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« Les résultats de l’Union européenne en Asie centrale sont ambivalents »

Pour la politologue française Marlène Laruelle, l’UE n’a pas atteint ses objectifs en Asie centrale et l’influence occidentale est en train de reculer.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié par Eurasia Expert.

L’Asie centrale, du fait de sa localisation entre la Russie et la Chine et de ses riches réserves en hydrocarbures, représente un intérêt pour de nombreux acteurs, loin au-delà de ses frontières. Les États-Unis, la Chine, la Russie ou l’Union européenne ont développé des projets dans les Républiques centrasiatiques depuis l’indépendance. Mais alors que la présence de la Chine s’est renforcée ces dernières années, à l’inverse, l’influence de l’Occident décroit ces derniers temps, estime la politologue française Marlène Laruelle, directrice de l’Institut d’études européennes, russes et eurasiennes (IERES).

Toutefois, la présence même de la Chine dans la région n’est pas toujours favorablement perçue dans l’opinion publique des pays d’Asie centrale. Dans une interview avec Eurasia Expert, la politologue décrit les stratégies des divers pays et organisations multilatérales en Asie centrale, expose les causes et moyens de résolution de la crise de l’eau dans la région, et explique pourquoi le « soft power » de l’Occident dans les pays centrasiatiques se fait sentir beaucoup plus faiblement aujourd’hui qu’il y a dix ans.

Eurasia Expert : L’Union européenne a annoncé l’adoption d’une nouvelle stratégie pour l’Asie centrale. Quel est l’avancement du travail à ce jour ?

Marlène Laruelle : La nouvelle stratégie est toujours en cours d’élaboration. L’Union européenne (UE) conduit des pourparlers avec les pays d’Asie centrale en vue de comprendre dans quelles sphères ceux-ci souhaitent la présence de l’UE, et pour recueillir les idées et propositions de chacune des Républiques.

Il reste encore quelques rounds de négociations jusqu’à l’adoption de la nouvelle stratégie en 2019. C’est un document complexe, impliquant un consensus entre les pays d’Asie centrale, les instituts européens et les pays-partenaires. Il engage une multitude d’acteurs dont les programmes d’action sont parfois incompatibles.

Quels sont les projets sérieux que l’UE réalise dans cette région et quels projets prévoit-elle de réaliser dans le futur ? Plus largement, dans quels domaines favorise-t-elle le plus souvent la coopération avec les pays de la région ?

L’activité de l’UE s’est concentrée principalement au Tadjikistan et au Kirghizstan. On parle là de projets humanitaires de lutte contre la pauvreté, d’assistance au développement économique et au développement des campagnes, de règlement des inégalités hommes-femmes, etc. Au Kazakhstan, l’Union européenne s’efforce de mettre en vigueur différents projets, avec par exemple la coopération dans la sphère de l’enseignement supérieur. Les Européens ont porté quelques projets phares dans la région, comme la formation des gardes-frontières au Tadjikistan dans le cadre du Programme des Nations Unies pour le développement et avec la participation de l’OSCE, ou bien cette coopération dans le domaine de l’enseignement supérieur, par exemple.

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À l’échelle globale, les résultats de cette première stratégie de l’UE en Asie centrale, lancée en 2007, sont ambivalents. L’Union n’a pas réussi à atteindre les objectifs fondamentaux tels que la démocratisation et l’élévation du niveau de gouvernance. Les projets de lutte contre la corruption et le narcotrafic ont aussi échoué, et l’Union elle-même est perçue par les acteurs locaux comme un partenaire trop difficile, trop exigeant et trop abstrait.

Ainsi, pour que la nouvelle stratégie réussisse, il faudra prendre en compte toutes les données et proposer des projets plus concrets et réalistes. Il faudra également prendre en considération l’affaiblissement du rôle des États-Unis et ne pas oublier les rôles prévalant de la Russie et de la Chine. J’espère que la nouvelle stratégie sera concentrée autour de la « soft security », de l’éducation et de la science, des relations entre les peuples, des migrations : autant d’éléments essentiels dans lesquels l’UE peut apporter ce qui fait défaut à d’autres acteurs étrangers, ou bien auxquels l’Union peut ajouter la contribution d’autres protagonistes.

Quelles sont les nouvelles tendances observées aujourd’hui dans la politique extérieure des pays d’Asie centrale avec les États-Unis et l’Europe ? Réciproquement, quelles nouvelles tendances voit-on émerger dans la politique extérieure des États-Unis avec les pays de la région ?

L’Occident, soit les États-Unis et l’Union européenne, a partiellement perdu son autorité et sa légitimité aux yeux des populations des Républiques centrasiatiques. Évidemment, les pays occidentaux sont toujours estimés en tant que partenaires permettant d’échapper à la domination exclusive de la Chine et de la Russie, mais ils ont perdu une partie de leur influence. Cela peut être observé à travers des sondages, menés par exemple au Kirghizstan.

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Une nouvelle génération aux valeurs plus conservatives, moins confiante dans l’ordre mondial libéral, contribue à renforcer la tendance de méfiance croissante envers les États-Unis et l’Union européenne.

Il va de soi que les tensions actuelles entre la Russie et l’Occident jouent aussi un rôle dans tout ceci. L’opinion des citoyens des pays d’Asie centrale penche en faveur de la Russie, pas des États-Unis ou de l’Europe. Ceci dit, personne en Asie centrale ne veut perdre le lien avec l’Occident, qui est vu comme un contrepoids à la Russie et à la Chine et qui est estimé pour sa qualité de vie, son niveau scientifique, technologique et d’éducation, etc.  Le « soft power » occidental est toujours présent en Asie centrale, mais pas de façon aussi tangible qu’il y a dix ans.

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Alors que l’UE prépare sa nouvelle stratégie, les États-Unis, quant à eux, se trouvent dans une situation d’incertitude. L’Amérique n’a pas de politique claire dans la région. Aucun nouveau projet n’est venu remplacer celui de « Route de la soie » lancé en 2011 par Hillary Clinton.

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L’initiative américaine principale dans la région reste le « C5+1 », (une plateforme diplomatique réunissant les cinq pays entourant l’Afghanistan avec ce dernier et visant à offrir une enceinte de discussion autour des problématiques sécuritaires et de développement dans la région, ndlr). Mais cette plateforme sert davantage comme soutien aux canaux de communications entre les États-Unis et l’Asie centrale, sans qu’aucun projet concret ne soit implémenté. Les États-Unis continuent de promouvoir la diffusion de l’anglais dans la région, développent quelques projets humanitaires visant à l’obtention d’une gouvernance efficace, mais ils ne présentent aucune stratégie élaborée et globale. Même les projets touchant aux problématiques de sécurité, tels que la protection de la frontière tadjiko-afghane ou le contreterrorisme et la lutte contre le narcotrafic, disparaissent progressivement et ne donnent aucun résultat significatif.

Je pense qu’à l’heure actuelle, la politique étrangère américaine devient plus chaotique, moins prévisible, mais aussi plus centrée sur les situations d’urgence. Or, en Asie centrale, il n’existe pas de telle situation aujourd’hui. C’est pourquoi je pense que nous ne verrons pas d’importants changements ici à court terme.

Traduit du russe par Baptiste Longère

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La cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini (à droite), en pleine discussion avec le ministre ouzbek des Affaires étrangères, Abdulaziz Kamilov.
European Council via Visual Hunt
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