l’administration américaine a envoyé une série de questions aux gouvernements de 200 États concernant leur coopération avec les États-Unis dans la lutte contre le terrorisme, l’échange d’informations de renseignement et de données sur les passeports délivrés à leurs citoyens. Les autorités de ces pays étaient également tenues d’évaluer le degré de la menace terroriste sur leur propre territoire. Après cela, un groupe interministériel américain, comprenant des représentants du Département de la sécurité intérieure, du Pentagone, du Département d’État et du bureau du Service national du renseignement, a procédé à sa propre évaluation de la situation dans chaque État interrogé. Les six États susmentionnés ont reçu les pires notes, comme l’a expliqué Chad Wolf, Secrétaire par intérim de la sécurité intérieure des États-Unis, aux journalistes à Washington.

Le communiqué de l’Ambassade des États-Unis au Kirghizstan lève le voile sur les défauts institutionnels, perçus par les autorités américaines comme des éléments de menace qui justifient la restriction sur la délivrance de visas pour les citoyens kirghiz. Il s’agit, entres autres, de l’absence de passeports biométriques au Kirghizstan, le non partage de données quant aux passeports perdus ou volés, ainsi que d’informations relatives aux terroristes présumés.

Le mécontentement citoyen condamne les autorités kirghizes

Les citoyens kirghiz interrogés par divers médias locaux nomment d’autres raisons de la sanction américaine, qui ne sont pas évoquées officiellement, tel le rapprochement des autorités kirghizes avec le Kremlin, notamment sur le plan militaire.

En effet, comme le suggère un diplomate kirghiz interrogé par la BBC, la décision « stupide, à courte vue et maladroite » des États-Unis serait dictée par le mécontentement d’une partie de l’establishment américain suite à la fermeture de leur base militaire en 2014. La dénonciation, en 2015, de l’accord de coopération avec le gouvernement américain signé en 1993, afin de faciliter le rapprochement avec l’Union économique eurasiatique (UEE), a pu être un autre facteur d’irritation, selon l’interlocuteur de la BBC qui a souhaité conserver l’anonymat.

Lire aussi sur Novastan : Une importante rupture dans les relations entre Kirghizstan et États-Unis

Dans une interview pour Novastan, Nourbek (le nom a été modifié) a fait part de son irritation envers les fonctionnaires kirghiz corrompus qui, d’après lui, sont les seuls responsables de la restriction imposée. « C’est la corruption qui a été à l’origine de l’attribution frauduleuse du contrat de fabrication de passeports biométriques et du scandale qui s’ensuivit. C’est également la corruption qui a fait que, depuis des années, les passeports kirghiz se vendent facilement sur le marché noir. Il est très facile d’acheter un passeport kirghiz même à l’étranger, en Russie par exemple », a décrit Nourbek.

Le passeport kirghiz, facteur de menace ?

Selon les données du bureau du procureur général de la République kirghize, rapportées par l’ambassade des États-Unis à Bichkek, de 2015 à 2017, 64 enquêtes ont été ouvertes concernant la délivrance illégale de passeports kirghiz. Le ministère de l’Intérieur a signalé qu’en 2019, le Service national d’enregistrement avait délivré illégalement 36 passeports. La propagation de faux passeports kirghiz peut en effet être l’une des principales causes qui a suscité la méfiance des États-Unis. En décembre 2019, le site de journalisme d’investigation Bellingcat a publié une enquête sur l’assassinat d’un citoyen géorgien à Berlin, en août 2019, par un espion russe qui a voyagé sous une fausse identité, doté d’un passeport kirghiz.

En ce qui concerne les passeports biométriques, l’ambassade des États-Unis au Kirghizstan avait évoqué la nécessité d’accélérer leur introduction en 2017. Cependant, l’entreprise qui devait produire les documents s’est retrouvée au cœur d’un scandale de corruption, sur lequel le média kirghiz Kloop et l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) on mené l’enquête.

L’appel d’offres pour la production de passeports avait été annoncé en octobre 2018 par le Service national d’enregistrement. Cinq sociétés étrangères y avaient répondu. La société lithuanienne Garsu Pasaulis, ayant remporté le contrat à 940 millions de soms (12,46 millions d’euros), avait été dénoncée par les entreprises allemande et française rivales comme ne satisfaisant pas aux critères de sélection, selon lesquels les autres soumissionnaires avaient été éliminés. Les fonctionnaires du Service national d’enregistrement, membres du comité de sélection, ont été arrêtés pour acceptation de pots-de-vin. Les résultats de l’appel d’offres ont été annulés, et l’introduction de nouveaux passeports a été reportée pour un temps indéterminé.

Une sanction qui nuit à l’image du pays

Le 3 février, un groupe de Kirghiz ayant postulé pour la « Green Card » s’est réuni devant le bâtiment du ministère des Affaires étrangères afin d’exprimer son mécontentement, rapporte le média kirghiz Kaktus Media. Le groupe a fait fait appel au ministre Tchingiz Aïdarbekov pour le retrait du Kirghizstan de la « liste noire » américaine.  « Nous sommes le seul pays de la Communauté des États indépendants à figurer sur cette liste, et cela porte un coup à l’image de l’ensemble du pays », a déclaré le manifestant Marlis Tchonorov dans un interview à Kaktus Media.

Un autre interlocuteur de Novastan à Bichkek, Saït, s’inquiète des effets de la restriction sur son business. « Les fonctionnaires rejettent la faute sur les États-Unis, alors qu’ils sont les premiers fautifs. Désormais, les autorités essayent de rassurer la population en disant que la restriction n’a pas d’effets négatifs sur les entrées de personnes et de capitaux vers le Kirghizstan, qu’elle n’affecte ni le tourisme, ni le commerce extérieur, qu’elle ne nuira pas à la croissance économique. Cependant, le Kirghizstan vient de se faire placer dans la catégorie des pays les moins développés, et qui semblent présenter un risque au reste du monde – cela altère indéniablement la réputation du pays sur la scène internationale, et pas seulement aux yeux des Américains. Évidemment que cela aura un impact sur les investissements étrangers et en partie sur le flux touristique vers la République », considère Saït.

Des inquiétudes exagérées

La restriction affecterait également les 15 000 citoyens kirghiz déjà établis aux États-Unis, qui ne savent s’ils pourront revenir sur le sol américain après leur visite au pays natal. Les familles mixtes vivant au Kirghizstan seraient également touchées : si l’un des époux décidait de rentrer aux États-Unis, on ne sait si l’autre pourrait l’y rejoindre, s’inquiète le journaliste américain basé à Biсhkek Christopher Schwartz dans un post Facebook.

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La section consulaire de l’ambassade des États-Unis à Bichkek s’efforce de rassurer les citoyens kirghiz, et a répondu aux questions posées par les utilisateurs de Facebook quant aux effets de la restriction. L’agence kirghize 24.kg a relevé les questions les plus fréquemment posées, parmi lesquelles : les conséquences pour les titulaires de la Green Card, la possibilité de retour aux États-Unis pour les résidents américains de nationalité kirghize après avoir rendu visite à leurs proches au Kirghizstan. D’après les réponses fournies par la représentation américaine, ni les résidents américains de long terme, ni les détenteurs de la Green Card ne sont affectés par la restriction, y compris ceux qui ont déjà obtenu leur visa mais ne sont pas encore partis aux États-Unis.

Pas d’impact à long terme sur les relations bilatérales ?

Malgré les problèmes de longue date connus et évoqués par les citoyens et les diplomates kirghiz, pour les autorités du pays, l’annonce de la liste restrictive a semblé être une surprise. Le ministère des Affaires étrangères du pays a noté dans son communiqué que les mesures mises en place représentent « un dommage moral aux relations kirghizo-américaines ».

Plus largement, certains citoyens kirghiz craignent que la restriction imposée par les États-Unis ne déclenche une réaction en chaîne et n’entraîne des sanctions similaires de la part d’autres pays, ce qui détruirait les projets personnels et professionnels de ceux qui souhaitaient partir à la conquête des États-Unis, mais aussi de tous les autres qui avaient pour projet d’émigrer ailleurs.

Il ne faut toutefois pas oublier que la liste restrictive est renouvelée tous les six mois, et qu’il suffit que le Kirghizstan remplisse les critères évoqués pour pouvoir être retiré de la liste. L’introduction de passeports biométriques semble à ce jour être la principale exigence à remplir pour que le « rêve américain » soit à nouveau accessible pour les citoyens kirghiz.

Anna Chtorkh
Rédactrice pour Novastan

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Certains types de visas américains sont indisponibles pour les citoyens kirghiz depuis le 21 février.
United States Air Force / Creative Commons
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