L’Islam dans la vie des Kirghiz

Le nombre de mosquées augmente. Les débats concernant le statut laïc du pays, son orientation pro musulmane et le nombre grandissant d’adeptes de la religion orientale font surgir un grand débat de société. Quel rôle l’Islam a-t-il joué dans l’Histoire kirghize ? Pourquoi l’idéologie islamique s’est-elle renforcée depuis l’indépendance ?


L’Islam est une religion monothéiste, professée par Mahomet depuis la péninsule arabique au VIIe siècle, qui rassemble actuellement plus d’un milliard et demi de fidèles. Chronologiquement, l’Islam est le troisième grand courant monothéiste après le judaïsme et le christianisme. Dès que cette religion est apparue, sa propagation a été extrêmement forte. Déjà au VIIIe siècle, comme le dit un adage russe, « ses bras se sont tendus » jusqu’en Asie Centrale. Les cultures sédentaires ont assimilé cette croyance plus vite que les cultures nomades, même si elle trouve ses racines chez ces dernières. Sur le territoire kirghize contemporain vivaient des tribus nomades. Ce sont les marchands des pays occidentaux qui ont propagé le culte dès le VIIIe siècle. Ces tribus, situées sur la Route de la Soie (apparue au VIe siècle) participaient aux échanges tant commerciaux que culturels. Néanmoins, comprendre ne rime pas toujours avec assimiler. Les nomades ont-ils assimilé la culture islamique ? « Partiellement », répondent les Kirghizes le plus souvent. Cependant, la réponse soulève une autre problématique : la religion peut-elle être assimilée à des degrés différents ? Les avis sont contradictoires. Nous savons que la propagation des religions est un processus complexe qui se réalise soit par la force et la violence, soit par une adjonction volontaire. Mais pour que l’assimilation soit volontaire, la religion doit contenir ou accepter les coutumes des païens. C’est de cette manière qu’a survécu le Christianisme, en intégrant des fêtes païennes pour s’imposer chez la majorité des peuples d’Europe. Même si des populations païennes ont apporté des changements au Christianisme, les canons essentiels sont restés et restent aujourd’hui inviolés.

La diffusion de l’Islam en Asie Centrale est un cas tout à fait différent. Les peuples nomades ne se sont pas essentiellement inspirés de cette culture religieuse, basée essentiellement sur cinq piliers qui doivent être suivis par tous les fidèles. Pourtant, il y a des périodes dans l’Histoire kirghize où cette religion jouait un rôle important dans la politique du pays Karakhanide entre le IXème et le XIIIème siècle, et du Mogholistan du XIIIème au XVème siècles. Ces deux étapes sont le point culminant de sa diffusion. Cependant, aucune source sûre ne nous permet d’envisager complètement la position des Kirghizes envers l’Islam car ce peuple est très rarement évoqué à l’époque nomade.

Si l’idéologie religieuse dominait la conscience des Kirghizes, l’Islam n’y préfigurait pas. De fait, des sources historiques datées des XVIème et XVIIème siècles nous informent que les Kirghizes n’étaient « ni musulmans, ni non musulmans ». Ces mêmes sources décrivent une situation où furent repris quelques aspects islamiques pour enrichir la conscience païenne locale. Pourtant, selon d’autres sources, l’Islam au XVIème et XVIIème siècles a joué un rôle d’union entre les peuples d’Asie Centrale contre un ennemi commun, les Kalmyks. L’invasion permanente de ces puissants guerriers obligea les tribus isolées à s’unifier pour combattre. L’Islam a, semble-t-il, joué ce rôle. Ce sentiment d’unité était temporaire, provoqué par la nécessité de se défendre contre le danger. Comme pour toutes les nécessités, une fois que la menace fut écartée, la vie repris son cours en oubliant les changements passés.

Une pénétration plus intensive de l’Islam dans les milieux kirghizes date de la seconde moitié du XVIIème jusqu’au XIXème siècle. A cette époque, les Kirghizes étaient envahis par le khan musulman Kokand. En plus des mullas, la noblesse féodale kirghize contribua à l’assimilation pérenne de la population. Les Biïs et les Manapes (nobles Kirghizes) étaient intéressés par l’utilisation de la religion comme un outil idéologique souple permettant de soutenir leur autorité de seigneur des destins du peuple, l’utilisant comme  « une camisole de force » pour les insoumis. Ce rôle qu’a joué l’Islam fut succinct car cette croyance apparaissait comme incompréhensible, voire hostile pour les masses. Pourtant, c’est au cours de cette période que la religion s’implanta définitivement dans le quotidien des Kirghizes. Au XIXème siècle, elle devint l’idéologie dominante et se développa pendant la colonisation russe jusqu’à l’arrivée du régime socialiste. L’idéologie marxiste-léniniste, profondément athée, eut des répercussions négatives sur les religions. Cet intervalle de presque un siècle a vu s’effacer temporairement l’Islam.

Le Kirghizstan indépendant éprouve une réanimation islamique. Après la disparition de l’idéologie internationale communiste et de sa politique nationale, qui conciliait les intérêts des ethnies dans l’ex-URSS, les sociétés polyethniques musulmanes sont restées sans régulateur social. L’idéologie islamique joue, de  nouveau, un rôle fédérateur en Asie Centrale. Ainsi, l’Islam est devenu un instrument de régulation des relations interethniques. Dans notre pays laïc, la quantité de mosquées est considérable. Il y quelques années, le gouvernement a eu l’intention à plusieurs reprises de changer le statut religieux du pays en abandonnant toute référence laïque. Le Parlement kirghiz a refusé catégoriquement de voter en faveur d’une telle loi. Cela aurait pu provoquer des problèmes sociétaux importants ainsi que des difficultés économiques, tant le pays est dépendant de ses relations avec la Russie et la Chine, tous deux foncièrement laïcs.

Celui-ci était-il sur la bonne voie à ce moment-là ? Notre pays ne peut se passer d’un système de valeurs laïques. Le Kirghizstan possède une population multiethnique donc multiculturelle : une unique croyance ne peut réunir tout le monde, elle créerait des disparités. Les sources historiques et la foi des musulmans kirghizes d’autres parts nous font reconnaître ce peuple comme non musulman. Ainsi, un bras tendu ne signifie pas une poignée de main chaleureuse.

Artiom ISMAÏLOV
Rédacteur en chef de Francekoul.com
Étudiant au département de l’économie mondiale de l’Université Slave Kirghizo-Russe, Bichkek, Kirghizstan

Relu par Florian COPPENRATH

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