Arrêt Bus Grève Bichkek

Marchroutkas en grève : le témoignage d’un chauffeur à Bichkek

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Le 2 avril dernier au matin, les habitants de Bichkek, la capitale kirghize, ont été surpris par une grève des conducteurs de marchroutkas, les minibus qui assurent le transport dans l’ensemble de la ville. Une annonce qui a surpris tout le monde et engendré des embouteillages monstres. Tout ceci en raison d’une nouvelle loi qui impose aux chauffeurs de marchroutkas de contracter une assurance pour chaque place assise dans les minibus et de porter un uniforme.

Novastan reprend et traduit le témoignage d’Aziz Sagynbaev, un chauffeur qui s’est entretenu avec une journaliste du média en ligne kirghiz Kloop.kg.

« La loi dit que nous devons assurer les places des voyageurs dans nos véhicules, c’est notre responsabilité. Et les compagnies de transport sont venues vers nous et ont voulu nous forcer à payer l’assurance avec une année d’avance. Mais nous ne pouvons pas verser autant d’argent d’un coup.

Ensuite, ils sont venus avec ces uniformes et ont commencé à les vendre. Une véritable arnaque ! Les uniformes étaient en matière synthétique et ils voulaient nous les refourguer pour 650 ou 750 soms (9 ou 11 dollars), alors qu’ils valent deux fois moins.

Bichkékois Marchroutka Ville

La grève vient essentiellement de là. Pour le reste, nous sommes prêts à respecter la loi et à payer l’assurance, à faire les changements qui nous sont demandés.

Lundi noir

Nous nous sommes concertés au téléphone. Les chauffeurs se sont accordés sur une grève lundi. Le weekend, ça n’aurait eu aucun impact. Le mouvement a été largement suivi, malgré des menaces de renvoi de la part des compagnies de transport.

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Il y a deux problèmes : tout d’abord, l’uniforme en matière synthétique qui est totalement inapproprié en cas d’importantes chaleurs. Ensuite, l’assurance… Enfin, l’utilisation que les compagnies de transport font de l’argent qu’elles récoltent grâce à notre travail : corrompre des fonctionnaires, par exemple.

En ce moment, il n’y a pas d’assurance. Je suis inquiet du sort des passagers, s’il arrive quelque chose. Si j’étais convaincu qu’une compagnie d’assurance couvrait les risques, je reprendrai le volant. Mais l’État ne nous soutient pas : ils ont trop peur de perdre leur part. Au contraire, ils menacent de nous licencier. Personne n’a été viré pour l’instant, mais on peut craindre des répercussions de ce genre à l’avenir.

« Personne ne peut croire sur parole les compagnies d’assurance »

Qu’il y ait un accident de la route, que les droits des passagers soient protégés avec l’assurance, je n’y crois pas un seul instant. Personne ne peut croire sur parole les compagnies d’assurance. On ne peut pas nous forcer : chacun doit agir selon sa conscience.

Marchroutka Grève Numéro Ligne Bichkek

Bien que tout soit écrit, il y a toujours des biais. Si la compagnie d’assurance promet de couvrir tel ou tel incident, ce ne sont que des mots. Personne ne lit les contrats d’assurance dans les détails : il faudrait être avocat de formation. S’ils font des promesses, vous n’avez aucun moyen de savoir s’ils les tiendront.

Les chauffeurs comme moi n’avons pas d’éducation supérieure, nous ne connaissons pas les lois. Alors, les croire et donner de l’argent ? Quand on n’a aucune idée de ce qui pourra advenir le lendemain…

« Dans la poche des entreprises privées »

La mairie n’écoute pas les chauffeurs de marchroutkas, elle n’écoute que les compagnies de transport. Personne n’a souhaité nous rencontrer. Les chauffeurs signent les contrats de travail avec les compagnies de transport, pas avec la mairie. Il est écrit dans le contrat que le chauffeur doit payer la sécurité sociale, les impôts, etc.

Les compagnies de transport sont des intermédiaires : elles prennent en charge les chauffeurs, mais elles ne sont pas nos employeurs sur le papier. L’employeur est la marie de Bichkek et toute l’organisation du travail est entre les mains des entreprises de transport. Pour travailler sur une bonne ligne, nous devons payer d’importantes sommes d’argent. Sans cet argent, il n’y a tout simplement pas de travail.

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Travailler sur une mauvaise ligne ne coûte rien. Mais ça ne vaut pas la peine de travailler sur ses lignes. Une de nos demandes est de se passer des intermédiaires et de travailler directement pour la mairie. L’argent que nous versons aux compagnies de transport pour travailler sur une bonne ligne devrait servir à payer la sécurité sociale et l’assurance. L’argent devrait aussi servir à réparer les routes en mauvais état. Mais tous les revenus vont dans la poche des entreprises privées. Nous n’avons aucune garantie. Nous ne savons même pas comment s’y prendre pour toucher la retraite !

Un business contrôlé par dix personnes

Les compagnies de transport ont mis en place des petits monarques à la tête des différentes brigades de chauffeurs. Ces personnes sont chargées de contrôler notre travail et nous leur versons de l’argent chaque mois. Le système instauré ne permet pas de fonctionner autrement. En échange d’un emploi du temps et d’un calendrier, nous leur versons 200 soms (3 dollars) chaque mois.

Marchroutka Ligne Bichkek

À Bichkek, on dénombre 40 compagnies de transport. Elles sont contrôlées par une dizaine de personnes. Le fait d’ouvrir plusieurs entreprises de ce type permet d’échapper en partie à l’impôt.

En principe, ces compagnies devraient acheter elles-mêmes les véhicules et nous embaucher pour travailler huit heures par jour. Aujourd’hui, on travaille seize heures par jour, du matin au soir, pour gagner suffisamment.

« L’État ne régule rien »

L’État ne régule rien. Ainsi, à l’heure actuelle, la ligne 199 est très prisée. Tous les chauffeurs souhaitent conduire sur ce parcours. Du coup, le prix à payer pour y travailler a augmenté. De même, la ville devrait réguler le nombre de marchroutkas disponibles pour chaque ligne.

Il y a donc de nombreux doublons. Et l’État ne fait rien pour empêcher ça. Et ce sont les compagnies de transport privées qui s’en mettent plein les poches. »

Propos recueillis par Regina Im
Journaliste pour Kloop.kg

Traduit du russe par Jérémy Lonjon
Rédacteur en chef de Novastan

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Wikimedia Commons
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