Migrants Russie Asie centrale

L’étranger: cet Eldorado !

Des migrants centre-asiatiques près de Moscou. Crédit : Neal Waters

« Pendant les années de l’indépendance un grand nombre de migrants ont quitté le Kirghizstan pour gagner plus d’argent. Et ce flot ne diminue pas. Aujourd’hui, l’Etat ne peut pas contrôler ce processus. On ne peut pas arrêter la migration depuis le  Kirghizstan, même avec des hauts murs élevés autour de l’Etat ».

Tomas Achacoso
expert international sur les questions de migration et d’administration du travail (
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La migration est devenue l’un des processus les plus importants pour le Kirghizstan indépendant. Aujourd’hui, on estime qu’environ un million de Kirghiz – 20% de la population – a déménagé  par choix ou contre son gré et a immigré à l’étranger. Ce problème de migration n’est pas nouveau au Kirghizstan et est même récurrent.

C’est après la désorganisation de l’Union Soviétique et l’indépendance que la crise économique profonde a commencé avec la première vague d’émigration. Les premiers migrants étaient des habitants d’origine européenne décidés à quitter leur patrie historique pour des raisons économiques ou politiques. En vendant hâtivement leurs maisons et  propriétés les Russes, Ukrainiens, Allemands et Tatares déménageaient chez des parents éloignés ou s’installaient sur des terres neuves. La plus considérable migration toucha principalement les habitants des régions du sud du pays, notamment de petites villes industrielles où l’activité économique a été presque complètement gelée. Plus de 70% des migrants étaient des habitants du sud du Kirghizstan. Les directions principales des migrants étaient la Russie, le Kazakhstan, le Canada et le Sud-Est asiatique. (2)

Les migrants navetteurs, cherchant le succès commercial ont lancé la deuxième vague. L’ouverture des frontières  avec la Chine et la Turquie a permis l’implication de nos citoyens sans travail dans un commerce  des biens  de large consommation sur les marchés russes et kazakhs, stimulant du même coup les processus migratoires.

La troisième et dernière vague fut quant à elle provoquée par la croissance économique de la Russie et du Kazakhstan. Utilisant activement leurs ressources naturelles, ils ont vu leur demande de main d’œuvre  augmenter fortement sans que leur marché intérieur puisse y répondre. La nouvelle vague de migration kirghize a ainsi profité de ce marché croissant  de l’emploi, la niche essentielle des migrants étant la construction et les services.

D’où vient cette “fuite” de la population active? La faute au chômage? Au “déclin” du Kirghizstan? A ses rigidités?  Bien sûr, mais pas seulement.

Quelques facteurs principaux sont à noter, avec en premier plan la situation économique difficile, le chômage général et les catastrophes naturelles. Par ailleurs, le marché croissant de l’emploi et les hauts salaires en Russie ou du Kazakhstan sont attirants pour les travailleurs.

La migration consiste aussi en des flux financiers, dont la partie la plus importante est un transfert d’argent depuis le travailleur vers sa famille au Kirghizstan. Ces transferts représentent le dixième du Produit Intérieur Brut (PIB) (selon la Banque asiatique pour le développement). Selon ces données, seuls 25,6% des flux transitent par des canaux officiels.

Ainsi il est intéressant de remarquer que seuls 10 % des transferts sont réalisés sur des articles d’investissement. Les migrants utilisent la majorité de leur budget (55%) pour des dépenses quotidiennes telles l’alimentation, les vêtements ou les transports. Viennent ensuite des dépenses d’éducation (19%), et enfin de l’épargne (28%). Presque tous les migrants ont la télévision (98%); la radio (55%) et le téléphone (60%). La plupart des personnes sondées possède un frigo et un chauffe-eau, tandis que seulement un quart a une machine à laver et un  four à micro-onde. Par ailleurs, 40% des migrants ont leur propre véhicule.

L’âge moyen des travailleurs migrants est de moins de 35 ans, avec 80% se  situant dans la tranche d’âge des  20 – 40 ans. On obtient ainsi un paradoxe intéressant: un taux de chômage important subsiste dans le pays mère, tandis que l’on constate  un manque grave des cadres qualifiés.  Ce manque de population active influe négativement sur des régions où restent seulement des enfants, des femmes et des vieillards.

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Des mains de migrants. Crédit : Neal Waters

Dans des familles kirghizes traditionnelles la vieillesse est le temps de récolter les fruits de ses travaux, de vivre dans l’honneur tout en étant présent au coeur de la famille pour partager les soucis de ses enfants. Aujourd’hui cette tradition est bouleversée:  de nombreux Kirghizes partent à l’étranger pour gagner de l’argent, confiant souvent leurs enfants  en bas âge aux soins de leurs parents qui doivent aussi  s’occuper du ménage. Le souci du respect de la tradition est remplacé par l’angoisse pour ces migrants de la part des familles restées au pays. Nous avons pu rencontrer une des habitante âgée du village Ak-Keme qui a accepté de donner son avis sur cette question:

Souvent je ne peux pas m’endormir à cause de mes pensées pour mes enfants (migrants). Je veux qu’il restent vivants. Il vaudrait mieux que la migration n’existe pas. Je ne la trouve pas favorable. Nous lisons des nouvelles dans les journaux et après ne pouvons pas nous endormir. Je lis souvent comment les truands assassinent nos migrants en Russie. Nous nous inquiétons pour eux c’est pourquoi je suis contre la migration.”

Des recherches de l’Université Américaine de l’Asie Centrale  ont  révélées que la plupart des vieillards ont peur de la solitude qu’implique l’immigration. C’est sans doute la raison pour laquelle ils tâchent de  retenir ces enfants – quand ils sont l’un à coté de l’autre, la vie est plus joyeuse et les liens avec les enfants ne sont pas perdus. Quand les chercheurs ont comparé des vieillards, ayant leurs enfants proche d’eux ou à l’étranger, le contraste d’humeur et de l’atmosphère familiale était saisissant: pour ces derniers la vie au quotidien était le plus souvent déprimée et les entretiens se terminaient en larmes. Dans les autres familles au contraire, le bonheur, la gaieté ou l’aisance économique dominaient.

Ainsi la séparation de longue durée influence négativement sur l’état psychologique et émotionnel des migrants. La vie dans des conditions difficiles, le travail pendant plus de dix à douze heures par jour et la peur constante d’être tué par la milice ou les truands représentent une atteinte grave au moral et peuvent aboutir à l’alcoolisme ou à la dépendance narcotique.

Ainsi, des circonstances personnelles entrent aussi en compte dans le processus de migration. Et même si l’on construit des hauts murs autour de Kirghizstan, il sera impossible d’arrêter ce processus. Aujourd’hui la crise économique et le manque d’emplois incitent à immigrer, d’autant plus avec l’idée que l’éducation n’aboutit pas à de plus hauts salaires.  De fait, on compte de nombreux cadres qualifiés au Kirghizstan, mais avec des salaires moindre, surtout comparés aux pays environnants.

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Un immigré tadjik à Moscou. Crédit : Neal Waters

Elena JIRNOVA

Journaliste pour Francekoul.com
Étudiante au département d’économie mondiale de l’Université Slave Kirghizo-Russe, Bichkek, Kirghizstan

Relu par Etienne COMBIER

Sources:

  1. www.centrasia.ru
  2. Fedorov A. “Le marché mondial du travail et la migration internationale”,M. 2007
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