Ministre Narendra Modi Visite Kazakhstan

L’Inde, un autre géant en Asie centrale ?

L’Asie centrale est souvent perçue comme la rencontre entre différentes cultures, différents empires et différentes zones d’influences. Aujourd’hui encore, la région est perçue comme la chasse gardée russe, mais aussi un tremplin pour la Nouvelle Route de la Soie chinoise. Il est toutefois un autre pays qui se développe discrètement en Asie centrale, avec des liens historiques : l’Inde.

Le sous-continent indien et l’Asie centrale ont toujours été en contact. On peut le constater en particulier par le prisme des religions : le bouddhisme, originaire d’Inde, s’est largement développé en Asie centrale où plusieurs centres d’études influents existaient par le passé.

Du bouddhisme à l’islam : une influence religieuse

Le moine chinois Xuanzang, lorsqu’il part en voyage au VIIème siècle après notre ère retrouver les textes originels du bouddhisme, se rend en Inde via Samarcande et d’autres monastères des actuels Kirghizstan et Ouzbékistan.

Narendra Modi Compagnie Ex-homologue Temir Sariev

L’islam s’est également développé dans les deux régions de façon complémentaire : le sultanat de Delhi, premier royaume indien musulman, est le fait d’un guerrier turc converti. Le dynastie des Grands Moghols est fondée par Babur, héritier de Tamerlan, qui a établit son empire en Asie centrale avec pour capitale Samarcande. Enfin, la confrérie soufie Naqshbandiyya, originaire d’Asie centrale, a connu un grand succès dans l’Inde moghole, dont plusieurs dirigeants auraient été adeptes comme Aurangzeb.

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Aujourd’hui encore, les courants musulmans d’Asie du Sud ont une certaine influence en Asie centrale. Le politologue Bayram Balci consacre un chapitre de son livre Renouveau de l’islam en Asie centrale et dans le Caucase à cette influence méconnue. L’apparition des mouvements Tablighi ou Ahmadi originaires d’Inde, notamment au Kirghizstan, participent au renouveau islamique dans les Républiques ex-soviétiques.

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On peut rappeler que la frontière entre ces deux mondes est floue et se situe en Afghanistan. Le pays est effectivement classé parfois en Asie du Sud (sous-continent indien), parfois en Asie centrale. Des communautés des deux pays y vivent, sud-asiatiques comme les Pachtounes ou les Baloutches, et centrasiatiques comme les Tadjiks, les Ouzbeks, les Turkmènes ou les Kazakhs. L’Afghanistan est donc un pont entre les deux mondes jusqu’à aujourd’hui où des projets d’infrastructures visent à relier l’Inde à l’Asie centrale via Kaboul.

Des projets en cours

L’un des projets phares visant à relier les deux régions est le TAPI ou Turkmenistan-Afghanistan-Pakistan-India Pipeline. Le nom est assez révélateur de l’objectif visé : relier le Turkménistan à Inde via l’Afghanistan et le Pakistan. Ce pipeline doit permettre d’acheminer du gaz turkmène provenant du champ de Galkynych jusqu’à Fazilka, ville du Penjab indien à la frontière indo-pakistanaise. La construction du pipeline a commencé en 2015 et devrait être achevée d’ici 2019.

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Un autre plan, autrement plus ambitieux, a été proposé par l’Inde dès 2014 : le North-South Transport Corridor. L’objectif est de favoriser la construction de réseaux de transports entre l’Asie du Sud, l’Asie centrale, le Caucase et la Russie. Si l’objectif initial de relier Bombay à Moscou via l’Iran et l’Azerbaïdjan, n’incluait pas l’Asie centrale, le projet a évolué. L’Inde compte notamment profiter du réseau ferroviaire entre le Kazakhstan, le Turkménistan et l’Iran pour développer son influence ou contrecarrer celle des autres.

Ministre Achgabat

New Delhi investit énormément dans le port iranien de Chabahar pour créer une route reliant Hajigak (Afghanistan) au golfe persique (avec un débouché sur l’Inde). À plus long terme, ce sont les produits ou énergies d’Asie centrale qui pourront atteindre le golfe persique via l’Iran et le port de Chabahar. Le North-South Transport Corridor permettrait ainsi de favoriser les échanges entre l’Inde et l’Asie centrale.

New Delhi s’est également rapproché des pays de l’accord d’Achgabat. Ceux-ci (Turkménistan, Kazakhstan, Ouzbékistan, Iran et Oman) ont pour objectif de favoriser le transport de marchandises entre l’Asie centrale et le golfe persique. En 2016, le Pakistan a rejoint l’accord et l’Inde s’y intéresse fortement, ce qui semble logique étant donné ses objectifs dans la région. C’est donc dans une diplomatie très active que New Delhi se rapproche de l’Asie centrale, en particulier dans la question du transport des marchandises et des énergies.

Une présence militaire au Tadjikistan

L’Inde est enfin présente militairement en Asie centrale dans la base militaire aérienne de Farkhor au Tadjikistan. Celle-ci, proche de l’Afghanistan, a une importance stratégique car elle permet d’encercler le Pakistan. C’est également un moyen de surveiller les activités en Afghanistan et de limiter les risques terroristes.

Narendra Modi Emomali Rakhmon Président Tadjikistan

En parallèle, la minorité tadjike d’Afghanistan a toujours eu des liens étroits avec les Tadjiks du Tadjikistan. Cette minorité était également en première ligne de résistance face aux Taliban dans les années 1990. Il y a donc un intérêt plus qu’évident à se rapprocher des Tadjiks, y compris du Tadjikistan, pour la sécurité régionale.

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L’Inde a également aidé Douchanbé dans la rénovation de la base militaire tadjike d’Ayni sans que l’armée indienne ne s’y soit déployée. Outre un projet économique naissant mais ambitieux, l’Inde a aussi une stratégie militaire en partenariat avec le Tadjikistan, et peut-être à plus long terme, avec d’autres pays d’Asie centrale.

Géopolitique et intérêts

La rapprochement indien avec l’Asie centrale est le fait de deux principaux intérêts géopolitiques : encercler le rival pakistanais et contrecarrer le projet de Nouvelle Route de la Soie de Pékin.

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Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le Pakistan joue un double-jeu en Afghanistan. Le but est de maintenir Kaboul dans l’orbite pakistanaise et d’empêcher tout rapprochement avec l’Inde. New Delhi, de son côté, a tout intérêt à s’implanter en Afghanistan afin de prendre à revers son rival traditionnel. Les projets visant à relier l’Afghanistan à l’Asie centrale et à l’Iran, sans passer par le Pakistan, permettraient de désenclaver le pays en guerre et de le soustraire à l’influence d’Islamabad.

Président Chavkat Mirzioïev Ministre Tachkent

Le développement du port de Chabahar est effectivement un moyen de contourner le Pakistan : tant que les relations sont bonnes, des projets comme le TAPI sont intéressants pour les deux pays. Mais, en cas de tensions, voire de conflit, Islamabad pourrait couper l’accès au gaz turkmène pour l’Inde. Désenclaver l’Asie centrale et l’Afghanistan via le port de Chabahar est donc un moyen d’avoir accès à ces ressources pour l’Inde sans passer par le Pakistan.

Ces stratégies sont aussi un moyen de développer l’influence indienne en Asie centrale contre celle de la Chine. En effet, il est difficile de ne pas voir dans le North-South Transport Corridor une sorte de Nouvelle Route de la Soie à l’indienne visant à concurrencer le géant chinois.

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Pékin développe son propre port dans l’océan indien, à Gwadar au Pakistan, pour relier l’Asie centrale à la mer. Il y a une similitude dans ces deux projets qui cherchent à acheminer les ressources énergétiques et à favoriser les échanges. Si les projets indiens semblent pour l’instant moins aboutis que la Nouvelle Route de la Soie chinoise, à plus long terme, New Delhi pourrait être un sérieux concurrent de la Chine. L’Inde est en tous les cas une puissance montante en Asie centrale aujourd’hui.

Thomas Ciboulet
Journaliste pour Novastan

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