Tadjikistan Terrorisme Etat Islamique Asie Centrale

Les menaces terroristes en Asie centrale, réalité ou fiction ?

Ces dernières semaines, le discours présentant l’Asie centrale sous la menace d’un péril terroriste continue de prendre de l’ampleur. Véritable épée de Damoclès au-dessus des pays centrasiatiques ou discours politique désirant justifier des vues sécuritaires ? 

Le thème du terrorisme est, depuis un mois, très présent dans l’actualité centrasiatique. Entre le déclenchement d’une émeute dans une prison tadjike par des djihadistes, l’organisation d’une conférence sur le terrorisme à Douchanbé, ou encore celle d’une rencontre réunissant les ministres de la Défense des pays de la région et autres partenaires à Bichkek, la rhétorique de la menace djihadiste pesant sur l’Asie centrale a resurgi. Enfin, l’annonce du rapatriement de familles ouzbèkes d’Irak et de Syrie le 30 mai dernier ont été un aiguillon acéré sur un problème de plus long terme.

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La région n’échappe pas aux affres du terrorisme. « Actuellement, les actions des forces du terrorisme international et de l’extrémisme ont ébranlé les fondements de la sécurité internationale, provoqué une situation instable dans diverses régions du monde et menacé la vie et le bien-être des citoyens ordinaires » a ainsi affirmé le président tadjik Emomalii Rahmon. Cependant, ce discours sur la dangerosité du problème terroriste dans la région tend à être nuancé par certains experts. Interrogé par Novastan, Svante Cornell, Directeur de l’Institut pour la sécurité et les politiques de développement et spécialiste des questions de sécurité en Asie centrale, tient à souligner que « le problème de la radicalisation islamique en Asie centrale est moins grave qu’on ne le croit communément. Il y a 20 ans, les experts pensaient que la nature répressive des régimes d’Asie centrale pousserait l’opposition dans les bras des extrémistes et engendrerait ainsi un radicalisme, ce qui n’a pas été le cas ».

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Cette menace se rapporterait à deux enjeux majeurs, selon les acteurs en charge de la sécurité en Asie centrale et les média locaux. Le premier enjeu mis en avant est la porosité et fragilité de la frontière tadjiko-afghane, porte d’entrée du terrorisme dans la région. Le second est la gestion des djihadistes et de leurs familles, partis pour la plupart en Syrie et Irak. Ces deux thèmes sont les serpents de mer actuels de la menace terroriste dans la région.

La frontière tadjiko-afghane véritable menace imminente ?

L’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), l’une des multiples organisations régionales en Asie centrale, centrée sur les enjeux de sécurité, s’est emparée de la question. Regroupant certains ex-pays soviétiques, l’OTSC a choisi de mettre ce sujet à l’agenda de la rencontre des ministres de la Défense du 30 avril dernier, organisée à Bichkek, la capitale kirghize. La réunion, menée par le Secrétaire général par intérim de l’OTSC, le russe Valery Semerikov, a été animée de débats sur le renforcement de la présence terroriste dans le Nord de l’Afghanistan et la menace d’attaque sur le territoire des Etats-membres.

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Lors d’une conférence sur le terrorisme le 17 mai dernier à Douchanbé, la capitale tadjike, c’était au tour du représentant russe de l’OTSC d’aborder le sujet. Oleg Syromolotov, vice-ministre chargé de la lutte contre le terrorisme, déclarait ainsi que « la frontière entre le Tadjikistan et l’Afghanistan abrite 10 000 membres de l’organisation terroriste État islamique, qui représentent une menace pour le Tadjikistan ». Ce discours est également développé par le ministre de la Défense russe, Sergueï Choïgou. Ce dernier soulignait, à Bichkek, que « d’abord et avant tout, il y a l’Afghanistan. En particulier le long de ses frontières nord et est », ajoutant par la suite que « la menace terroriste continue de croître, principalement en raison du fait que ces djihadistes, sont forcés d’émigrer de Syrie et l’Irak, et trouvent une place dans d’autres pays ».

Kirghizstan Bichkek OTSC Réunion Terrorisme

De son côté, le secrétaire général de l’OTSC met en avant qu’un projet de « califat islamique du Khorasan » serait en train de se développer, ce dernier comportant une volonté d’étendre son influence en Asie centrale. Interrogé, Svante Cornell tient à modérer ces affirmations. Selon lui, « la région n’est pas du tout une poudrière prête à exploser ». Ce discours est l’un « des principaux arguments de Moscou pour maintenir son influence en Asie centrale, essayant de convaincre les régimes de la région qu’il existe une réelle menace terroriste et extrémiste qui pourrait renverser leurs régimes et que seule la Russie peut les protéger », estime le chercheur.

Un discours portant de moins en moins

Cette mise en garde, face à une menace pesant sur la région, s’accompagne d’une mise en avant de la protection qu’apporte la Russie aux pays centrasiatiques. Le ministère de la Défense russe a notamment souligné qu’« il est nécessaire d’utiliser pleinement le potentiel de la base russe de Kant (au Kirghizstan, ndlr) » Sergueï Choïgou ajoutant « nous avons eu l’occasion […] d’observer les opportunités de notre base. Tout cela peut et doit être utilisé pour assurer la sécurité du Kirghizistan, et donc les frontières des pays de l’OTSC ».

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Selon le directeur de l’Institut pour la sécurité et les politiques de développement, ce qui marchait il y a une ou deux décennies, fonctionne de moins en moins. « Aujourd’hui, la situation est différente. Les États d’Asie centrale sont devenus de véritables États, dotés d’institutions plus fortes et capables de se protéger. Certaines parties du Tadjikistan et du sud du Kirghizstan font exception à cette règle, mais dans l’ensemble, ces régimes ont acquis un certain niveau de confiance pour faire face aux menaces extérieures. »

« Cette confiance signifie qu’ils ne sont plus dans un état de panique », estime Svante Cornell. Selon lui, les Etats d’Asie centrale « sont pleinement conscients du nombre croissant de combattants en Afghanistan, mais cela ne se traduit pas par une augmentation de la demande d’aide russe. » L’un des marqueurs de cette confiance grandissante est la multiplication des retours de familles de djihadistes partis combattre à l’étranger. Ce processus souligne la confiance qu’ont les dirigeants centrasiatiques dans la capacité des Etats de la région à absorber les citoyens revenants des zones de conflits.

Le retour des djihadistes et de leurs familles, marqueur d’une confiance des Etats centrasiatiques

Lors de la conférence portant sur les questions de terrorisme et organisée à Douchanbé le 17 mai dernier, Emomalii Rahmon a déclaré « si nous gardons à l’esprit notre région, il convient de noter que les actions des groupes extrémistes et radicaux constituent une grave menace pour les pays d’Asie centrale ». Cependant, malgré ce risque, les Républiques centrasiatiques annoncent, l’une après l’autre, rapatrier leurs citoyens et leurs familles d’Irak et de Syrie. Le Kazakhstan et le Tadjikistan ont été les premiers a le faire, suivis cette semaine par l’Ouzbékistan.

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Ouzbékistan Tachkent Famille Djihadiste Retour

L’enjeu, selon Gwenn Laine, directeur de la Division Asie centrale du Réseau de stabilisation de l’Union européenne, est que la déradicalisation prend beaucoup de temps. « Les pays de la région doivent organiser les conditions appropriées. Il arrive que vous n’atteigniez pas votre but, parce que ces gens sont offensés et malheureux à propos de quelque chose, et donc leur déradicalisation ralentit » a-t-il affirmé au média tadjik Asia Plus. Les djihadistes d’origines centrasiatiques sont nombreux au Levant, et une fois rentrés, Gwenn Laine précise que leur déradicalisation est loin d’être acquise.

Malgré cela, Abdoullo Navjouvonov, vice-ministre de l’Intérieur du Tadjikistan, a rappelé que le Tadjikistan a accueilli 84 enfants d’Irak. Asia Plus rapporte que selon lui, le pays négocie actuellement avec l’Irak et la Syrie pour le retour de ses citoyens. « Nous faisons des efforts et menons des négociations et prenons des mesures pour réhabiliter et réintégrer les enfants de retour des zones de guerre », a-t-il conclu.

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Cette volonté de rapatrier les djihadistes et leurs familles montre que les Républiques centrasiatiques s’estiment capables de les réintégrer dans leurs sociétés. Cette confiance grandissante dans les structures étatiques s’étend du rapatriement de ces citoyens aux menaces terroristes présentes à leurs frontières. « Les pays d’Asie centrale savent que la Russie n’apporte pas de vraies solutions et, en attendant, sont plus confiants dans leurs propres capacités à résoudre le problème. Cela ne veut pas dire qu’ils ne s’en préoccupent pas. Cela veut dire qu’ils pensent qu’ils peuvent y arriver par leurs propres moyens », conclut Svante Cornell.

La rédaction

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L’Asie centrale est-elle fortement vulnérable face au terrorisme ? La question est plus que jamais d’actualité.
Capture d'écran Youtube
Les ministres de la Défense de l’OTSC ont abordé le 30 avril 2019 à Bichkek la menace terroriste en Asie centrale.
CSTO
L’Ouzbékistan a imité le Tadjikistan et le Kazakhstan et décidé de rapatrier les familles de djihadistes du Levant.
Uz Press Service
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