Villages du Kirghizstan, Crédit : Etienne Combier

Les villages du Kirghizstan : portée historique et enjeux sociaux

Аалам айылдан башталат

Proverbe kirghize
(traduction : Le village est un petit monde )

La générosité et la qualité de l’accueil sont réputées dans les villages kirghizes, berceaux de la tradition et de la culture du pays. De même, l’originalité des villages kirghizes réside dans leur histoire de création et leurs activités principales dépendant de leur location géographique. Les villages partagent des coutumes communes, comme celle de faire la fête après avoir recueilli la récolte, mais aussi des problèmes tels que la difficulté d’accès à l’eau potable à proxmité et une espérance forte que le pouvoir politique s’intéresse aux conditions de vie des villageois en dehors des élections. De par leur importance, les villages sont un enjeu clé du développement global du Kirghizstan.

L’importance du village dans la vie kirghize

Un village est une famille

Presque chaque village du Kirghizstan possède une histoire qui explique sa composition et ses activités. D’après les recherches de l’historien Tchokon Valikhanov pendant les années 1840-1850, les villages entre les villes de Kara-Balta et Sokuluk étaient occupés par les descendants de la tribu kirghize Solto. Par ailleurs, les villages, Orlovka et Ivanovskoe dans la région de Talas (Nord Ouest) ont été fondé et habité par des émigrés d’origine allemande qui ont été les premiers habitants et créateurs d’une usine de beurre. Ce phénomène rappelle que des émigrés ont aussi participé au développement du Kirghizstan moderne, en partant parfois de très loin. De même, le domaine de travail de chaque village diffère selon sa localisation géographique. Dans les montagnes, l’activité principale est l’élevage des bêtes tandis que les villages dans les vallées ont une activité plus agricole. Le village de Guldurmo de la région Batken est ainsi l’un des premiers producteurs d’abricots secs du pays, tandis que le village Bokonbaevo de la région Issyk-Koul est connu pour ses productions de feutre artisanal ainsi que pour sa production de komuz (un instrument de musique kirghize).

Le village, un berceau des élites kirghizes

Les citoyens des villages du Kirghizstan ont joué un rôle important dans le développement du Kirghizstan depuis l’époque soviétique. Par exemple, les pères fondateurs de la Kirghizie (le nom du Kirghizstan pendant l’époque soviétique) comme Jusup Abdrakhmanov, Torokul Aytmatov, Iskhak Razzakov et Kasym Tynystanov étaient issus des villages kirghizes. De plus, l’impact de personnes issues de villages kirghizes dans l’art, littérature, la science, est très important pour le développement du pays.

Un village de la vallée de Chatkal. Crédit : Etienne Combier

Le village kirghize et le changement : les évènements postindépendance

Les programmes gouvernementaux et non gouvernementaux pour le développement des villages

Les démarches prises pour l’amélioration de la vie des villageois par les divers programmes gouvernementaux ainsi que non gouvernementaux continuent depuis 1991. Les microcrédits et le crédits-bails du gouvernement ainsi que la reforme agraire sont les principales mesures du gouvernement concernant le développement des territoires ruraux. En outre, la collaboration du pays avec des organisations telles que la Banque Mondiale (programme de Taza Suu), le PNUD (programme de Elektronduk Ayil Okmotu – numérisation de la base de données des mairies) ou Helvetas (programme Tourisme Communautaire) ont permis d’accélérer le processus de modernisation des villages.

L’importance des villages dans les changements économiques et politiques

L’agriculture reste l’activité principale de la majorité des villages du Kirghizstan mais aussi au niveau national avec 20, 1 % du PIB (en 2011). L’ouverture de filiales des banques dans les villages permettent de faciliter les transferts d’argent des travailleurs émigrés vers leurs villages d’origine. Ces transferts représentent à eux seuls 29 % du PIB du pays.

Pareillement, les villages ont joué un rôle considérable dans les changements politiques du pays. Les racines des révolutions kirghizes de 2005 se trouvent au sein des villages, car les villageois étaient les plus vulnérables à la mauvaise gouvernance du pays qui ont causé l’augmentation des prix et la coupure fréquente d’électricité. Ces difficultés ont favorisé la révolte du syndicat d'opposition en faveur des victimes de la mauvaise gestion du président Askar Akaev dans le village de Bopieke, dans le département d'Aksy, en 2002.

Des villageois s occupent d un chargement de paille. Crédit : Etienne Combier

Le cercle vicieux des problèmes dans les villages Kirghizes

L’absence de travail, l’incertitude des prix et de la saison agricole ainsi que le manque de cadres dans les organisations villageoises ont pour conséquences une détérioration de l’éducation et de la santé des villageois. De plus, on peut y ajouter le manque de la relation constructive entre le gouvernement et les habitants des villages du Kirghizstan.

Le village comme point de départ pour les jeunes : la carrière au village est-elle un mythe ?

Le niveau de pauvreté et de chômage du Kirghizstan ont des conséquences directes sur les villageois kirghizes qui vont chercher une vie meilleure en dehors du village. Cela produit des migrations infra et internationales. D’après Salima Ismailova, responsable du comité de travail de la ville d’Och, « les migrants internes dans la ville Och augmentent de plus en plus. On peut voir que les déplacements des villageois vers les grandes villes apparaissent pour eux comme une grande nécessité de la vie », affirme-t-elle. En outre, les conditions climatiques sévères, le risque de non rentabilité des productions agricoles ainsi que le régime d’exemption de visa avec des pays comme le Kazakhstan ou la Russie suscite l’exode des jeunes villageois vers ces zones pour y travailler.

Déficit des cadres professionnels dans les villages

L’exode des jeunes villageois nourrit également le déficit en cadres professionnels tels que les enseignants, les médecins, les vétérinaires ou les ingénieurs agronomes. Le salaire bas ainsi que les conditions contractuelles des programmes d’Etat, tel que le programme Jach Mugalim Depositi, n’incitent pas les jeunes diplômés à travailler dans les villages. Chinara, une jeune diplômée de l’Université de Naryn, justifie son choix de son début de carrière hors du village : « Je ne veux pas commencer mon travail dans un village éloigné car il n’y a pas de conditions de vie suffisantes » Les politiques étatiques pour le travail dans les villages ne sont pas soutenues par les jeunes diplômés kirghizes.

Une rue principale déserte du village de Barskoon, sur les rives du lac Issyk-Koul. Crédit : Etienne Combier

La paupérisation de la vie villageoise : les démarches et les conséquences

Malgré des efforts menés par les instituts gouvernementaux et non gouvernementaux (notamment des programmes pour l’eau potable et les microcrédits) on peut noter que les problèmes des villageois deviennent de plus en plus conséquents et difficiles à résoudre. Le manque de moyens du système éducatif et du système sanitaire sont devenus les problématiques principales des villages. Les relations complexes du gouvernement pays avec les systèmes de gouvernance des villages ne contribuent pas non plus à améliorer cette situation.

Problèmes sociaux : le cas de santé et l’éducation dans les villages

L’anémie et la haute-pression du sang sont les maladies les plus fréquemment rencontrées parmi les habitants des villages du Kirghizstan. D’après Tursun Mamyrbaeva, directeur-adjoint du Centre d’Etat de la Santé de Femme et de l’Enfant, 60 % des femmes ont de l’anémie et ce niveau élevé a une énorme influence sur la santé des enfants pendant la période de grossesse. Cela est dû à la malnutrition des villageois kirghizes. De plus, les maladies d’altitude telles que la haute pression de sang ainsi que le diabète touchent une population de plus en plus jeune dans les villages.

L’autre phénomène préoccupant est la détérioration de la qualité de l’éducation dans les écoles primaires et secondaires. « La qualité de l’éducation dans les écoles des villages ne correspond pas aux défis de l’éducation globale et cette éducation ne permet pas de développer les capacités de pensée critique. Du coup, la qualité de l’éducation ne permet pas de fournir un avenir meilleur pour les jeunes villageois », confirme Rakhat Joldoshalieva, doctorant sur les reformes d’éducation au Kirghizstan à l’université de Toronto.

Le manque de relations constructives avec l’Etat

Les villages sont au cœur des événements politiques et représentent la majorité des électeurs du pays. «Dès qu’on a élu les partis politiques pour représenter l’opinion des villageois, ils n’essayent pas de revenir pour se renseigner sur la vie des habitants et ils oublient leurs promesses politiques », rapportent les habitants du village Uchkun du département de Kara-Suu. L’autre aspect de cette absence de bonnes relations entre les villageois et le gouvernement est la confrontation entre les villageois et les investisseurs dans les mines de ressources naturelles. Les dernières confrontations des habitants du village Daroot Korgon contre l’installation de la mine chinoise Kaidi ainsi que la confrontation des habitants du village Katran de la région Batken contre l’investisseur russe Aprelsskoe ont des exemples du manque de relations constructives entre le gouvernement et les villages kirghizes.

Vers une amélioration de la situation  ?

Un village du Kirghizstan

Le rôle des villages kirghizes dans l’Histoire du pays kirghize est considérable. Les conditions de vie dans les villages ont joué un rôle formidable pour former une volonté puissante de réformes à l’intérieur de la première République Kirghize. Cette volonté s’affiche également chez les villageois qui s’occupent de leurs champs ou élèvent leurs moutons, vaches et chevaux dans des conditions climatiques peu confortables tout en impactant grandement le développement de l’agriculture kirghize. Ce désir de développement est également présent dans la participation directe des travailleurs migrants au PIB du pays, forcés de quitter leurs villages pour un court ou plus long terme afin d’aider leurs familles dans le besoin. Bien qu’il existe des efforts de mise en valeur des villages par les programmes de développement d’accès à l’eau potable, de nombreux villages du Kirghizstan continuent de vivre sans accès à l’eau propre et potable à proximité. Les problèmes liés à la santé et à la qualité de l’éducation des villageois méritent des démarches menant à l’élimination ou la réduction de ces problèmes qui impactent durablement le développement du pays. La disparition de l’anémie parmi les femmes est une priorité urgente afin de sauver la santé de la future génération du Kirghizstan. De plus, le désintérêt des jeunes diplômés pour le travail au village influence a fortiori dans ces processus de changement de la vie sociologique de popultation au sein des villages. Les représentants du pouvoir ont aussi leur part de responsabilité de réaliser leur promesse de résoudre les problèmes villageois, puisque ces représentants sont nombreux à avoir recueilli les votes des villageois en leur faisant des promesses qu’ils ne tiennent que rarement. Enfin, la forte confrontation des villageois et des investisseurs étrangers peut être une source de tension. En tenant compte du rôle et des problématiques actuelles des villages du Kirghizstan, il est possible d’affirmer que villages kirghizes relèvent les défis du pays entier en étant toujours le berceau de la vie historique, culturelle, socioéconomique et politique du Kirghizstan.

Par Gulnara ANAPIIAEVA
Rédactrice pour Francekoul.com

Etudiante en Master 2 Communication Ecocitoyenne et Développement Durable à l'université de Nice Sophia-Antipolis

Relu par Maxime CHAURY et Etienne COMBIER

Bibliographie :

1856-ж «Кыргыздар жонундо записка», Ч.Валиханов (Сочинение жыйнактары, 2-том. Алма Ата,1985)
Элита Кыргызстана, Мамедов Ф., Бишкек, 2004

«Central Asian Labor Migrants in Russia : The Disporisation of the Central Asian States?» by Marlène Laruelle
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