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Les pétroglyphes, miroir des peuples d’Asie centrale

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Longtemps délaissée par les scientifiques, l’étude de l’art rupestre représente une passerelle directe vers l’imaginaire des peuples ayant vécu à travers les vastes étendues naturelles du Kirghizstan et du Kazakhstan.

Les premières manifestations artistiques d’Asie centrale consistent en dessins appelés pétroglyphes et réalisés par piquetage sur des rochers en plein air. Cet art dit rupestre ne doit pas être confondu avec l’art pariétal des grottes de France et d’Espagne. L’art pariétal s’est développé au paléolithique, soit entre 40 000 et 10 000 avant notre ère, à une époque où l’homme vivait uniquement de la chasse et de la cueillette, dans un climat froid. L’art rupestre, en revanche, est apparu sur presque toute la surface de la terre vers 3000 avant J.C. après que l’homme a maîtrisé la domestication animale et la culture des céréales.

Ces dessins en plein air se sont développés sur tous les continents. En Asie, ces pétroglyphes se retrouvent de manière exceptionnellement importante en Sibérie, en Mongolie, en Ouzbékistan, au Kazakhstan et au Kirghizstan.

Une recherche scientifique récente en Asie centrale

Les premières mentions d’un art rupestre au Kazakhstan et au Kirghizstan apparaissent au milieu du XIXème siècle suite à des expéditions scientifiques. Toutefois, les dessins découverts ne pouvant être attribués chronologiquement, aucune étude ou recherche spécifique ne fut entreprise.

Il faudra attendre le XXème siècle pour que les archéologues s’intéressent aux pétroglyphes d’Asie centrale, notamment grâce à la découverte de Saimaluu-Tash au Kirghizstan en 1902. La documentation du site ne commence toutefois qu’en 1946, créant une émulation auprès des archéologues pour rechercher de nouveaux sites. Ainsi, en 1956, V.M. Gaponenko découvrit Zhaltyrak-Tash dans la région de Talas au Kirghizstan, tandis qu’Anna Maksimova révéla le désormais célèbre site de Tamgaly au Kazakhstan en 1957. De nouvelles recherches sont effectuées au début des années 1970, notamment par A.N. Maryashev au Kazakhstan, découvrant Eshkiolmes et BayanZhurek, et par G.A. Pomaskina, répertoriant pour la première fois les sites autour du lac Issyk-Kul.

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Suite à l’effondrement du bloc soviétique, des archéologues européens viennent épauler leurs collègues kazakhs sous la direction de A. E. Rogozhinsky pour participer à la documentation de Tamgaly. En 2004, ce site est reconnu par l’UNESCO au patrimoine mondial de l’humanité.

Depuis cette reconnaissance, les archéologues se voient devant la nécessité de documenter systématiquement et de manière complète les sites découverts, et non plus, comme précédemment, de livrer uniquement des photos de quelques panneaux importants. Ainsi, depuis une dizaine d’années, les sites sont à nouveau explorés de manière méthodique, permettant la découverte de nouveaux sites majeurs, comme celui de Kulzhabasy, ainsi que de nouveaux pétroglyphes, notamment à Tamgaly. Malheureusement, la publication des résultats est encore trop partielle, voire absente, empêchant ainsi l’UNESCO de pouvoir reconnaître des sites d’importance comme ceux de Saimaluu-Tash au Kirghizstan ou d’Eshkiolmes au Kazakhstan.

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Des dessins liés au contexte naturel

Au Kazakhstan, les principaux sites sont localisés dans les oblys d’Almaty (Tamgaly, Bayan Zhurek, Eshkiolmes), de Djamboul (Akkainar et Kulzhabasy) et du Kazakhstan méridional (Arpa-Uzen), même si des pétroglyphes se retrouvent dans d’autres oblys, notamment autour de Baikonour. Les sites sont localisés dans des vallées semi-montagneuses s’ouvrant sur les steppes, entre 1000 et 1500 m d’altitude. Ces endroits offraient à la fois un approvisionnement en eau en été, ainsi qu’un abri contre le vent en hiver, avec des pâturages suffisants tout au long de l’année.

Au Kirghizstan, l’art rupestre est concentré dans les régions de Talas (Zhaltyrak-Tash), de Naryn et Jalal-Abad (Saimaluu-Tash) et d’Issyk-Koul, principalement sur la rive nord du lac (Ornok, Baet, Kara-Oï, Tcholpon-Ata). Si de nombreuses publications ont été publiées sur les pétroglyphes de Soulaiman-Too à Och, ceux-ci ne présentent en réalité pas d’intérêt particulier en raison de leur nombre limité et de l’impossibilité de les rattacher à une tradition culturelle spécifique. Leur mise-en-avant était liée davantage à la volonté politique d’affirmer le passé de la ville. Par ailleurs, rien ne permet d’affirmer que ces dessins furent bien exécutés il y a 3000 ans.

L’art rupestre s’inscrit dans son contexte environnemental. En raison de la géomorphologie de l’Asie centrale, les lieux de pâturage sont parsemés de rochers, moraines et falaises, recouverts d’une patine noire. En frappant sur ces pierres à l’aide d’une autre pierre ou d’un objet métallique, une surface plus claire apparaît sous la patine, permettant ainsi de réaliser des dessins. Ceux-ci se révèlent par les jeux de la lumière naturelle. En outre, ils s’inscrivent dans un parcours dû aux falaises et aux champs de moraines et dans une contextualisation par la proximité volontaire de certains panneaux.

De l’Age de Bronze à Lénine, le miroir d’un univers mental

Les premiers pétroglyphes du Kazakhstan et du Kirghizstan ont probablement été exécutés durant l’Age du Bronze, entre 2000 et 1000 avant J.-C. Les hommes sont sédentaires et pratiquent l’agriculture et l’élevage. Ils se déplacent en altitude avec leurs troupeaux en été pour redescendre dans les vallées à l’automne. Les hommes de cette époque vont donc représenter leur univers mental, c’est-à-dire ce qui les marque et les influence dans leur environnement et dans leurs pratiques religieuses et sociales. Apparaissent donc sur les rochers des taureaux, des caprinés, des chevaux, des chameaux et des cerfs, des loups, des serpents, des chariots et charrues, ainsi que des divinités solaires (homme-soleil, parfois accompagnées d’humains en état d’adoration, bras levés vers le ciel).

Les deux grands cultes de cette époque sont ceux du soleil et du taureau. Ces deux cultes sont antinomiques et complémentaires : le taureau, animal de couleur noire, symbolise la bestialité et les ténèbres et affronte donc le soleil, personnalisé par une figure anthropomorphe.

Le troisième grand culte est celui de la virilité, notamment par des scènes sexuelles ou des scènes de bataille. Les sites principaux de cette époque sont ceux de Saimaluu-Tash, de Tamgaly, de Kulzhabasy, d’Eshkiolmes et de l’Akkainar.

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L’Age du Fer succède à l’Age du Bronze, entre 800 et 300 avant J.-C., avec plusieurs changements, aux niveaux ethnique, social et culturel. Le peuple scythe, originaire de l’Altaï, envahit l’Asie centrale. Bien que pratiquant toujours l’élevage, les hommes sont toutefois beaucoup plus nomades qu’à l’Age du Bronze. Ils continuent à représenter leur monde mental sur les rochers, avec des différences thématiques et stylistiques conséquentes par rapport à l’Age du Bronze : disparition des représentations de taureaux, d’hommes-soleil, de chariots et de charrues, surreprésentation des caprinés et des scènes de chasse. Au début de la période, les dessins sont parfois marqués par un naturalisme excessif, avec des représentations quasi grandeur nature de cerfs et de caprinés. En outre, le style est parfois marqué par des courbes et des volutes. A la fin de la période, la thématique et le style se simplifient à l’excès : l’animal représenté devient presque uniquement un capriné et n’est plus figuré que par quelques lignes. Les sites principaux sont localisés sur la rive nord du lac Issyk-Kul, ainsi qu’à Zhaltyrak-Tash.

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La tradition des pétroglyphes renaît avec l’apparition de peuplades turques au début du Moyen Age (entre 700 et 1200 après J.-C.). Ces peuples rénovent les anciens pétroglyphes, les complètent et apportent quelques nouveautés, avec des cavaliers portant des bannières, des caravanes de chameaux et surtout de nombreux cavaliers chevauchant des chameaux. Le style est naturaliste et les principaux sites de cette époque se trouvent à Baet, sur la rive nord du lac Issyk-Kul, ainsi que dans l’Akkainar.

Finalement, la tradition de l’art rupestre au Kirghizstan est perpétuée par les bergers de notre époque. Devant surveiller leurs troupeaux, ils « tuent » le temps en continuant à représenter sur les pierres ce qui les marque dans leur environnement, que ce soit l’apparition des voitures ou le culte de Lénine à l’époque soviétique.Ces dessins sont principalement localisés sur la rive nord du lac Issyk-Kul et à Kulzhabasy.

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Un passé voué à disparaître ?

Avec le développement urbain, plusieurs sites, notamment sur la rive nord du lac Issyk-Kul, sont menacés. Ainsi, à Baet, plusieurs champs de moraines ont été « nettoyés » afin de faciliter l’exploitation agricole. A Kara-Oï, c’est un bassin d’orage qui fut construit parmi la zone d’art rupestre. En outre, la pollution atmosphérique engendrée par la circulation routière attaque la patine des pierres, accélérant la gélifraction, c’est-à-dire l’éclatement de la surface gravée.

Enfin, le développement touristique accéléré, avec des visiteurs escaladant les rochers ou gravant leurs noms sur des dessins millénaires montre à quel point l’art rupestre d’Asie centrale est fortement menacé, voire voué à disparaître à moyen terme, si aucune conscientisation de la population et des responsables politiques n’est menée. Pourtant, cet art est essentiel pour comprendre l’histoire de la région, tandis qu’une protection des sites avec un réel accueil des touristes renforcerait l’attractivité de l’Asie centrale comme destination pour les voyageurs du monde entier.

Cet art ne prend toutefois son sens que dans son contexte environnemental. Il ne faudrait donc pas vouloir déplacer les principaux panneaux vers des musées. Certes, le dessin pourrait être admiré, mais sans la nature et la relation aux autres pétroglyphes, il perdrait son sens intrinsèque, sa valeur archéologique et sa véritable beauté.

Luc Hermann
Archéologue (Université de Liège). Auteur de nombreux articles scientifiques sur l’art rupestre en Asie centrale et de six ouvrages.

 



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